samedi 22 février 2014

Un héros de notre temps



Nous dirons les choses au fur et à mesure 
que nous les verrons et que nous saurons. 
Et ce qui doit rester obscur le sera malgré nous. 
Jules Supervielle, L'Enfant de la haute mer


Quand David Vetter naquit en 1972, l’équipe médicale s’était bien préparée à ce qui l’attendait: dix secondes après la délivrance, David fut placé dans une chambre stérile, parfaitement hermétique. On avait diagnostiqué chez lui, longtemps avant qu'il fût né, une combinaison de déficiences immunitaires (SCID: Severe Combined Immunodeficiency) d'origine génétique (quelques années plus tôt, un autre petit garçon également nommé David était né dans sa famille, présentant les mêmes déficiences: il avait vécu sept mois).
Modernes Socrates, les maïeuticiens à qui ses parents, incertains devant les perspectives que leur laissait entrevoir ce diagnostic, avaient demandé conseil avant de décider s'ils mèneraient ou non la gestation à son terme, leur représentèrent: « C’est un beau risque à courir ». On avait alors bon espoir de trouver un jour un donneur dont le corps de  David accepterait la moelle osseuse, ce qui, on en était sûr, aurait résolu tous ses problèmes . On chercha longtemps ce donneur.
La chambre, ou plutôt les chambres, de David étaient d’une conception particulièrement rigoureuse (on en construisit une première dans l’enceinte du Texas Children's Hospital de Houston; et plus tard, une deuxième au domicile des parents de David non loin de là, à Shenandoah). Aucun objet ne pouvait y entrer (à travers un sas d'un modèle conçu pour la NASA) sans avoir auparavant subi un complexe processus de stérilisation qui pouvait durer, au total (ça dépendait du matériau dont ils étaient faits), de deux à sept jours. 
À l’intérieur, régulièrement espacés, des gants de plastique saillaient des murs de plastique, permettant aux équipes médicales et éducatives et aux parents de David de lui présenter des objets, de l’aider dans sa toilette et même à l’occasion de jouer à  je te tiens par la barbichette: car on s’efforçait de lui donner une enfance aussi normale que les circonstances le permettaient. Sur un mur, enchâssé dans le plastique, il y avait un écran de télévision. 
En grandissant, David se mit à manifester ce que les médecins estimèrent être des symptômes de dépression; plusieurs fois, il demanda: « À quoi ça sert, tout ça? ». 
Quand il avait quatre ans, on lui avait expliqué pourquoi il vivait dans une bulle, et pourquoi il ne devait pas essayer de percer de trou dans la paroi avec sa petite cuillère en plastique; depuis, les microbes l’obsédaient, il faisait des cauchemars récurrents dans lesquels lui apparaissait le Roi des Microbes.
On construisit pour lui une bulle mobile, à l’intérieur de laquelle il put, une fois, se rendre dans une salle où il assista à la projection du  Retour du Jedi; encouragés par ce succès, les ingénieurs qui avaient conçu la bulle lui fabriquèrent une combinaison,  un peu comme celles qui permettent à certains des personnages de Mike Mignola - c'est un motif récurrent dans sa série Hellboy - d’affronter un monde pour lequel ils ne sont pas faits. Mais il n’aimait pas cette combinaison. En fait, il la détestait. Il faut préciser qu’elle ne lui donnait qu’une autonomie qui devait lui sembler dérisoire: elle devait être alimentée par un cordon ombilical relié à la grosse machine compliquée qui lui stérilisait son air.
La presse se mit à appeler David The Boy in the Bubble. La sympathie ainsi suscitée dans le public - bien que le surnom déplût fort à  David - permit à plusieurs reprises de lever des fonds pour la poursuite de l’Opération Bubble; mais jamais tout à fait autant qu’on l’avait espéré.  La recherche d’un traitement adapté à ce cas rarissime d’immunodéficience se révéla un gouffre financier, et à plusieurs reprises il fut question de réduire le financement public qui lui était alloué.
En 1983, les médecins qui suivaient l’évolution de la santé de David parvinrent à la conclusion que, puisqu’on n’avait pu en onze ans trouver de donneur de moelle parfaitement compatible, le risque valait peut-être d’être pris, de tenter la greffe d’une moelle imparfaitement compatible: celle de sa grande sœur (des cellules de moelle furent injectées à David, sans qu'il eût à sortir de sa bulle, par des tuyaux passant à travers les parois). 
Au sens strict, l’opération fut un succès: la moelle ne fut pas rejetée. 
Il ne restait plus à David qu'à se construire patiemment le système immunitaire qui lui manquait.
Mais il n'en eut pas le temps: les spadassins du Roi Microbe avaient trouvé une faille par laquelle ils pénétrèrent dans le château enchanté.  David, pour la première fois de sa vie, fit l’expérience d’une de ces maladies infectieuses qu’il ne connaissait que par ses cauchemars. Diarrhée, fièvre, rupture de vaisseaux, septicémie. Pour combattre de sévères hémorragies intestinales, on le transféra de sa bulle dans un bloc opératoire. Il tomba dans le coma. On permit à sa mère de le toucher pendant quelques instants: ce fut la première et la dernière fois.
David Vetter mourut le 22 février 1984, à l’âge de douze ans.



