lundi 19 septembre 2011

Une planète rebelle



Nous allons nous poser sur Tattooine en manuel:

attention, ça risque de secouer.




Dans un article de la revue Science (vol. 333, no 6049, 16 septembre 2011, pp. 1602-1606: "A Transiting Circumbinary Planet"), un groupe de chercheurs du laboratoire de la NASA l'Ames Research Center, nous fait part de sa surprise: les données transmises par l'observatoire orbital Kepler établissent l'existence, à deux cents années-lumière de chez nous, d'une planète orbitant autour de deux étoiles jumelles.

Les deux sœurs s'appellent officiellement, l'une (une naine orange, des deux-tiers de la masse du Soleil) Kepler 16-A, l'autre (une naine rouge, d'un cinquième de la masse du Soleil) Kepler 16-B, et leur compagne commune (une géante gazeuse, un peu plus petite que Saturne) Kepler 16-b (avec un petit b).

Un article du New York Times précise, pince-sans-rire, que, tout à fait officieusement, lesdits chercheurs ont surnommé cette planète Tattooine, vous devinez pourquoi. Mais la jovialité de ces astrophysiciens ne parvient pas à masquer leur trouble: alors qu'une modélisation mathématique avait de longue date confirmé la possibilité théorique de l'existence de tels systèmes planétaires, ces modèles supposaient à l'orbite d'un corps céleste comparable à Kepler 16-b un demi-grand axe au minimum deux fois supérieur à celui, mesuré grâce aux données fournies par Kepler, de l'orbite de la surprenante planète: faute de quoi -disait la théorie - c'était le crash assuré. Wikipedia, jamais en reste, nous en parle plus sobrement: "cette planète orbite autour du barycentre des deux étoiles A et B en 228,8 jours avec un demi-grand axe d'environ 0,705 UA et une inclinaison de 90,0322° par rapport à la ligne de visée".

Bref: cette grosse boule est beaucoup trop près de ses deux petits soleils, comment fait-elle pour leur coller au train de la sorte? Le docteur Sara Seager du M.I.T. est inquiète: “this planet broke the rule”, a-t-telle déclaré au New York Times, cette planète a enfreint la loi.

On comprend son inquiétude.

Que ne doit-on craindre en effet pour cette planète rebelle, à présent que l'Empire connaît son existence?



L'image illustrant ce billet ne représente pas Kepler 16-b: en effet toutes les images qui existent (les photos prises par Hubble comme celles prises par Kepler, comme d'ailleurs les chatoyantes CGI réalisées par Cal Tech piur le compte de la NASA et dont l'une illustre l'article de Wikipedia) sont soumises à droits de reproduction. Et ce n'est pas non plus Tattooine (la seule, la vraie, celle où se déroulent les plus grandes courses de pods de l'univers connu): c'est juste un bidouillage de l'image d'un machin qui fait splash dans un truc qui fait fiiizzzzz. Je l'ai mis parce que je trouvais que ça faisait joli.



jeudi 15 septembre 2011

Miasmes

La ville - sa réputation n'est pas usurpée - est vraiment magnifique, et les promenades qu'on peut y faire ont beaucoup de charme. L'architecture de son centre historique témoigne de la prospérité de l'époque à présent lointaine où on l'a rebâti, sur une échelle grandiose: hôtels particuliers, grilles dorées, lampadaires de fonte buissonnant de volutes, une splendeur un brin décrépite, mais après tout quelle splendeur aujourd'hui ne l'est pas? Les certitudes obsolètes des urbanistes d'autrefois ont enrubanné en tous sens le plan de la ville de larges avenues aux pavés bombés, ombragées d'ormes. Je songe, dans un sursaut de sympathie (légèrement teintée d'amertume) pour cette époque féconde en solutions candidement simplistes, que chaque percement d'avenue était salué comme une victoire sur l'entassement, la promiscuité, la vermine, les miasmes. Voilà ce qu'on redoutait alors, les miasmes, sans pressentir que bientôt le progrès lancerait à l'assaut de la blancheur des avenues les volutes acides des fumées de houille, que bientôt, la fraicheur des promenades sous les alignements impeccables des ormes, seuls le gris et le sépia des daguerréotypes subsisteraient pour en porter témoignage. Mais je me garde d'en parler à mon guide - une vague connaissance - auquel je fais, au contraire, compliment du plaisir que je prends à flâner dans sa ville. "Et quel temps superbe! On oublierait presque que l'année est déjà bien avancée, et que la saison des fêtes approche". Etrangement, entendant cette réflexion, il se trouble et prend congé sous un vague prétexte; peut-être lui ai-je fait souvenir inopinément qu'il lui restait à faire des achats de Noël? Pourtant, il me semble bien que c'est au moment où j'ai fait allusion au temps qu'il fait, qu'il a perdu contenance. Sa présence ne me manquera pas: je vais continuer ma promenade, sans me presser, sans avoir à me soucier de régler mon pas sur le pas de quiconque. Je frissonne. Sans que je m'en aperçoive, le temps a changé, insensiblement. L'air est plus frais, plus humide, le jour moins clair, et, au bout des perspectives, les monuments se détachent avec un peu moins de netteté. Le ciel est cotonneux. Le dôme de l'opéra - il y a un opéra, là, sur cette place dont, en passant, je découvre un angle - vient de s'enfoncer dans un nuage. Ce n'est pas ma vue qui se trouble, c'est la brume qui s'installe.

