jeudi 19 septembre 2013
Des légendes et des automnes
Howard Philips Lovecraft died September 17, 1991, aged one hundred and one years. He was one of the greatest Science Fiction writers of our time, and also one of the lesser known, maybe because he was struck all his life with a horror writer reputation which didn't go well with the statute of a SF great. His output was still occasionally worthy of a Heinlein or a Sturgeon, and it is hard to imagine how the field would have evolved without his discrete but undeniable presence.
Howard Philips Lovecraft vient de mourir le 17 septembre 1991, à l'âge de cent un ans. Il était l'un des plus grands écrivains de Science-Fiction - mais aussi le plus méconnu parmi les grands, peut-être parce qu'il conserva toute sa vie une image d'auteur de textes d'horreur peu compatible avec le statut d'un géant de la SF. Il sut pourtant se hisser parfois au niveau d'un Heinlein ou d'un Sturgeon, et il est difficile d'imaginer ce qu'aurait été l'évolution du genre sans sa présence, occulte mais indéniable.
Roland C. Wagner,
éditions Actu SF, Les Trois Souhaits, 2007
(initialement paru dans le recueil
Musique de l'Energie, éditions Nestiveqnen)
Libellés :
livres,
Lovecraft,
SF,
temps qui passe,
Wagner
mercredi 11 septembre 2013
Cortazar et les fantômes de la bande dessinée
Septembre.
Le début du printemps en Amérique du Sud.
Depuis l'année dernière, on en parlait ici et là, mais comme d’un projet de longue haleine, dont on ne savait pas quand il se concrétiserait.
Voici que sa sortie est annoncée pour bientôt: La raíz del ombú (La racine de l’ombù), seul album de BD dont Julio Cortazar ait signé le scénario, devrait sortir en français au mois de novembre après presque quarante années d’invisibilité.
C’est en 1977 que Cortazar, séduit par les esquisses du peintre Alberto Cedron (le frère de l’autre Cedron, Juan "Tata", celui du Cuarteto) en avait écrit les dialogues.
Cedron avait apporté l’idée de départ: la métaphore visuelle de l’ombú, arbre étrange à la silhouette vaguement animale, particulier à l’Amérique du Sud, comme symbole de l’histoire tourmentée de l’Argentine; et la trame, l'histoire d'une famille - qui ressemble beaucoup à la famille Cedron - à travers uns succession de dictatures plus sanglantes et plus cyniques les unes que les autres.
Terminé en 1978, impossible à publier dans l'Argentine de Videla, l’album ne connut (en 1980, chez un éditeur vénézuélien) qu’un tout petit tirage et une diffusion confidentielle: lorsqu'en 2004 Alberto Cedron donnera son accord pour qu'à l'occasion du vingtième anniversaire de la mort de Cortazar l'album soit enfin publié pour la première fois dans le pays de ses deux auteurs, c'est un long travail de restauration à partir d'un des rares exemplaires subsistants de ce premier tirage qui rendra cette publication possible, les films originaux et la plupart des planches ayant été perdus entre-temps.
Mathias de Breyne, écrivain, traducteur et anthologiste, vient d'en terminer une traduction française; c'est le Collectif des métiers de l'édition (CMDE) qui le publiera.
Un ombù, en vrai, ça ressemble à ça:
![]() |
| La couverture de la première édition de l’album. |
Selon la présentation qui en est faite sur le site du distributeur, pour cette nouvelle édition la maquette de l'album (dont le format, pour les éditions précédentes, était "à l'italienne") a été revue, pour le format "graphic novel". Je suis curieux de voir le résultat.
Les quelques images qu'on a pu jusqu'ici trouver sur le web, tirées, semble-t-il, de la deuxième édition, dissociées, recadrées et privées de leur contexte, ne permettent guère, ni de se former une idée de ce qu'était l'œuvre originale, ni de préjuger de ce à quoi elle ressemblera sous sa nouvelle forme.
Je n’ai donc pas d’image de l’édition française de l’album à vous montrer, mais pour vous mettre en appétit voici quelques extraits d’une autre BD due à Cortazar (car en fait ce ne fut pas tout à fait sa seule incursion dans l’univers de la bande dessinée); le titre à lui seul est tout un programme:
FANTOMAS CONTRE LES VAMPIRES DES MULTINATIONALES!