samedi 15 février 2014

Todos reyes, todos poetas



- Au temps de ma jeunesse, dit le Roi, j'ai navigué vers le Ponant. Dans une île, j'ai vu des lévriers d'argent qui mettaient à mort des sangliers d'or. Dans une autre, nous nous sommes nourris du seul parfum de pommes enchantées. Dans une autre, j'ai vu des murailles de feu. Dans la plus lointaine de toutes, un fleuve passant sous des voûtes traversait le ciel et ses eaux étaient sillonnées de poissons et de bateaux. 
Ce sont là des choses merveilleuses, mais on ne peut les comparer à ton poème, qui en quelque sorte les contient toutes. 
Quel sortilège te l'inspira?

- À l'aube, dit le poète, je me suis réveillé en prononçant des mots que d'abord je n'ai pas compris. 
Ces mots sont le poème. 



Le miroir et le masque
dans Le livre de sable, Gallimard 1978 
traduction de Françoise-Marie Rosset



Vous vous dites sûrement, 
lecteurs perspicaces et attentifs à l'actualité, que ce billet doit avoir été inspiré par
un de ceux dans lesquels le sage Phersv a entrepris 
de nous rappeler le passé de la grande île de Prydain 
(voir son billet du 7 février et les suivants), 
patrie de hardis navigateurs et de bardes à la voix puissante.

Sans doute, mais pas seulement;  
avez-vous remarqué, aventureux lecteurs, 
que Todos reyes, todos poetas est le nom que 
Juan Diaz Canales, le scénariste de l'excellente série Blacksad
a choisi pour son blog.   
C'est en espagnol, mais quoi, personne n'est parfait. 
Peut-on reprocher quoi que ce soit à quelqu'un qui dessine 
d'aussi fervents hommages à Muñoz et à Sampayo?

mardi 4 février 2014

Ciel froid et transparent de Janvier



À deux heures du matin, sous les étoiles qu’à cette heure personne ne regarde, les voyageurs d’outre-espace sont descendus du ciel froid et transparent de Janvier.

Les étoiles que personne ne regarde

Comme un météore, la plate-forme tournant sur elle-même s’est posée sur les broussailles de Castel Fusano.
Sur le disque, assis, couchés, se tiennent les extraterrestres, en éveil, les yeux étincelants: ce sont des chats, gris, plus gros que les chats humains.
Arrivés sur la Terre, ils descendent du disque, pissent et flairent distraitement les buissons inconnus; puis ils retournent sur la plate-forme.
Les oreilles dressées, soupçonneux, ils écoutent le bruit d’une automobile qui passe sur le boulevard Christophe-Colomb, jusqu’à ce que la voiture se soit éloignée avec ses ridicules petits yeux rouges allumés au derrière.