Les autres promeneurs pressent le pas. Ce sont maintenant de vrais murs de brouillard qui avancent au loin dans les voies latérales, et, bizarrement, alors que les passants se font plus rares, je perçois pour la première fois une vague rumeur de circulation. Comme je traverse un mail, en prenant garde aux rails de tramway, brillants, humides et sans doute glissants, je distingue au loin, imprécis, les premiers véhicules. Je me hâte de remonter sur le trottoir, conscient d'une légère bizarrerie. Du groupe d'engins singuliers qui approchent se détachent, en premiers, des cyclistes, et quels cyclistes! Ils chevauchent des grands bis, des tandems, des tricycles, des quadricycles, une profusion de cycles dont aucun ne semble avoir été conçu dans ce siècle. Et leurs tenues, à l'avenant: ils portent des vestons courts à revers et parements de velours, des knickerbockers, des casquettes Eton, des panamas… le tout dans des couleurs printanières: coquille d'oeuf, poussin, bouton d'or… derrière eux, sans manifester la moindre intention de les dépasser, avancent un double phaéton safran et un camion de livraison à la rutilante calandre de cuivre. Au passage, un des cyclistes, un homme jeune en veston rayé jaune soufre et crème, guêtres et gants beurre frais, coiffé d'un canotier, me jette un regard glacial.

La température a encore baissé, je le note après leur passage; et le brouillard maintenant omniprésent rend les quelques points de repère que j'avais pris sur le chemin en venant de mon hôtel plus difficiles à retrouver. Le paysage est méconnaissable. Ca tombe mal, je n'ai plus envie de flâner, même si la ville est toujours aussi pittoresque. Mais ce n'est plus le même pittoresque: les trottoirs sont déserts à présent, et ce sont les chaussées aux pavés anachroniques qui sont envahies d'une vraie parade de véhicules désuets, de camions jaunes juchés sur d'immenses roues à jantes de bois et bandeaux pleins, de cabriolets jaunes, de conduites intérieures jaunes hérissées de phares à acétylène et d'assez de roues de secours pour ouvrir un garage, de tramways jaunes à impériale, dont les roues semblent arracher du sol des spirales de brouillard qui vont épaissir encore la purée jaunâtre.
Visiblement, je me trompais quand je pensais que le centre avait été décrété zone piétonne… à moins que…
Je devine, à peu près, où doit se situer mon hôtel: à quelques rues à peine... mais je dois désormais choisir entre patienter - en vain - aux passages pour piétons, comme dans une ville ordinaire, ou affronter le flot de camionnettes, broughams, fiacres, calèches, limousines, dans tous les tons de jaune. Et, toujours, les impavides cyclistes, vêtus comme des canaris. Ils ne semblent pas s'intéresser le moins du monde, ni à moi, ni aux quelques autres piétons, de plus en plus clairsemés; mais rien, jamais, ne leur fait modifier leur allure, je n'en ai pas encore vu un seul ralentir ou s'arrêter.
Je fais un bond pour éviter un tramway jonquille haut comme une cathédrale et je heurte violemment un homme vêtu de gris, le visage grisâtre et défait, qui au lieu de présenter ou de réclamer des excuses me lance un absurde avertissement: "Ils arrivent!" et disparaît. La bousculade m'a fait lâcher les encombrants paquets que depuis un moment - quand, déjà? je portais sous mon bras: sur le pavé se répandent des blocs de papier, dont certains ont éparpillé leurs feuillets sous le choc, des pinceaux, toutes sortes de fournitures de papeterie, du matériel d'encadrement…
Alors que je suis baissé pour ramasser des feuilles éparses quelque chose me frôle: en me retournant je reconnais le jeune homme au regard méprisant. De ses yeux pâles, il me dévisage d'un air plus hostile que jamais.
En équilibre improbable sur son grand bi, il me domine, parfaitement immobile - seul son canotier gansé de jaune est légèrement incliné.