![]() |
| Le quartier général de Fantomas. Il y a même un central téléphonique. |
D'accord, ce n'est pas un "vrai" album de BD. Ce sont juste quelques strips, empruntés à la série d'historietas mexicaines Fantomas, La Amenaza Elegante (Editorial Novaro) série créée à l'initiative du romancier Alfredo Cardona Peña - s’inspirant très librement des romans de Souvestre et Allain - et dessinée collectivement par les dessinateurs du Studio Rubens dirigé par Rubén Lara Romero (cette série a son fansite ici). Remontés et re-légendés, les strips sont intercalés dans un petit essai romancé (on pourrait même dire "pulpfictionnalisé") dont la lecture, sans cette facétie métatextuelle, ne serait pas des plus divertissantes, tant le sujet en est peu réjouissant.
![]() |
| Julio Cortazar lui-même entre en scène! |
"Réalisé en 1975, au retour de la 2° session du Tribunal Russell II consacré à la répression en Amérique Latine, où Julio Cortazar avait siégé, ce collage avait pour objectif immédiat d'apporter une contribution financière à la préparation d'une troisième session qui aurait à juger de la situation en Argentine, les droits d'auteur étant versés aux organisateurs du tribunal. Quinze mois à peine s'étaient écoulés depuis le coup d'Etat au Chili qui marquait encore les mémoires et les corps des témoins. Par-delà le jeu des BD et la fable des bibliothèques détruites dans le monde entier, l'éducation politique de Fantômas, qu'entreprenaient l'auteur et ses amis, devait permettre de diffuser aussi amplement que possible l'acte d'accusation désignant les sociétés multinationales comme principales coupables de la dégradation de la condition humaine en Amérique Latine." (extrait de la présentation du livre par Ugné Karvelis).
![]() |
| Octavio Paz, un copain de collage. |
"Détournement" d'un mythe international (pas multinational!) - un peu dans le même esprit que René Viénet et ses amis situationnistes détournant, en 1973, Tang shou tai quan dao, de Doo Kwang Gee, pour en faire La Dialectique peut-elle casser des briques? - cette courte fable fait voisiner cases de BD et coupures de journaux avec des photocopies de documents soumis au tribunal Russell.
![]() |
| Fantomas viendra-t-il réconforter Susan Sontag? Promesses, promesses... |
Une conspiration mondiale contre les livres. On se demande où l'imagination fertile de notre ami argentin pouvait bien aller chercher tout ça.
![]() |
| Chili, septembre 1973: photo de Koen Wessing, |
Ni en 1980, ni en 1978, ni en 1977, ni en 1975, ni en 1974, pas plus qu'en 1973, l'ambiance en Amérique latine n'était aux rires et aux chants. Mais il en fallait beaucoup pour faire passer à l'auteur de Cronopes et Fameux l'envie de plaisanter. En 2013, Fantômas a-t-il encore des tours dans son sac, qui pourraient surprendre les vampires des multinationales? on verra bien: Fantômas, dit-on, ne renonce jamais. Et j'avoue que l'image de Julio Cortazar penché sur des cases de BD, tube de colle dans une main, ciseaux dans l'autre, parvient à me faire sourire envers et contre tout.
Julio Cortazar et Alberto Cedron,
La racine de l'ombù
(La raíz del ombú, 1977 - 1980)
(à paraître en novembre 2013; traduit par Mathias de Breyne,
CMDE, collection La racine du maguey)
Julio Cortazar,
La racine de l'ombù
(La raíz del ombú, 1977 - 1980)
(à paraître en novembre 2013; traduit par Mathias de Breyne,
CMDE, collection La racine du maguey)
Julio Cortazar,
Fantômas contre les vampires des multinationales
(Fantomas contra los vampiros multinacionales),
1975; 1991 pour l'édition française
(traduite et préfacée par Ugné Karvelis,
éditions de La Différence, collection Les voies du Sud)
Cette édition française est épuisée; mais
on peut trouver le texte original espagnol de Cortazar ici
avec des illustrations légèrement différentes.
Cette édition française est épuisée; mais
on peut trouver le texte original espagnol de Cortazar ici
avec des illustrations légèrement différentes.
Le dessin de l'ombù est © Arturo Cedron;
la photo du Phytolacca dioica provient de Wikimedia;
les collages de Julio Cortazar pour Fantomas contre les vampires...
sont © éditions de La Différence.