Les extraterrestres, dans Le stéréoscope des solitaires
(Lo stereoscopio dei solitari, 1972)
traduit par André Maugé, 
Gallimard 1977

Note du 9 février: En 1972, à la parution de Lo stereoscopio dei solitari, personne n'a pris au sérieux les mises en garde de Juan Rodolfo Wilcock...  quel aveuglement! voyez ce billet sur le passionnant blog Poemas del Rio Wang.


La photo du ciel nocturne au-dessus 
des broussailles de Castel Fusano provient d'ici 
(tous droits réservés)

samedi 1 février 2014

A paraître prochainement



Le secret avait été bien gardé, mais une indiscrétion a filtré ce 29 Janvier (pendant que j'étais occupé à vider quelques verres de Marsala à la mémoire d'Edward Lear: drôle de coïncidence, n'est-ce pas?): le tome 2 des Aventures de Dieu est en bonne voie, et devrait regorger d’informations inédites puisées aux meilleures sources; le titre définitif n’a pas été communiqué, mais « Le Petit Jésus en culotte de velours » aurait été mentionné comme titre de travail.

Santé, l’artiste.



Cavanna  invenit et fecit (Illustration Willem).

mercredi 29 janvier 2014

Runcible était son chapeau



Yet I wish I could modi -
- Fy the words I needs must say!
The Courtship of the 
Yonghy-Bonghy-Bò



Edward Lear irait à présent sur ses deux cent deux ans, s’il n’était mort un triste 29 janvier (celui de 1888).
« Edward Lear est un écrivain, un illustrateur et un ornithologue britannique connu pour sa poésie », nous apprend cursivement Wikipédia, soucieuse d’aller à l’essentiel.

Chesterton, qui passa au crible la vie, l’œuvre et les opinions de tant de ses contemporains avec l’empirisme inquisiteur d’un saint Thomas, acceptait l’existence de Lear sans lui contester la qualité de créature fabuleuse (We accept him as a purely fabulous figure, on his own description of himself) alors même qu’il émettait de sérieuses réserves quant à la viabilité de l’amphisbène, de la philosophie de Nietzsche, de la licorne et du taylorisme.

« The matters which most thoroughly evoke this sense of the abiding childhood of the world are those which are really fresh, abrupt and inventive in any age; and if we were asked what was the best proof of this adventurous youth in the nineteenth century we should say, with all respect to its portentous sciences and philosophies, that it was to be found in the rhymes of Mr. Edward Lear and in the literature of nonsense. The Dong with the Luminous Nose, at least, is original, as the first ship and the first plough were original.»

« Dans tous les âges, il est des inventions qui témoignent de cette jeunesse permanente du monde, par leur fraîcheur, leur originalité, leur imprévisibilité; et si on nous demandait un exemple de la persistance de ce juvénile esprit d’aventure en notre dix-neuvième siècle, nous dirions, sauf tout le respect qui est dû à ses achèvements scientifiques et philosophiques, qu’on le trouvera dans les comptines de M. Edward Lear et dans la littérature du nonsense. Le Dong au nez lumineux, à tout le moins, est original, au même degré que furent originales la première barque et la première charrue

L’autoportrait auquel, tout à l’heure, faisait allusion Chesterton, le voici:



"How pleasant to know Mr.Lear!"
Who has written such volumes of stuff!
Some think him ill-tempered and queer,
But a few think him pleasant enough.

His mind is concrete and fastidious,

His nose is remarkably big;
His visage is more or less hideous,
His beard it resembles a wig.

He has ears, and two eyes, and ten fingers,

Leastways if you reckon two thumbs;
Long ago he was one of the singers,
But now he is one of the dumbs.

He sits in a beautiful parlour,

With hundreds of books on the wall;
He drinks a great deal of Marsala,
But never gets tipsy at all.

He has many friends, laymen and clerical,

Old Foss is the name of his cat;
His body is perfectly spherical,
He weareth a runcible hat.