La circulation continue autour de nous: c'est la première fois que je vois l'un d'entre eux s'immobiliser de la sorte.
Ma main se referme sur un long éclat de bois, sans doute détaché du châssis d'une toile que sa chute aura fait éclater: un parfait accessoire de chasseur de vampires. Je ne sais pourquoi je pense cela: je n'en suis tout de même pas à avoir besoin d'une arme? Je dois paraître bien ridicule à mon vis-à vis juché sur son grand bi, avec son air de gravure de mode: son sourire s'élargit d'une façon insupportable. Si son code moral est en accord avec sa tenue désuète, peut-être que tout ce qu'il cherche, c'est un prétexte pour un duel. Oui c'est cela, je ne peux pas m'y tromper, son attitude est clairement provocante. Et de la provocation à la menace, il n'y a pas loin. J'imagine l'usage que je pourrais faire de cet éclat de bois aigu. Je vois du rouge. Je note comme un fléchissement, un vacillement dans l'attitude, cependant toujours vaguement menaçante, de l'homme en jaune.

Je prends conscience, simultanément - c'est un de ces instants où le temps se dilate et peut durer une éternité - de plusieurs choses: c'est mon puéril regain de confiance, quand je me suis mis à regarder mon bout de bois comme une arme potentielle, qui a fait naître chez lui ce rictus que j'ai cru de mépris, et qui était de satisfaction; c'est le réconfort que j'ai trouvé dans l'évocation, aussitôt après, de la couleur rouge, qui l'a mis mal à l'aise; car, oui, je le sens, il peut lire mes pensées, ou il déchiffre mes émotions; ou plutôt, l'entité qui se cache derrière lui le peut: cyclistes, fiacres, tramways ne sont que des leurres, des apparences, des appeaux, des appâts agités devant les proies que nous sommes pour… ça, pour cette chose informe et prédatrice aux tentacules de brouillard. Je ne dois pas le toucher: c'est cela, le piège, c'est à cela qu'il essaie de me pousser.
Il faut que je continue de penser à du rouge, une intuition comme il ne peut en naître que dans cette ville sans nom et dans cette indécise saison brumeuse me le révèle - je saisis avec précision en quoi consiste (penser à du rouge!…) le traquenard: si je cédais à la provocation (penser à du rouge!), si je le frappais et s'il se mettait à saigner, à saigner jaune… jaune, évidemment… jaune... c'est alors que l'horreur commencerait pour de bon.

J'ouvre les yeux. A la lumière de l'aube la chambre est rouge. Rouges, les draps poisseux. Rouge aussi... La conscience de la proximité - de la promiscuité génératrice de miasmes - entre la réalité et les cauchemars, me frappe comme jamais auparavant.

Dehors, à seulement quelques dizaines de mètres, les vagissements d'une sirène d'ambulance s'interrompent brusquement.

mercredi 31 août 2011

I once was lost, but now I'm found: Catherine O'Flynn


Wir armen, armen Toren!
Wir irren ja im Graus
Des Dunkels noch verloren –
Du fandst dich längst nach Haus.
Joseph von Eichendorff


Ca faisait treize ans qu'il regardait les mêmes écrans de contrôle. Quand il fermait les yeux, il continuait de voir les couloirs vides et les portes fermées dans des tons monochromes . Quelquefois il s'était dit que ce n'était peut-être que des photographies vacillantes - des natures mortes qui ne changeraient jamais. Mais elle était apparue au milieu de la nuit, et depuis il n'avait plus jamais pensé ça.