La photo de Koen Wessing a été empruntée à
Discipline in Disorder: merci à eux!
La photo de Koen Wessing a été empruntée à
Discipline in Disorder: merci à eux!
Libellés :
BD et comics,
Cortazar,
écriture,
Histoire contemporaine
vendredi 6 septembre 2013
Glissements progressifs du rêve au cauchemar
"Payez-moi un zilliard de zillions, sinon
je m'insinuerai dans les rêves de vos sujets et je leur inspirerai l'idée de vous renverser".
L'invention infernale permet au diabolique maître-chanteur et à ses acolytes de mettre cette incroyable menace à exécution, ils en font la démonstration sur un échantillon de population: il leur est bel et bien possible de prendre le contrôle des rêves de foules entières!
Les puissants sont désarmés devant ce chantage, et font déposer zillions et zilliards (en petites coupures usagées) là où on leur a dit de le faire; ce serait une explication plausible à l'état présent de banqueroute des plus grandes nations de la planète.
Seuls quelques-uns ont négligé la menace: les chefs d'État trop obtus, trop dépourvus d'imagination pour envisager qu'elle puisse se réaliser, ou ceux qui étaient assez bouffis d'orgueil pour supposer qu'ils régnaient déjà sur les nuits de leurs sujets comme ils régnaient sur leurs journées; ils vont être renversés avant d'avoir compris ce qui leur arrive.
Des despotes plus éclairés les remplaceront… mais… ceux-ci, leur sens politique même les rendra, à leur tour, vulnérables aux chantages futurs du génie criminel… et les mêmes scènes vont se reproduire, comme dans les rêves récurrents…
oh, quelle idée horrible…
pourquoi traîne-t-elle dans ma tête à mon réveil, je n'ai pas rêvé ça
tout de même? j'aurais fait un cauchemar,
moi qui me flatte de ne jamais
faire de cauchemars?
?
?
lundi 2 septembre 2013
Odyssées
Quel beau livre d’images que le world wide web!
Mais à qui adresser, pour toutes ces jolies images, les remerciements muets que (parfois) elles nous inspirent le désir (fugitif) de formuler?Attributions inexactes, incomplètes ou absentes sont une des plaies d’internet.
Employons donc le billet d’aujourd’hui à rectifier quelques idées fausses!
Ceci n’est pas un dessin de Boulet.
Cette chose ne s’est pas échappée de l’encrier de
Qu’est-ce qui vous fait penser que ce dessin est de
Et non, ce dessin-ci, ce n’est pas J. C. Menu qui l’a fait.
Quant à ce dessin-ci,
ce n’est absolument pas de l’édition espagnole de 1626 du Necronomicon - dans la traduction latine d’Olaüs Wormius (moine rhénan du douzième siècle qu’il ne faut pas confondre avec son quasi-homonyme l’érudit danois Ole Worm, 1588-1655) - qu'il est tiré, mais de l’édition de 1572 de la
Carta Marina par Olaüs Magnus (1490-1557).
Et maintenant, ce que vous vouliez savoir sans oser me le demander:
c’est Bibliodissey, un blog sérieux, jamais avare de références bibliographiques (et dont les images sont si souvent reprises çà et là, sur des blogs moins sérieux, sans être créditées), qui vous apprendra (enfin) d’où proviennent ces illustrations…
et bien d’autres.
Un ban pour Bibliodissey!
Merci à peacay de Bibliodisssey d'avoir patiemment scanné tout ça!
vendredi 30 août 2013
Un spectacle magnifique
Je ne sais pas ce qu’il en est chez vous, mais là où j’habite l’automne insiste lourdement pour commencer en avance, prétextant qu’il faudrait "rattraper le temps perdu par l’été qui a commencé en retard", qu’est-ce qu’il ne faut pas entendre. On est pourtant dans l'année du Serpent, un animal censé apprécier la chaleur? J ‘essaie donc d'attirer l'attention du Serpent Céleste en exhumant un fragment d'un de ces textes que Hanns Heinz Ewers appela des Sommermärchen, "contes d'été".
Il s'arrêta une fois.
Il venait d'apercevoir tout près de lui deux
couleuvres immenses.
Ces animaux d'ordinaire si farouches ne semblaient pas avoir remarqué sa présence, tout occupés à leurs ébats. La femelle s'enfuit à travers les buissons et les rocailles, poursuivie par le mâle.
