jeudi 30 avril 2015
Pâquerettes
Votre intuition dit vrai, chers lecteurs: le mois d’Avril n’a pas été très favorable au blogage pour votre ami Tororo.
Pour ne pas laisser la place refroidir, permettez-moi, aujourd'hui, de simplement rebloger une photo jolie comme tout:
elle est de François Matton, dont le blog est,
pour le dire en peu de mots,
trop trop bien.
Et faites comme François Matton: profitez bien du beau temps!
Photo © François Matton.
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jeudi 19 mars 2015
Exagérations
Parmi les écrivains post-exotiques, il en est dont l'existence n'est attestée que par les mentions plus ou moins obliques qu'en ont fait d'autres écrivains post-exotiques: ainsi Bogdan Schlumm.
Son nom ne figure pas dans l'inventaire fragmentaire de dissidents décédés, dans la leçon 1 du manuel Le post-exotisme en dix leçons; tandis que, s'il apparaît dans la bibliographie de 343 titres qui est le sujet de la leçon 10 du même ouvrage, ce n'est pas dans la liste des auteurs mais dans celle des titres d'ouvrages (le n° 27: Schlumm appelle Tassili, attribué à Wolfgang Gardel). Les autres sources qui mentionnent le nom de Schlumm sont encore plus incertaines, et rien ne permet de dissiper le doute: concernent-elles bien Bogdan Schlumm, ou Abram Schlumm? Tarchal Schlumm? Ingo Schlumm? ou encore Djonny Schlumm? Le désir de reconnaissance qui aurait, suppose-t-on, habité le douteux Bogdan Schlumm n'en paraîtrait (s'il était confirmé) que plus pathétique.
Nulle part dans le monde n'ont été représentées intégralement et simultanément les sept saynètes de Bogdan Schlumm. Celui-ci, pendant une période de son séjour au pavillon Zenfl, s'est ingénié à nous faire croire qu'une troupe d'amateurs de Singapour, le Baba et Nyonya Theater, jouait régulièrement, le deuxième dimanche de chaque mois de novembre, les Sept Piécettes bardiques dans leur forme polyphonique la plus radicale. Selon les dires de Bogdan Schlumm, le public asiatique venait assister à ces représentations en réservant des places depuis Sydney, Hong Kong ou Nagasaki, avec ce même enthousiasme qui pousse les fanatiques d'opéra chinois à traverser le globe pour aller écouter l'intégrale en cinquante-cinq actes du Pavillon aux pivoines. Renseignements pris, cette histoire de Singapour reflète surtout les désirs refoulés de Bogdan Schlumm, ses risibles songeries de gloire à grande échelle, en pleine contradiction avec ses discours hostiles au star system. En réalité, Schlumm exagérait les faits d'une manière éhontée. Le Baba and Nyonya Theater a donné une fois une piécette bardique, Baroud d'honneur avant le Bardo.
La salle étant restée vide jusqu'à la fin, les comédiens ont décidé d'annuler la deuxième séance, qui était programmée pour le lendemain.
Bardo or not Bardo, Seuil, 2004
ISBN 2 02 062854 6
J'y pense: c'est l'occasion de faire un petit clin d'œil
vendredi 13 mars 2015
Tiffany’s heart is aching
When I was a young boy,
playing on the floor of my grandmother's
front room,
I glanced up at the television
and saw Death,
talking to a knight.
I didn't know much about death at that point.
It was the thing that happened to budgerigars
and hamsters.
But it was Death, with a scythe and
an amiable manner.
I didn't know it at the time, of course,
but I had just watched a clip from Ingmar Bergman's
The Seventh Seal, wherein the knight
engages in protracted dialogue,
and of course the famous chess game,
with the Grim Reaper who, it seemed to me,
did not seem so terribly grim.