"Qui vit dans ces maisons?" interrogea-t-il.
- Mauvaise question, Petitou, répondit sa compagne en le considérant de haut, sans ralentir l'allure.
Miaou, dit le sac. Clinc.
- C'est quoi, alors, la bonne question?
- Demande-moi donc qui vit sous ces maisons.
- Qui vit sous ces maisons? reprit-il, obéissant.
- Quelle bonne question!
Ce bref échange (tiré de la nouvelle de Kelly Link, Peaux de chat) entre la chatte Vengeance et son fils adoptif, l'orphelin Petitou, le plus jeune fils d'une sorcière, en révèle beaucoup sur l'intrigue du roman de Catherine O'Flynn, Ce qui était perdu. On pourrait même appeler ça un spoiler. En effet l'unité de lieu est presque respectée dans ce roman: l'essentiel de l'action a pour cadre un centre commercial. Et il est légitime de se demander: peut-il y avoir de la vie dans un centre commercial?
Green Oaks. Kurt apprit que Gavin y travaillait depuis l'ouverture en 1983. Il se voyait comme une sorte de conservateur du lieu, qui garderait son histoire et dépoussièrerait ses artefacts. Il déclarait parfois: "Je connais tous ses secrets". Kurt serrait alors le poing autour de sa balle en papier d'aluminium: il finirait aussi par tous les connaître, mais il savait déjà qu'aucun n'en valait la peine. Kurt apprit que Green Oaks avait été un des premiers centres commerciaux de la nouvelle génération, à ne pas confondre avec la génération précédente, la première vague des Arndale et des Bullring (entre parenthèses, savait-il combien il y avait de Arndale dans le pays?). Qu'il avait été le premier à avoir été construit sur un ancien site industriel en périphérie de la ville, et qu'il restait aujourd'hui encore, avec son 1,5 kilomètre carré au sol, le plus grand du pays. Qu'une moyenne de quatre cent quatre-vingt-dix-sept mille clients fréquentaient le centre la semaine précédant Noël. Qu'il pouvait y avoir au même moment trois cent cinquante visiteurs répartis dans les dix-neuf ascenseurs du centre…
Comment une nouvelle inscrite dans le genre fantastique, voire le genre féerique, comme celle de Link, peut-elle contenir des informations relatives à l'intrigue d'un roman policier, me direz-vous? Jusqu'à quel point Kelly Link et Catherine O'Flynn sont-elles complices?* Un indice: dans ma bibliothèque, où les livres ont une propension naturelle à se ranger tout seuls selon leurs affinités, le roman de Catherine O'Flynn est allé se glisser de lui-même à côté du recueil de Link. Ce que voyant, quelques romans policiers de la vieille école ont branlé du chef: se fiant à sa quatrième de couverture, ils s'attendaient à le voir rejoindre leur rayon; certains avaient commencé, par habitude, à maugréer: ils étaient déjà trop serrés, ce dont ils avaient vraiment besoin, c'était qu'on augmente le budget étagères, pas qu'on leur colle d'office tous les bleus à peine sortis diplômés de l'atelier d'écriture; d'autres avaient échangé des clins d'oeil, se promettant un peu de distraction du traditionnel bizutage. En vain: c'est dans un autre coin du vieux meuble que les deux nouvelles amies, O'Flynn et Link, ont élu domicile, une zone un peu bohème où l'on croise de vieux originaux et de jeunes punks, du genre de Dino Buzzati et de Poppy Z. Brite, de Peter S. Beagle et de Pierre Gripari. Les romans policiers ont froncé le sourcil.
Lisa avait douze ans quand Kate avait disparu. La petite fille était partie de chez elle un matin et n'était jamais revenue.Elle s'était volatilisée, sans laisser la moindre trace. Pas de témoins, pas d'indices, pas de corps. Elles n'étaient pas amies; à vrai dire, elles se connaissaient à peine. Lisa avait dû voir Kate trois fois dans sa vie. Mais elle se souvenait très bien de leur première rencontre.
Pourtant, cette fameuse quatrième de couverture dont les vieux briscards de la detective novel ont tiré des conclusions hâtives n'est pas délibérément trompeuse. Comme chez Kelly Link, tiens donc, il y a une jeune détective: même si elle n'est pas, comme chez Link, annoncée dans le titre, elle est bien là tout le temps. Une détective de dix ans. Elle n'est pas la seule que nous verrons enquêter d'ailleurs, les méthodes de cette enquêtrice atypique seront mises en parallèle avec celles d'autres investigateurs non officiels: une vendeuse, des vigiles, tous travaillant dans le même centre commercial. Pas d'inspecteur ni de surintendant; à vrai dire, la piste suivie est trop froide. Comme dans la vraie vie, quand ces professionnels referment un dossier, refermé il reste. L'"enquête" se situe donc dans le milieu, moins glamour que celui de la police criminelle, des agents de sécurité et de surveillance privée.
Les vigiles et les surveillants de magasins que la plupart des commerces employaient pour leur propre compte venaient gonfler les rangs de la sécurité du Centre, ce qui portait à environ deux cents le nombre d'agents travaillant sur les quatre kilomètres carrés de Green Oaks.