Soudain elle fit volte-face, se dressa, droite comme un I, pencha la tête en arrière et darda sa langue en direction du mâle. Ce dernier s'enroula autour d'elle;
il ondoyait, étreignait tout le corps de la femelle
qui tremblait et se serrait de plus en plus étroitement contre lui.
Ces corps luisants bleu acier qui brillaient au soleil offraient un spectacle magnifique! Pierrot n'avait pas perdu une miette de cette scène. Avait-il bien vu des couronnes sur les têtes des serpents? De petites couronnes dorées…
Tannhäuser crucifié (un rêve sous le soleil)
Der gekreuzigte Tannhäuser, 1901
traduction d'Elizabeth Willenz dans
La suprême trahison, Encrage Editions, 1993
Photo: X...
jeudi 29 août 2013
Durcissement progressif des consignes de sécurité?
La science des rêves peut bien être pleine de lacunes, de zones d’incertitude, s’il est un domaine dans lequel le rêve se montre bon pédagogue, c’est celui de l’art narratif.
Ainsi, il n’est pas de rêve qui omette d’illustrer par l’exemple ce pont-aux-ânes de l’art des conteurs:
« quand tu ne sais pas, ne t’arrête pas, improvise ».
Voilà un rêve de cabine de poids-lourd.
Le soleil est bas, ses rayons obliques, presque horizontaux: ils éclaboussent de reflets les surfaces verticales des dossiers des trois sièges couverts de plastique gris, usé, crevassé, celui du siège le plus éloigné du volant est rapetassé de bandes d’adhésif noir, celui du conducteur laisse échapper de la bourre blanchâtre aux angles: manifestement, le rêveur a une idée précise de ce à quoi il faut que ressemble une cabine de camion.
Dans le rêve voici qu’apparaît - il n’était pas là tout à l’heure - un professionnel, apparemment, du camionnage, occupé à donner des consignes de sécurité à un groupe de néophytes, lui aussi surgi de nulle part: il ne craint pas de pimenter sa leçon de parenthèses dramatiques:
« Si ça explose: 228 kilos! Vous êtes mal. »
Mais de quoi parle-t-il?
Que veut-il dire avec ses 228 kilos (il a énoncé le chiffre avec assurance)?
C’est le poids d’un moteur de camion?
La pression recommandée pour les pneus?
Ça, je ne saurais le dire, neanche per sogno.
Pas de doute pourtant, il parle bien comme un routier, il doit connaître son affaire; aussi son auditoire l’écoute religieusement, serré autour de lui sur le parking, sans prêter attention à ma présence dans l’habitacle.
Probablement ces visites guidées sont-elles jugées indispensables par la commission de sécurité.
Tout de même, je souffre un peu de sentir mon espace personnel envahi.
Dire que tout à l’heure, quand le rêve a commencé, c’était moi le seul maître à bord de ce puissant engin: je m’y sentais chez moi malgré son apparence délabrée. Je venais de mener à bien une des opérations de maintenance poids-lourd pour lesquelles je me sens sûr de ma compétence, de jour comme de nuit: accrocher,
juste à côté de la poupée suspendue au plafond de la cabine,
à l'angle du pare-soleil, un bouquet de lavande fraîche.
dimanche 25 août 2013
Celui qui regarde le plan de la ville de son enfance, et ne comprend pas
« Rue Traversière », me dit-on,
dans une galerie de peinture - c’est une après-midi, près de la vitre, je vois les murs gris dehors, les passants de la rue Jacob -
« Rue Traversière, ah, je l’ai bien reconnue dans la page que vous lui avez consacrée, car moi aussi, savez-vous, j’ai habité là, dans votre ville, autrefois.
Et que j’aimais ce silence, et que ces maisons bourgeoises…
- Bourgeoises, non. C’est une rue des plus pauvres.
- Mais pas du tout! Je m’en souviens si bien. Et des jardins clos, des arbres… l’ancien parc de l’Archevêché, à deux pas.