Quand j'étais petit, un jour que je jouais par terre dans la salle à manger de ma grand-mère, j'ai levé les yeux vers la télé et j'ai vu la Mort, en train de discuter avec un chevalier. A cet âge-là, la mort, ça ne me disait rien en particulier. J'avais constaté que c'était une chose qui pouvait arriver aux perruches et aux hamsters.
Mais là, c'était la Mort avec un grand M, une grande faux et des manières suaves. Je venais de voir une séquence du film de Bergman - ça non plus ça ne me disait rien à l'époque - Le Septième Sceau, celle dans laquelle le chevalier entame sa longue conversation - et sa partie d'échecs - avec la Mort, qui n'a pas l'air si effrayante que ça, ou du moins, c'est ce qu'il m'a semblé.
conférence donnée à la BBC, 1° février 2010
mercredi 11 mars 2015
Foto Splendid
Ce portrait sous verre, je l’ai encore très présent à l’esprit, et l’image, certes, a subi ensuite des dégradations, elle s’est craquelée et usée sous les regards et sous la neige, des mains boueuses l’ont tenue, des lampes de poche et des allumettes se sont allumées au-dessus d’elle, des pouces ont posé sur elle leur empreinte, mainte fois le vent l’a froissée et cornée, mais il suffit que je l’invoque telle qu’elle était à cette minute-là, sur le lit, à côté de ma main qui saignait, pour qu’aussitôt elle ressuscite, d’excellente qualité, indégradable, au contraire de tant d’autres objets et de tant d’autres êtres qui ont sans remède pourri dans ma mémoire.
Antoine Volodine,
Gallimard, 1997
Successivement, Eva Truffaut (Archives et Mythologies des lucioles) et Florizelle (Le divan fumoir bohémien) - deux blogs que je suis depuis longtemps - ont consacré, ces derniers mois, des billets à un projet au nom étrange:
Collecția Costică Acsinte.
Sous ce titre, des photos, étranges aussi, des photos d’étrangers, de gens destinés à disparaître, qui avaient déjà à moitié disparu.
Des images qui donnaient l'impression d'être en train de s'effacer sous nos yeux, c'était la première chose qu'on remarquait, ça les rendait encore plus fascinantes, certaines l'étaient au point qu'avant de lire la légende qui les accompagnait - je n'arrivais pas à quitter les photos des yeux, au point d'en oublier de lire ce qu'il y avait dessous - j’ai d’abord soupçonné qu’il s’agissait du travail d’un photographe contemporain, d’une recherche sur des techniques de tirage tombées en désuétude (comme celles qu'expérimente inlassablement Susan Hayek-Kent), peut-être? ou avec des objectifs anciens, comme en utilise Keith Carter? ou alors, que les images avaient été modifiées digitalement (je ne cherche pas d'exemple, il y en a trop)? ou qu'il s'agissait de collages et d'altérations, un peu dans l'esprit de ceux de Katrien de Blauwer?
Mais non, l'explication est toute simple: Florizelle nous la donne:
Dans le petit musée ethnographique du Județ (juridiction) de Ialomita dans le sud-est de la Roumanie, des cartons de plaques photographiques prenaient la poussière jusqu'au jour où ils attirèrent l’œil de Cezar Popescu : il n'eut alors de cesse de convaincre les responsables du musée de les lui confier pour les préserver d'une destruction irrémédiable. Depuis novembre 2013, il consacre son temps à restaurer et digitaliser les portraits individuels et collectifs que Costică Acsinte (1897-1984) prit dans et à l'extérieur de son studio du centre de Slobozia „Foto Splendid Acsinte“, de 1930 à 1960.
C’est normal,
tout est normal,
c’est ça que le temps fait
aux visages.
Le site du projet "Collecția Costică Acsinte" est ici;
le blog et le site personnel de Cezar Popescu sont là.
J’avais épuisé ma réserve d’allumettes.
Je ne voyais plus la photographie.
Ma paume, que le verre avait
entamée tout à l’heure, continuait
à saigner dans le noir.