Au coeur de l'intrigue il y a donc un dossier refermé. La proximité avec le "Quatuor du Yorkshire" (Red Riding Quartet: 1974, 1977, 1980 et 1983), de David Peace, n'est pas que géographique** (le cœur d'un royaume insulaire dépossédé de sa fierté) et sociologique (le cœur d'une classe ouvrière insulaire dépossédée de sa dignité), elle est aussi, en partie, structurelle: les événements racontés dans Ce qui était perdu s'étalent entre 1984 et 2003; dans la tétralogie de Peace, c'était entre 1974 et 1983. Ce parallélisme dans la construction chronologique, étalée ici comme là sur une longue période, n'est, de la part de C. O'Flynn, ni un clin d'oeil à un prédécesseur, ni une manifestation d'opportunisme: dans les deux oeuvres, le sujet est le lent travail de l'oubli, l'érosion de la sensibilité, et, s'opposant à eux, la non moins mystérieuse germination de l'imaginaire et de la mémoire. Dans les deux oeuvres (qu'un monde sépare, du reste, tant au point de vue de l'écriture que des intentions) on cherche une chose perdue, qu'on n'aurait pas dû perdre, une chose si petite et si bien perdue qu'on en arrive à se demander ce que c'était, on se demande ce qui manque et pourquoi ça fait mal.
Le centre commercial de Green Oaks ne fermait que pour Noël et le dimanche de Pâques, et Kurt faisait toujours partie de l'équipe, réduite à deux hommes, de garde ces jours-là. Les clients n'aimaient pas quand le centre fermait ses portes. Le jour de Noël, il avait vu la petite bande habituelle de forcenés qui frappaient du poing sur les portes en verre pour qu'on les laisse entrer. Il les avait regardés sur son moniteur et s'était dit qu'ils avaient vraiment l'air de zombies. Des morts-vivants venus réclamer des remboursements et des échanges.
Policier, Ce qui était perdu ne l'est donc que marginalement. S'agit-il alors d'un récit fantastique? Voilà une question à laquelle il est encore plus difficile de répondre qu'à la précédente. Peut-être bien y a-t-il des fantômes dans ce livre. Sommes-nous bien sûrs que nous saurons reconnaître un fantôme quand nous en rencontrerons un? Après tout, regardez autour de vous: même les êtres humains les plus ordinaires, les moins bien pourvus en pouvoirs paranormaux, manifestent de surprenants dons mimétiques quand les circonstances les amènent à se fondre dans une foule de spectres.
Mais il avait éprouvé de plus en plus de difficulté à distinguer les rêves de la réalité et des souvenirs. Il s'était mis à craindre que le sommeil ne lui fasse oublier la vraie Nancy. Ses rêves lui jouaient des tours: il se faisaient passer pour des souvenirs, ils feignaient d'avoir une histoire: ils contenaient d'autres rêves. Il comprit trop tard que ses rêves étaient comme un virus encéphalique larvé qu'il avait laissé coloniser son esprit. Maintenant le virus se propageait, se connectait au réel et s'en nourrissait: il effaçait les faits. Des pans entiers avaient déjà disparu. Nancy et lui s'étaient-ils retrouvés, un jour, dans un bar bondé, contraints de regarder malgré eux un couple en train de faire l'amour dans un coin? Avaient-ils vu un énorme morceau de glace étincelant à même le sol, dans une forêt, un jour ensoleillé? Faisait-il réellement le rêve récurrent de Nancy avec un chapeau rouge depuis qu'il l'avait rencontrée, ou est-ce qu'il avait rêvé de ça pour la première fois la nuit dernière, récurrence comprise? Il était terrifié de ne pas avoir de réponse à ces questions.
Le roman prend impartialement ses distances avec le policier et le fantastique. Les horreurs auxquelles les personnages ont à faire face? Plutôt que les pièges ourdis par quelque aspirant au titre de Napoléon du crime, plutôt que des invasions de croquemitaines, ce sont l'indifférence mesquine, l'incompréhension face au dévouement, la grisaille, l'habitude, si facilement acquise, de perdre, et, face à la perte, la résignation sans grandeur.
Décalage, aussi, au niveau du style: très loin de la prose convulsive de Peace, reflet de la débâcle dans laquelle se débattent ses héros, le style d'O'Flynn se tient aussi à bonne distance de celui de Link, de sa syntaxe recherchée, de son riche vocabulaire, de ses oxymorons déroutants. Un style neutre, soucieux d'efficacité; narrateur omniscient peut-être, mais son omniscience pourrait se limiter à la conscience des personnages dont il adopte successivement le point de vue, soulignant leurs lacunes, leurs faiblesses.
Elle fixait les mots depuis si longtemps qu'ils avaient perdu toute signification. Hobbies et centres d'intérêts. Qu'est-ce que ça voulait dire? Techniquement parlant, ce n'était même pas une question, et seuls les cinq centimètres d'espace blanc, dessous, indiquaient qu'ils appelaient une réponse. Peut-être aurait-elle pu écrire quelque chose de tout aussi ambigu: "Bien", "Bonjour" ou "Oui".
Comme Neil Gaiman (encore lui) dans American Gods, Kelly Link et Catherine O'Flynn nous rappellent que ni les dieux que nous adorions la semaine dernière, ni ceux que nous adorerons la semaine prochaine, ni même ceux qui sont en promotion cette semaine (prolongation exceptionnelle jusqu'à lundi prochain minuit) ne sont essentiellement différents de ceux auxquels sacrifièrent nos ancêtres néolithiques. Et que les dieux ont soif.