When he walks in waterproof white,

The children run after him so!
Calling out, "He's gone out in his night-
Gown, that crazy old Englishman, oh!"

He weeps by the side of the ocean,

He weeps on the top of the hill;
He purchases pancakes and lotion,
And chocolate shrimps from the mill.

He reads, but he cannot speak Spanish,

He cannot abide ginger beer:
Ere the days of his pilgrimage vanish,
How pleasant to know Mr. Lear!

Edward Lear:
Self-portrait of the 
Laureate of Nonsense

His beard, it resembles a wig


C’est un rare bonheur de connaît’ Mister Lear

Pour lir’ c’ qu’il a écrit, ça vaut l’ coup d’savoir lire!
D’aucuns le décriraient comme «grognon», ou «maboul»,
Quelques-uns, en revanche, le trouvent à la coule;

Son caractère en un mot? «pointilleux»;

Le mot qui convient pour son nez? «spacieux»; 
Son visage? Si on veut, on peut dire «hideux»,
Mais on n’est pas forcé; sa barbe? Un sac de nœuds.

Quoi encore? Des oreilles - plusieurs; deux yeux; dix doigts

(Dix si on compte les pouces, moins si on les compte pas)
On se souvient - un peu - qu’il chanta autrefois,
Mais, pour quelque raison, de nos jours il s’ tient coi.

En le sombre retrait qu’il nomme «sa galerie»

Des livres, par centaines, qui font tapisserie;
De vin de Marsala il boit des quantités
Sans en jamais sentir nulle incommodité.

Ses amis, qui sont-ils?  Hommes de robe ou de plume.

Qui, son chat? C’est Old Foss qu’on le nomme.
Sa silhouette: remarquable par sa sphéricité;
Son fameux chapeau, par sa runcibilité.

Qu’il porte un imper’ blanc  même lors qu’il est en nage

A l’heur de réjouir les enfants du voisinage
(Cet âge est sans pitié): « V’là qu’il sort en liquette,
L’ vieux godon mal luné!» est le couplet qu’ils répètent.

En effusions lyriques parfois il se répand

Sur la crête des monts, la grève des océans;
Pancakes et lotions il achète à toute heure, 
Et chips de chocolat de chez le bon faiseur.

Il sait lire l’espagnol sans pourtant le parler;

Il n’aime pas la petite bière; faites-vous présenter,
Par quelque ami commun, sans attendre qu’il expire
Car c’est un vrai bonheur de connaître Mister Lear.


The spherical and the runcible


On dit de lui qu’il a inventé le nonsense; il a fait mieux, il l’a porté d’emblée à son point de perfection. 
Parti d’une forme poétique déjà ancienne à son époque, le limerick, qui devait pour une bonne part sa popularité aux équivoques souvent égrillardes que permettait sa brièveté et les contraintes purement sonores qu’il imposait (répétition ou, au choix, assonance dans le premier et le dernier vers), il l’enrichit d’une trouvaille qui ravit ses contemporains: il prouva qu’il restait aussi drôle si on en retirait le double sens, et même le sens tout court: exactement comme pour le Pobble qui ne se porte pas plus mal si on lui soustrait tous ses orteils. 

Comme ses prédécesseurs dans ce genre de compositions, il ne se plia qu’aux lois de la rime et de l’allitération, quitte à faire plier devant elles celles de la syntaxe, de la prosodie, du bon usage, sans parler de celles du sens commun. 