- Le parc de l’Archevêché, mais non, c’est le jardin botanique. »
Et nous continuons à parler ainsi, et c’est évoquer un quartier que je connais bien, lui aussi, car j’y ai vécu à l’adolescence - allant au lycée alors, traversant parfois ce parc de l’Archevêché presque toujours tout à fait désert au débouché de rues vides. Moments miroitants, dangereux, où j’avais tentation de pousser un cri, de toute ma voix, pour me prouver qu’à ma façon j’existais, pour vérifier que ces longues suites de «particuliers» et de jardinets d’où ne perçait aucun mouvement, d’où ne venait d’autre bruit que de l’éternel piano lointain où tâtonnait une gamme, ce n’était pas dirais-je même un décor, non, pire, la cristallisation d’une matière inconnue, aux fenêtres comme des taches privées de sens, aux portes sourdes comme leur pierre.
Pousser un cri, faire que ces rideaux bougent, ce piano cesse, puis dévaler en courant, le cartable avec tous les livres battant le dos, vers la petite maison d’alors, près du canal, où mon père vient de mourir. Je connais bien ce quartier, ce n’est pas la rue Traversière.
![]() |
| Ce n'est pas celle-ci. |
À moins que…
Je sais, d’une certitude si absolue, et depuis si longtemps, que la rue Traversière s’en va vers l’Ouest, dans les faubourgs, parmi les premières cultures, dans l’humidité des lilas et du bruit des pompes!
Et j’y suis passé il y a même si peu d’années, quand la ville de mon enfance a reparu puis s’est dissipée à nouveau! Pourtant l’idée que je me trompe, à son propos, vient d’entrer en moi, et prend place.
Je rentre, à la maison d’aujourd’hui, et je cherche le plan que j’ai gardé de la «sombre ville», un plan qui fut beaucoup consulté, jadis, je le vois bien, mais soigneusement, et qui s’usa mais fut réparé, au verso, avec d’épaisses bandes collantes, couleur papier d’emballage. Il s’ouvre encore, les mots et les tracés se reforment, à nouveau est parlée cette langue morte, aux carrefours.
C’est vrai, la rue Traversière est à l’est, dans les quartiers riches.
![]() |
| Celle-là non plus. |
Et là, en direction des banlieues informes, comment s’appelle donc la rue que j’ai suivie il y a six ou sept ans encore, méditant l’importance qu’elle avait eue dans ma vie?
Je regarde, de tous mes yeux, embués, et ne trouve rien. Car voici bien plusieurs rues qui vont au couchant, longues, un peu zigzagantes, comme d’anciens chemins qu’aurait mal redressés la ville, mais il me semble que je les connais à la perfection chacune, et aucune n’est celle que je revois si distinctement dès que je clos les paupières. Et quant à d’autres, ailleurs, une ou deux dont le nom étrange eût pu retenir la qualité «traversière», et se dissiper en elle, plus tard: eh bien, la rue de la Fuye, qui me revient brusquement, est tout de même trop loin du jardin des bêtes et des essences - en somme, ce Botanique, c’était un peu le jardin d’Eden -, elle se perd au sud dans las voies ferrées…. Où donc est cette rue, que je sais de tout mon être, qui est, et comment se nomme-t-elle? Quelle est sa place réelle dans le réseau des lieux tout aussi réels, qui semblent pourtant l’exclure?
En me posant ces questions, ici, sur la page blanche fameuse, me répétant mon étonnement mais non sans choisir mes mots, je sais que c’est encore de l’écriture, cela, je sais que ces notations nouvelles ne font que continuer Rue Traversière, l‘autre récit, et sauvent un souvenir de n’être rien qu’une erreur en compliquant, en aggravant un poème. Pourtant, et je demande qu’on me croie, l’énigme que je formule est dans ma vie aussi bien, l’étonnement va durer plus que les mots qui le disent. J’ai beau écrire, je suis aussi celui qui regarde le plan de la ville de son enfance, et ne comprend pas.
samedi 24 août 2013
Ah, que ce qui importe a peu de visage!
Quand j’étais enfant, je m’inquiétais beaucoup d’une certaine rue Traversière. Car, à l’une de ses entrées, pas trop loin de notre maison et de l’école, c’était le monde ordinaire, tandis qu’à l’autre, là-bas…
Cependant que ce nom troué de feux m’assurait qu’elle était bien le passage.
Et je regardais donc de tous mes yeux à droite et à gauche quand nous la prenions, car cela nous arrivait, à des jours, et même pour aller jusqu’au bout, comme si c’eût été une rue quelconque, mais je parvenais là fatigué, un peu endormi, et c’était soudain l’espace bizarre du grand jardin botanique.