L'avertissement en petit caractères: Intentionnellement, je n'ai presque rien dit du personnage de la petite fille détective. Elle est le meilleur atout du livre. Cependant, j'ai eu l'impression (en parcourant les commentaires sur ce roman publiés ici et là) que bon nombre de lecteurs, ayant apprécié les premières pages, ont par la suite été déçus que les enquêtes de la petite Kate n'occupent guère qu'un tiers du volume total de l'œuvre, et que tant d'autres pages soient consacrées à la vie sans éclat de Lisa et de Kurt. Dans l'espoir de prévenir d'autres déceptions, j'ai donc parlé de tout, sauf d'elle, ou peu s'en faut. Si vous avez tenu bon, et si la lecture du déprimant billet ci-dessus n'a pas réussi à vous décourager de lire ce livre, alors vous aurez la bonne surprise d'y découvrir, à côté, il est vrai, de passages réellement aussi sinistres que les citations dont je vous ai régalé, des dizaines et des dizaines de pages drôles et tendres auxquelles je n'ai même pas fait allusion: ce sera pour vous, je l'espère, comme de trouver un rutilant œuf de Pâques dans un terrain vague aride et désolé.

*Précisons-le à toutes fins utiles, dans la vraie vie O'Flynn et Link n'ont aucun lien: quand je parle de leur complicité, c'est une métaphore, OK?
**Oui, je sais, Birmingham n'est pas Leeds, mais les deux sont bien situés sur cette drôle d'île biscornue, là-bas, non?
Catherine O'Flynn: Ce qui était perdu, roman, 2009, Editions Jacqueline Chambon / Actes Sud

mardi 2 août 2011

La jeune détective le savait, évidemment, puisqu'elle connaît nos rêves (Kelly Link).


Combien de sorciers existe-t-il au monde?
En avez-vous déjà vu? Si vous en
voyiez, sauriez-vous que ce sont des sorciers?
Et si oui, que feriez-vous?
D'ailleurs, si vous voyiez un chat,
sauriez-vous que c'en est un?
En êtes-vous bien persuadé?
Kelly Link


Tirées des recueils originaux Stranger Things Happen et Magic for Beginners, les nouvelles parues chez Denoël sous le titre LA JEUNE DÉTECTIVE constituent, pour le lecteur français, une bonne introduction* au monde de Kelly Link. On y répond au téléphone à moitié endormi, on y cherche ses clés de voiture, on y essaie de se souvenir de la date de l'anniversaire son ex. On doit s'y défendre contre les sortilèges de la Reine des Neiges, on y vit des aventures calquées sur les feuilletons d'autrefois - ceux qui paraissaient en fascicules aux couvertures ornées de silhouettes pulpeuses, encore plus pulpeuses que le papier journal sur lequel ils étaient imprimés - on y regarde la télé tard dans la nuit pour ne pas rater les épisodes inédits des feuilletons pour geeks qui ne passent qu'à des heures impossibles, et si on tombe sur des rediffusions c'est pas grave, c'est même encore mieux parce qu'on a l'impression que la première fois on n'avait pas tout bien vu, et, du coup, on les regarde d'un œil neuf.