S’ils ne sont pas encombrés de sens, ses poèmes (son œuvre poétique ne consiste pas qu'en limericks, loin de là!), en revanche, sont plein à ras bord de mots, qui ont, pour la plupart, quelque chose de caractéristiquement anglais bien que certains existent tandis que d’autres pas. Les mots qui n’existent pas sont souvent plus gentils que les mots qui existent, ce n’est pas Lewis Carroll qui dirait le contraire. Et il est bon qu’ils le soient, gentils, ces mots gratuits, pour hérissés qu’ils soient de lettres rébarbatives venues des recoins les moins fréquentés de l’alphabet, de signes diacritiques exotiques, de diphtongues incongrues*: car la raison d’être de ces poèmes (leur absence de sens ne les prive pas plus de raison qu’elle ne les prive de rime, et nous avons déjà vu que, de rime, ils n’en manquent pas) est de proposer des adoucissements imaginaires aux tribulations invraisemblables d’êtres impossibles, qu'ils fussent Quangle Wangle Quee solitaire, Yonghy-Bonghy-
Bò dédaigné, lady esseulée sur la côte de Coromandel ou Jumblies affrontant sur de frêles esquifs les périls de la Torrible Zone; il est permis de penser qu’ils contribuèrent aussi à rendre un peu plus supportables les tribulations, en rien imaginaires, qui s’accumulèrent en nombre invraisemblable (la page que wikipedia.fr consacre à Lear, nous l’avons vu, est succincte; on trouvera quelques données biographiques supplémentaires sur la page en anglais) dans l’existence de l’impossible Monsieur Lear.

*Yonghy-Bonghy-Bò! Quangle Wangle Quee! Ploffskin, Pluffskin! Plumpskin, Ploshkin! Crumpetty! Jumbly! Jangly! Chankly! Bore!
Fun fact: si vous prononcez cette formule soixante-dix-sept fois d'un trait et sans faute, il y a de fortes chances que vous fassiez apparaître un Dong au nez lumineux. 
Quelque part.




NDTT (note du Tororo Traducteur): Oui, dans ces quatrains, « spacieux » compte pour trois syllabes, et « réjouir » pour deux, et alors? Et « nomme » rime avec plume, parfaitement. Num-num. Et le versificateur n’a pas respecté l’alternance des rimes masculines et féminines, hé quoi? Nous sommes au vingt-et-unième siècle, et de nos jours les filles n'ont pas moins de bosses que les garçons n'ont de creux, que diable.
Sachez, lecteurs pointilleux au long nez,  que Françoise Morvan, traductrice de son état, a livré sur son blog, de ce poème de Lear, une version beaucoup plus soucieuse de rigueur prosodique.


La photo a été empruntée à Wikimedia Commons, 
le dessin à nonsenselit (page consacrée 
au souvenir d'Edward Lear).

vendredi 24 janvier 2014

Mais le spectacle est permanent


La rue Saint-Séverin, j'y suis passé l'autre jour.
Ce n'est plus tout à fait la rue Saint-Séverin de Marcel Béalu.
Le passage étroit photographié par Eugène Atget (son nom officiel est "Impasse Salambrière"), à présent, on ne peut plus l'emprunter (que ce soit pour rejoindre la réalité ou pour s'en éloigner) que si on a une clé: un coquet portail de bois verni a remplacé sa grille figée par la rouille. Le cafetier et le coiffeur, ce sont des marchands de souvenirs qui les ont remplacés.


La grille de "l'autre côté de la rue", elle, elle est toujours là, 
avec ses barreaux en troncs de forêt vierge miniature.


Mais le trou? Qu'ont-ils fait du trou? Est-ce d'avoir été trop longuement dépeint par Marcel Béalu qui l'a rendu irréel? Les gens se sont-ils, comme il le craignait, mis à dire qu'il l'avait inventé, dès lors qu'il l'a "écrit dans une histoire"?


Ou bien est-il toujours là, a-t-il seulement été, 
comme l'entrée de l'impasse, rhabillé 
à la mode d'aujourd'hui?


Les promeneurs hâtifs qui passent par là, à présent, comment se débarrassent-ils de leurs petits paquets disparates?

(quoi, vous voulez savoir si j'avais sur moi un petit paquet que j'aurais voulu voir disparaître? Vous êtes bien curieux)


Il y avait pourtant une chose qui aurait pu, à un passant qui aurait connu le livre de Marcel Béalu, rappeler cette page où il parle d'une rue qui lui allait bien.
Dans la rue, il y avait un vieil homme.
Il marchait à petits pas rigides, il chantait pour lui-même.
Et peut-être, à bien y réfléchir, 
n'était-il pas si vieux.