Je ne voyais plus la photographie.
Ma paume, que le verre avait
entamée tout à l’heure, continuait
à saigner dans le noir.
Gallimard, 1997
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Volodine
mardi 10 mars 2015
Prochainement
au cas où votre mémoire vous jouerait des tours
(ça m'arrive bien, à moi!),
je vous le rappelle:
nos amies Jillian Tamaki et Noelle Stevenson
ont reçu les premiers exemplaires, juste sortis des presses,
des versions papier de leurs webcomics respectifs:
Ces deux albums seront, l'un et l'autre, bientôt disponibles!
SMMA chez Drawn and Quarterly,
Nimona chez Harper Collins!
Bon, il vous faudra attendre avril
pour lire le premier,
et mai pour le second,
mais ce sont tout de même de bonnes nouvelles,
non?
Les bonnes nouvelles,
il faut se jeter dessus quand il y en a,
ce n'est pas comme s'il y en avait tous les jours.
Photos empruntées aux blogs de
lundi 9 mars 2015
Rêve en couleurs Pantone et lettrage Comic Sans
Au moment où je me couche,
je ne m’endors pas tout d’un coup,
mais par petites étapes: ces quelque secondes d’activité onirique ne produisent tout d’abord que des scènes désespérément prosaïques.
je ne m’endors pas tout d’un coup,
mais par petites étapes: ces quelque secondes d’activité onirique ne produisent tout d’abord que des scènes désespérément prosaïques.
Je gribouille quelque chose dans les marges d’un livre.
Puis j’ouvre les yeux, à demi-réveillé.
Puis j’ouvre les yeux, à demi-réveillé.
J’ai à peine réalisé que je suis dans mon lit,
voilà que je dois me concentrer sur une tâche délicate: épingler au revers de mon veston le petit insigne doré des donneurs de sang.
Le vent souffle si fort qu'il rend difficile cette action pourtant simple.
voilà que je dois me concentrer sur une tâche délicate: épingler au revers de mon veston le petit insigne doré des donneurs de sang.
Le vent souffle si fort qu'il rend difficile cette action pourtant simple.
Je m’éveille à nouveau à demi.
Enfin je m’enfonce dans l’obscurité du premier sommeil.
Je ne sais pas ce que je deviens à ce moment là.
Peu à peu, tandis qu’au-dehors la lune chemine,
les lumières du rêve s’allument,
jusqu’à ce qu’enfin le sommeil de l’aube sorte du four la spécialité qu’il a mitonnée toute la nuit, une pièce montée cascadant d’images brillamment colorées.
les lumières du rêve s’allument,
jusqu’à ce qu’enfin le sommeil de l’aube sorte du four la spécialité qu’il a mitonnée toute la nuit, une pièce montée cascadant d’images brillamment colorées.
Je suis l’un des deux sidekicks de quelque
justicier masqué.
justicier masqué.
À nous trois, nous exécutons la parade qui va réduire à néant le plan machiavélique de notre arch-Némésis: il s’agit de transporter
jusqu’au cœur de son repaire des armes d’une grande sophistication, des sortes de disques
(du diamètre d’une roue de camion)
pourvu d’un de ces dispositifs anti-gravité dont les auteurs de comics gardent jalousement le secret, il suffira de leur donner une petite impulsion initiale et ils s’élèveront, animés d’un mouvement de rotation qui ira s’accélérant et décrivant des trajectoires elliptiques,
leur bord tranchant découpera comme du beurre les structures, tuyaux, câbles, pylônes, de la machinerie infernale.
leur bord tranchant découpera comme du beurre les structures, tuyaux, câbles, pylônes, de la machinerie infernale.
C’est une entreprise délicate, car ces armes ne sont pas sans danger pour celui qui les utilise et de surcroît quand elles sont lancées il n’y a aucun moyen de les arrêter: c’est le principe même de
l’arme du jugement dernier
l’arme du jugement dernier
(pour les détails, voir Docteur Folamour).