Magie pour débutants (ma nouvelle préférée dans ce recueil: tout est dans le titre) est à recommander pour vous remonter le moral les soirs où vous avez l'impression que vos tours ne marchent pas, que vous ratez les prestiges même les plus simples (par exemple, quand vous avez attendu que le téléphone sonne, et qu'il n'a pas sonné) mais en fait, vous pouvez aborder l'étude de la magie par n'importe laquelle des nouvelles. Surtout si vous avez déjà acquis des bases en lisant Neil Gaiman, par exemple M is for Magic (oh, tenez, c'est simple: si vous aimez Neil Gaiman, vous aimerez Kelly Link; sinon, lisez autre chose). Si vous étiez suffisamment proches de votre grand-mère, vous savez qu'elle s'y connaissait en magie (vous l'avez vue, souvenez-vous, faire des choses qui relevaient, c'est clair, de la magie, avec des jetons de scrabble, ou avec son sac à main): elle vous aura sans doute enseigné que votre porte-monnaie enchanté ne sera jamais vide tant qu'il restera une petite pièce, même toute petite, dedans, et qu'il faut avoir appris à quoi ça sert, pleurer, avant de savoir enfin pleurer vraiment.

Vous l'avez compris, le monde de Kelly Link, c'est celui dans lequel nous vivons: un monde qu'il vaut mieux se tenir prêt à regarder d'un œil neuf quand par chance on a l'occasion d'en voir une rediffusion, parce qu'ils ne le rediffusent pas souvent et à des heures impossibles, et la première fois on n'avait pas tout bien vu.

*A vrai dire, LA JEUNE DÉTECTIVE est pour le moment le seul ouvrage de Kelly Link effectivement disponible en français. Il faut faire avec ce qu'on a.

Kelly Link, La jeune détective et autres histoires étranges; première édition, Denoël collection Lunes d'Encre; et en poche, Folio SF.

mardi 19 juillet 2011

Signé d’une dague (en marge de Gagner la Guerre, de Jean-Philippe Jaworski)


Fourbissez votre ferraille,
Quotinailles, quetinailles,
Quoquardaille, friandeaux,
Garsonaille, ribaudaille,
Larronnaille, brigandaille,
Crapaudaille, lésardeaux,
Cavestraille, goulardeaux,
Villenaille, bonhommaille,
Fouillardaille, paillardeaux,
Truandaille et lopinaille,
Aiguisez vos grands couteaux.

Jean Molinet (1435-1507)


En prologue ou en épilogue (ça dépend du sens dans lequel vous lisez ce blog), bref en apostille au billet que je consacre (à la demande générale d'Algésiras) à Gagner La Guerre, de J.P. Jaworski, une intéressante citation de Jacques Busse:
Le début du XVI° siècle avait vu paraître dans les pays germaniques une sorte inédite de soudards: les peintres-lansquenets. La Réforme, iconoclaste, les privait de leur art; ses guerres leur procuraient un gagne-pain de mauvaise fortune. Querelleurs, ruffians, en prison quand ils n’étaient pas à Marignan, ils se montraient les dignes émules des compagnons pendables de François Villon. Nicolas Manuel Deutsch*, Urs Graf*, Hans Leu*, entre deux batailles, signaient leurs peintures, désormais combien profanes, d’une dague. Ils ne trichaient pas avec leur nouvelle condition: Hans Leu fut tué sur le champ de bataille de Kappel. C’est souvent le personnage ricanant de la Mort qu’ils représentaient, serrant la ribaude dans ses bras décharnés. Plus que les horreurs de la guerre dont ils étaient complices, célébrant plutôt ses séquelles de rapine, de beuverie, de débauche et de crime, ils créaient ce que les Allemands ont appelé le Galgenhumor, l’humour du gibet.

Gravure d'Urs Graf
(notez le poignard dans le monogramme)
*Nicolas Manuel, dit l'Allemand (Niklaus Manuel Deutsch) (1484-1530) ne fut pas seulement un peintre, mais aussi un poète satirique et un homme politique ; il prit part en 1522, comme chroniqueur militaire, dans les rangs des Suisses au service de François I°, à la campagne du Milanais. Il signait du monogramme NMD, accompagné le plus souvent d'un poignard.
**Urs Graf, (1485-?) s’essaya avec un succès médiocre aux carrières d’orfèvre et de maquereau, c’est en 1529 (année où il signa et data un dernier dessin) qu’on perd sa trace. Un poignard forme une des branches du U (V, en capitales latines) du monogramme dont il usait.
***Le Zurichois Hans Leu le Jeune (vers 1490-1531), mort à Kappel dans les rangs des Réformés qui avaient pourtant détruit nombre de ses œuvres, a un style à la fois calligraphique et poétique (parmi ses oeuvres connues: Orphée musicien).