Photos: R. B.

jeudi 23 janvier 2014

Toute sortie est définitive


J’habite certainement le quartier le plus étonnant de cette ville étonnante*. « Ce quartier vous va bien… » m’a-t-on dit parfois.  Certains ont été jusqu’à reconnaître le climat d’un de mes livres, écrit depuis plus de vingt ans alors que je n’étais jamais venu par ici. « C’est tout à fait l’atmosphère que vous avez su si bien peindre… »
Comme la boule lancée d’une main sûre vers le but, le corps aboutit peut-être toujours dans le lieu exact où aspirait l’âme.
À moins que le décor autour de nous ne finisse par se modeler à l’image de notre imagination.
C’est ce qu’il m’arrive de penser quand je regarde avec attention ce qui se passe devant ma porte, dans ce bizarre quartier.
Oui, c’est bien comme si la réalité, par un détour, m’avait rejoint, au moment que je croyais être le plus loin d’elle, comme si la réalité extérieure collait à ma réalité intérieure sans que je sache laquelle est le reflet de l’autre. Je n’ai plus besoin d’inventer des histoires pour exprimer cette ombre fidèle, devenue ombre miroir, il me suffit désormais de regarder et d’écrire.


Un détour pour rejoindre la réalité
(ou pour être rejoint par elle)

Il y a des gens qui s’ennuient. C’est qu’ils ne savent pas regarder. Je veux dire voir. Voir suffit à tout. À qui sait voir, il n’est besoin de rien d’autre. Qui sait voir ne s’ennuie pas.
Si je me lève de ma table et que je regarde par la fenêtre, je vois, immédiatement après la largeur de la rue, qui a cinq mètres environ, le trottoir d’en face.
Or, juste devant ma porte, ce trottoir est percé d’un trou, un trou qui ressemble à un porche aplati, un trou à ras du sol en forme de bouche, une bouche de ciment qui n’aurait pas de lèvres. Seuls les gens du quartier connaissent  cet orifice semi-clandestin, les autres passent devant sans le voir. On ne peut imaginer l’attrait qu’il exerce sur les choses les plus diverses, et tout ce qui peut s’y engouffrer. Les ordures d’abord, tous les matins, que les balayeurs en casquette d’uniforme y précipitent imperturbablement, avec les eaux du ruisseau.
Mais ce n’est pas à cela que je pense, bien que l’insatiable bouche de ciment en fasse une consommation surprenante.
Non, je pense aux petits paquets disparates que des promeneurs hâtifs y précipitent, en catimini. Que peuvent-ils bien contenir?
Il y a aussi ces choses que des passants sortent rapidement de leur poche, ou de sous leurs jupes, et hop! on n’a pas le temps de s’en apercevoir qu’elles sont déjà dans le trou.
Le garçon du café voisin, après les balayeurs, vient chaque matin y vider ses cendriers. L’épicier y pousse les épluchures de sa boutique. Un après-midi, vers quatre heures, on entendit des miaulements s’en échapper. Un chat devait être tombé dans le trou. Des enfants s’attroupèrent, puis des femmes du quartier. Les miaulements furent longs à s’éteindre.
Derrière le trottoir, au-dessus du trou que je viens de dépeindre trop longuement peut-être, il y a un mur de cinquante centimètres de haut, environ, surmonté d’une grille. Ce mur est assez large pour servir de siège et toute la journée, à toutes les heures de la journée, des gens se reposent là, rarement les mêmes. Ce n’est pas trop de dire que ces gens sont étranges.
Comme tous les gens.
Je dirais même un peu plus.
Tout à l’heure, il y avait un vieil homme. Était-il si vieux? Sa barbe courte et noire semblait bien vigoureuse pour un vrai vieillard, une barbe de cinquante ans, hirsute. Ce faux vieillard était vêtu de loques, comme beaucoup qui hantent ce quartier, et sur sa tête il avait enfoncé une casserole en fer-blanc, la queue tournée par-devant. Au bout de cette queue il avait attaché une carotte qui pendait devant son visage. Tout à coup, il se leva et, à petits pas rigides, au milieu de la rue, s’éloigna vers le boulevard, en chantant un hymne patriotique. Si j’écrivais cela dans une histoire, ne dirait-on pas que je l’ai inventé?
La grille est haute et les barreaux sont assez espacés. Des fillettes aux bras roses s’y suspendent ou des bandes de galopins s’amusent à passer à travers, imaginant que les barreaux sont les troncs de la forêt vierge. Est-ce que tout cela ne ressemble pas aux images des rêves? Et ma vie, que ce n’est pas ici le lieu de raconter, ne prend-elle pas, plus elle se rapproche de sa fin, l’allure insoutenable des songes?
J’ouvre les yeux et le monde entre en moi. Je ferme les yeux et c’est la nuit. Mais d’où part le regard, cela qui transperce le verre fluide de la pupille pour s’arrêter aux limites de perception de la vue, cela qui englobe, à tout instant, une vision du monde? Comment la réalité ne dépasserait-elle pas la fiction puisque l’imaginaire ne saurait être que le reflet du réel? Mais un reflet quelquefois plus coloré, plus éclatant que sa source. Aussi est-il nécessaire de confronter le réel à l’imaginaire. Quand ce qui se passe dans la cervelle rejoint l’imaginaire,  il y a conflagration et vie véritable.
L’équilibre d’un homme est proportionnel au plus ou moins de distance entre ses désirs et leur réalisation.