Mais le super-méchant que nous combattons a lui aussi élaboré en secret une riposte:
tandis que nous progressons difficilement par couloirs et passerelles en tenant nos armes fatales à bout de bras comme de géantes pizzas, nous l’apprenons par les lunettes-écrans incorporées à nos masques
de super-héros:
il a entrepris de ruiner la popularité de notre
super-team!
... les bulletins d’actualité que nous recevons montrent notre ennemi en train de raconter à de jeunes membres de notre fan-club d'horribles calomnies sur notre équipe.
de super-héros:
il a entrepris de ruiner la popularité de notre
super-team!
... les bulletins d’actualité que nous recevons montrent notre ennemi en train de raconter à de jeunes membres de notre fan-club d'horribles calomnies sur notre équipe.
N’y a-t-il pas là de quoi nous déstabiliser
au point de nous faire perdre le sens de l’équilibre?
Heureusement que je me réveille
avant d’avoir lâché ma pizza.
au point de nous faire perdre le sens de l’équilibre?
Heureusement que je me réveille
avant d’avoir lâché ma pizza.
dimanche 1 mars 2015
Il faut attendre que le sucre fonde
Les GIFs, comme moyen d'expression,
c'est un peu limité; ça peut, parfois,
souvent, être mortellement ennuyeux...
... pourtant
(ça tient à peu de chose),
(ça tient à peu de chose),
il y en a aussi dont on ne se lasse pas. Jamais.
Je ne sais pas qui est l'auteur de ce GIF; qu'il ou elle
se fasse connaître et je lui offre un café bien tassé
qu'elle ou il pourra sucrer à son goût.
qu'elle ou il pourra sucrer à son goût.
jeudi 26 février 2015
Rêve dans lequel voisinent le mot "Etat" et le mot "critique"
Encore un rêve où je browse le web: ça devient une habitude.
Cette fois, je lis, en ligne, des critiques de cinéma.
J’apprends ainsi qu’un des plus grands succès actuels du box-office est une comédie de mœurs contemporaines, située dans un pays évidemment imaginaire qui ressemble beaucoup à la France, ou à la Belgique, ou au Groland; l’autorité suprême y est partagée entre un président, qui pourrait assez facilement passer pour une caricature de Sarkozy, et un premier ministre qui ressemble curieusement à Hollande. Étrange répartition des rôles, n’est-ce pas? La critique est d’ailleurs unanime à louer la composition de l’acteur qui incarne le premier ministre Hedwige (c’est comme ça qu’il s’appelle dans le film); ce rôle comique serait une première dans une carrière où il ne s’était fait remarquer, jusque là, que dans des films d’action (d’après les photos qui le montrent au naturel, sans son rembourrage et ses lunettes de ministre il ressemble un peu à Jean Dujardin).
Le pitch en quelques mots: le premier ministre, qui ne s’entend pas très bien avec le président, prépare discrètement sa sortie, car il vient de gagner le gros lot à Euromillions, et il entend bien le dépenser tranquillement dans l’anonymat retrouvé d’une retraite confortable; il cherche prétexte sur prétexte pour présenter une démission qui doit donner l’impression d’être imposée par la conjoncture politique, et, autant que possible, laisser au public le souvenir d’un geste d’une noble abnégation, dicté par la raison d’État; mais les choses ne vont pas se passer (dans le film) exactement comme il l’a prévu.
Ne me demandez pas comment s’appelle ce film, ni qui l’a réalisé, ni les autres détails de l’affiche: au réveil, je ne m’en souvenais plus, il ne me restait que ce nom de Monsieur Hedwige et l’impression que ce scénario, après tout, ne serait pas plus idiot qu’un autre (quoi, les hommes politiques ne joueraient pas à Euromillions? Mais justement, répondrait un scénariste si on en discutait avec lui, les circonstances qui feraient entrer Hedwige en possession du billet gagnant, on pourrait, en accentuant leur aspect improbable, les traiter comme de désopilantes péripéties). Je me suis souvent demandé où ils allaient chercher leurs idées, les scénaristes, les auteurs de feuilletons, tous ces gens qui ont suffisamment d'idées pour en revendre? Je n’y avais pas pensé: c’est peut-être dans leurs rêves.