- Est-ce ici, m’étais-je dit à plusieurs moments, que là-bas commence?
Ici, dans cette maison dont les volets sont fermés?
Ici, sous ce lilas?
Et dans ce groupe d’enfants qui jouent, au cerceau, aux billes, sur le trottoir déjointé par l’herbe, l’un n’est-il pas déjà de l’autre bord, ne touche-t-il pas les mains des petites filles d’ici avec des doigts de ténèbre?
Notions certes contradictoires, fuyantes.
D’autant que ces pavillons, ces voûtes d’arrière-cour, ne se distinguaient nullement de beaucoup d’autres de notre ville, on n’y sentait, on n’y respirait jusqu’aux dernières portes de tôle peinte, que le surcroît de torpeur des banlieues un peu potagères.
Ah, que ce qui importe a peu de visage!
Arrivé au jardin, qui a des noms inscrits sous chaque arbre, dans l’odeur autre, je partais en courant, soudain réveillé, je voulais aller loin, entrer ailleurs, mais les allées bordées de petits arceaux devaient tourner,
dans l’ombre des buis, et se renouer à leur origine,
car je me retrouvais au point de départ,
cette fois encore.
Mercure de France, 1977
mercredi 21 août 2013
Jack Vance, la mer et la nuit
Du large lui parvint le murmure de voix tranquilles.
Jantiff prêta intensément l’oreille et des frissons
de peur coururent sur sa peau.
Nul ne pouvait expliquer les voix de la mer.
Si l’on cherchait à s’en rapprocher furtivement,
dans un bateau à la dérive par exemple, elles se taisaient.
Quant à la signification de ce qu’elles disaient,
même en écoutant avec la plus extrême attention,
cela restait inintelligible.
Les voix de la mer avaient toujours fasciné Jantiff.
Il lui était même arrivé d’enregistrer les sons mais,
en les réécoutant, leur sens lui avait paru encore plus insaisissable.
Les sens secrets, songeait-il…
Il se redressa et écouta. Si seulement il parvenait à saisir un mot et à comprendre le fond, il pourrait connaître alors le sens de toute chose!
Mais, comme si elles avaient deviné sa présence,
les voix se turent
et la nuit assombrit l’Océan.
Choses pas vues (4)
Depuis un mois que j'habitais Honfleur, je n'avais pas encore vu la mer, car le médecin me faisait garder la chambre.
Mais hier soir, lassé d'un tel isolement, je construisis, profitant du brouillard, une jetée jusqu'à la mer.
Puis, tout au bout, laissant pendre mes jambes, je regardai la mer, sous moi, qui respirait profondément.
Un murmure vint de droite.
C'était un homme assis comme moi les jambes ballantes, et qui regardait la mer. "À présent, dit-il, que je suis vieux, je vais en retirer tout ce que j'y ai mis depuis des années."
Il se mit à tirer en se servant de poulies.
Et il sortit des richesses en abondance.
Il en tirait des capitaines d'un autre âge en grand uniforme, des caisses cloutées de toutes sortes de choses précieuses et des femmes habillées richement mais comme elles ne s'habillent plus. Et chaque être ou chose qu'il amenait à la surface, il le regardait attentivement avec grand espoir, puis sans mot dire, tandis que son regard s'éteignait, il poussait ça derrière lui.
Nous remplîmes ainsi toute l'estacade.
Ce qu'il y avait, je ne m'en souviens pas au juste, car je n'ai pas de mémoire, mais visiblement ce n'était pas satisfaisant, quelque chose en tout était perdu, qu'il espérait retrouver et qui était fané.
Alors il se mit à rejeter tout à la mer.
Un long ruban ce qui tomba et qui,
vous mouillant,
vous glaçait.
Un dernier débris qu'il poussait
l'entraîna
lui-même.
Quant à moi, grelottant de fièvre,
comment je pus regagner mon lit,
je me le demande.
Henri Michaux, La jetée,
dans La nuit remue
(édition revue, 1967), Gallimard.
Photo: Matthias Heiderich.
Photo: Matthias Heiderich.
Libellés :
choses pas vues,
écriture,
Michaux,
nuit,
temps qui passe
Inscription à :
Articles (Atom)
