[…] Pour l’esprit disposé à saisir la vérité où elle se trouve, la destinée humaine est inscrite sur cette pancarte affichée dans le vestibule d’un cinéma:


LE SPECTACLE ÉTANT PERMANENT
TOUTE SORTIE EST DÉFINITIVE

La vie en rêve, Phébus, Paris, 1997
(première parution sous le titre Le bien rêver 
chez Robert Morel, 1968)

* Ces pages furent écrites rue Saint-Séverin, vers 1950 (note de Marcel Béalu).

Illustration: entrée de l'impasse Salambrière, 
dans la rue Saint-Séverin, 
par Eugène Atget.

mardi 14 janvier 2014

L'une vaut l'autre



Il y a plus d’une façon de se souhaiter une bonne année, et faire ça à l’ancienne ne manque pas de charme non plus. J’emprunte cette jolie image au blog de Thierry Robin, Illustration s’il vous plaît, dont je ne saurais vous recommander la visite avec assez de chaleur.


Prosit Neujahr! 
(et attention, ne renversez rien)

Lithographie d’ Hermann Stockmann, amoureusement scannée par Thierry Robin.

mercredi 1 janvier 2014

The long tomorrow


C’est à la curiosité toujours en éveil de John Coulthart que je dois d’avoir découvert le projet Long Now.

from 

N'est-il pas plus stimulant de penser qu'on est au commencement, plutôt qu'à la fin, ou plus ou moins au milieu, de quelque chose?
Bonne année 02014 à tous!


This intro video was conceived by Alexander Rose, James Anderson and Chris Baldwin. The sound is by Brian Eno with additional recordings and arrangement by Chris Baldwin which includes sounds from the workings of the 10,000 Year Clock. The animation was created by James Anderson using actual model geometry of parts used in the Clock. The animation is © The Long Now Foundation 02013 and the sound is © Opal Ltd., London 02013.

mardi 24 décembre 2013

Ooooooooh ...


... it's this time of year again!



Je ne sais pas ce qu'il en est pour vous, mais moi ça me prend toujours par surprise (mais où est passé l'automne? Et où, l'été? Et le printemps? Et toute cette fameuse année 2013, en gros et en détail, elle est où? On n'est pas déjà en décembre, tout de même? Vraiment? Alors essayons de tirer le meilleur de ce qu'il en reste: je vous le souhaite de tout cœur!) 


Photo: MGM / United Artists