J’apprends ainsi qu’un des plus grands succès actuels du box-office est une comédie de mœurs contemporaines, située dans un pays évidemment imaginaire qui ressemble beaucoup à la France, ou à la Belgique, ou au Groland; l’autorité suprême y est partagée entre un président, qui pourrait assez facilement passer pour une caricature de Sarkozy, et un premier ministre qui ressemble curieusement à Hollande. Étrange répartition des rôles, n’est-ce pas? La critique est d’ailleurs unanime à louer la composition de l’acteur qui incarne le premier ministre Hedwige (c’est comme ça qu’il s’appelle dans le film); ce rôle comique serait une première dans une carrière où il ne s’était fait remarquer, jusque là, que dans des films d’action (d’après les photos qui le montrent au naturel, sans son rembourrage et ses lunettes de ministre il ressemble un peu à Jean Dujardin).
Le pitch en quelques mots: le premier ministre, qui ne s’entend pas très bien avec le président, prépare discrètement sa sortie, car il vient de gagner le gros lot à Euromillions, et il entend bien le dépenser tranquillement dans l’anonymat retrouvé d’une retraite confortable; il cherche prétexte sur prétexte pour présenter une démission qui doit donner l’impression d’être imposée par la conjoncture politique, et, autant que possible, laisser au public le souvenir d’un geste d’une noble abnégation, dicté par la raison d’État; mais les choses ne vont pas se passer (dans le film) exactement comme il l’a prévu.
Ne me demandez pas comment s’appelle ce film, ni qui l’a réalisé, ni les autres détails de l’affiche: au réveil, je ne m’en souvenais plus, il ne me restait que ce nom de Monsieur Hedwige et l’impression que ce scénario, après tout, ne serait pas plus idiot qu’un autre (quoi, les hommes politiques ne joueraient pas à Euromillions? Mais justement, répondrait un scénariste si on en discutait avec lui, les circonstances qui feraient entrer Hedwige en possession du billet gagnant, on pourrait, en accentuant leur aspect improbable, les traiter comme de désopilantes péripéties). Je me suis souvent demandé où ils allaient chercher leurs idées, les scénaristes, les auteurs de feuilletons, tous ces gens qui ont suffisamment d'idées pour en revendre? Je n’y avais pas pensé: c’est peut-être dans leurs rêves.
samedi 21 février 2015
Meilleurs voeux, suivis de voeux meilleurs
Vous vous êtes demandé, curieux que vous êtes,
à quoi aurait dû ressembler cette carte de vœux
dont je vous ai parlé, celle à laquelle je travaillais
ce fameux jour de janvier?
À ça:
À présent, pour tout un tas de raisons,
même moi, elle ne me fait plus rire.
(et pourtant, je ris d'un rien)
Heureusement cette carte-ci,
que je viens de recevoir,
me remet de bonne humeur;
je vous en fais profiter, petits veinards:
Elle est gaîment colorée,
et riche de promesses de joies simples.
Comme il fera bon être un mouton en cette année
2015 !
Car, cela ne vous a pas échappé,
c’est l’année du mouton qui commence
(pour certains, elle a déjà commencé).
Amis moutons, meilleurs vœux à vous tous!
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affres de la création artistique,
temps qui passe
jeudi 19 février 2015
Golkar Omonenko a dit: bonne nuit
Mais désormais il se tenait sur ses gardes.
Il avait commencé à se tenir sur ses gardes en permanence.
Les nuits surtout exigeaient un état de vigilance aiguë.
Les nuits commençaient toujours de la même manière, par une séance de contes.
Golkar Omonenko se plaçait au chevet de son fils, parfois assis, parfois debout, mais l’oreille aux aguets, prêt à surprendre tout bruit suspect venu de derrière les murs. Tout en bavardant et en riant avec le petit garçon, il était concentré sur cette tâche de surveillance et il ne la mettait jamais entre parenthèses.
Soir après soir, une conversation amicale avait ainsi lieu entre le père et l’enfant, ponctuée d’histoires drôles, de saynètes fantastiques où l’absurde dominait, oscillant toujours entre le comique et l’angoisse. De l’avis de Golkar Omonenko, l’absurde possédait des vertus pédagogiques. Il assouplissait l’intelligence et, en même temps, il permettait de s’endurcir contre tout ce que la réalité pouvait produire de surprenant et d’horrible.
Avant de fermer les yeux, Ayîsch Omonenko écoutait son père avec ravissement. Il intervenait à l’intérieur des récits pour y ajouter des détails saugrenus, il enrichissait les aventures des héros avec des rebondissements oniriques qui multipliaient les possibilités narratives. Et souvent, car dans la solitude il avait développé des techniques de ventriloquie, il s’amusait à discourir avec son père en donnant la parole à des objets ou à de petits animaux qui se trouvaient à proximité - un chat de gouttière, un gecko, un scarabée noir. Sa voix facétieuse surgissait des endroits les plus inattendus.
Il y avait dans la chambre une ambiance de gaieté extraordinaire et de paix. Golkar Omonenko riait avec son fils, mais, comme l’heure tournait, il restait sur le qui-vive.
Puis le petit garçon se laissait gagner par la somnolence et plongeait dans un sommeil qui était celui d’une enfance heureuse.
Jusqu’à l’aube, Golkar Omonenko montait la garde auprès du jeune infirme. Cette précaution avait tout lieu d’être, car des intrus rôdaient, très agressifs, et entraient dans la chambre, parfois agissant de leur propre initiative, mais, la plupart du temps, porteurs d’ordres de mission élaborés dans la caserne ou la sacristie la plus proche.
Quand un prêtre ou un soldat se faufilaient à proximité du lit d’Ayïsch Omonenko Golkar Omonenko n’engageait pas avec eux un débat théorique sur la pureté de la race, il ne leur demandait pas qui les avait envoyés ni s’ils avaient quelque chose à dire avant de mourir.
Il les tuait.
Il les tuait le plus rapidement possible et en silence.
Il était dans la force de l’âge, il avait reçu une excellente formation de commando et il n’avait pas perdu la main. Il avait installé des pièges un peu partout dans la maison, et, tirant profit de l’obscurité et de sa parfaite connaissance des lieux, il avait toujours le dessus sur ses adversaires.
Une fois le travail effectué, il nettoyait les traces du combat, s’assurait que d’autres indésirables n’étaient pas tapis dans les environs, et ensuite, lorsque tout était redevenu calme, il promenait sous les narines de l’enfant un morceau de la carcasse de l’ennemi, afin que l’enfant pendant son sommeil prît l’habitude de côtoyer sans se troubler des odeurs et des corps hostiles. Golkar Omonenko savait qu’il n’était pas éternel et que, plus tard, Ayïsch aurait à affronter seul des combattants redoutables. Il profitait de toutes les occasions pour poser en son fils les bases d’une future éducation martiale.
Le contact avec l’ennemi doit être assumé sans état d’âme.
L’ennemi est répugnant, le sentiment de dégoût qu’il provoque ne doit pas constituer pour lui un avantage.
Avant d’apprendre à exécuter l’ennemi, il faut s’accoutumer au contact de l’ennemi.
Avant d’apprendre à exécuter son ennemi, il faut savoir respirer de près son horrible chair.
Les aigles puent, Verdier, 2010
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