Pour ceux des lecteurs de ce blog qui sont déjà familiers avec le roman de J-P. Jaworski, GAGNER LA GUERRE, le rapport de ce billet avec le roman sera sans doute évident. Pour les autres: lisez le roman!

Et maintenant dissimulons à nouveau nos visages (sur Gagner la guerre, de Jean-Philippe Jaworski, 2)


Juste avant de quitter l'Hôtel des Monnaies,
le Podestat nous fit intervertir nos masques,
avant de dissimuler à nouveau nos visages.

Ce billet est la seconde partie d'une note de lecture commencée ici.
Hard-boiled wonderland
"Dans ces fictions - m'étais-je, il y a quelque temps, hasardé à écrire à propos de Janua Vera - la principale menace ne viendra pas de quelque déferlement de ténèbres extérieures - pas de gobelins, d’hommes-reptiles ni de hordes du chaos en vue - mais du plus intime des protagonistes, de leur inséparable part d'ombre". Cela demeure vrai - plus que jamais - dans Gagner la Guerre, même si l'action ménage quelque place aux commensaux obligés des récits de High Fantasy - créatures magiques et sorciers, et même si la magie y constitue une menace constante, d'autant plus inquiétante qu'elle est toujours reléguée à l'arrière-plan (on en constate, ou plutôt on en soupçonne, les effets, plus qu'on ne la voit réellement en action; du moins jusqu'à ce que, lors d'une conflagration longtemps différée, elle fasse une entrée fracassante).
Mais la principale attraction du show, c'est Benvenuto Gesufal lui-même, si douteux qu'il puisse être comme informateur: son charme agit si bien qu'il est impossible de lui en vouloir de lancer le lecteur sur de fausses pistes, de sembler parfois se contredire, et en bref d'enfumer (pour parler comme lui) son auditoire: après tout, ce n'est pas d'aujourd'hui que la fiction s'est mise à questionner la fiabilité de ses propres énoncés, et à faire du narrateur un de ses suspects habituels; la volubilité de l'intarissable Benvenuto ne rappelle-t-elle pas parfois celle d'un certain Verbal Quint?
Ce n'est pas que notre chroniqueur donne l'impression de broder, d'enjoliver ou de tresser des couronnes - pas plus à lui-même qu'à qui que ce soit d'ailleurs; Benvenuto connaît la chanson: à la guerre comme en politique (comme en art et en littérature, cela va sans dire) ceux qui trichent mal sont punis, ceux qui trichent bien sont récompensés. Et c'est tricher sans art que de conter merveilles du jeu qu'on a en main - c'est toujours sur autre chose que ses cartes que le tricheur expérimenté attire l'attention de la compagnie.

Destin farceur
Don Benvenuto croisera plusieurs figures qui peuvent être décrites comme "plus grandes que nature", voire prétendre, selon les critères généralement admis, à une stature héroïque (les vétérans de la bataille de la Listrelle) ou anti-héroîque (le Podestat). Mais, on l'a vu, cette épopée de neuf cents pages se veut résolument non-épique. Quand, au détour d'une aventure commencée dans un bouge et continuée dans une succession de tripots, Don Benvenuto côtoiera un personnage qui, si peu peu disposé soit-il à l'admettre, fut en des temps bien lointains "un putain de héros", sa vision du monde n'en sera pas bouleversée: il continuera à assumer son destin de créature de l'ombre.
Ce destin, pourtant, ne se contentera pas de le confronter à des formes d'héroïsme qu'en l'âge de fer où il vit il peut voir comme d'anachroniques survivances d'un passé révolu; il lui garde encore en réserve une facétie plus piquante: non content de l'avoir fait entrer de force dans la légende, pas par la grande porte, pas même par la petite, mais par les sentines et les soupiraux - quitte à le raboter un peu pour faciliter le passage - il ne lui épargnera l'exécution d'aucune des figures imposées du parcours héroïque: après l'évasion improbable, les combats contre des adversaires absurdement supérieurs en nombre, il ira jusqu'à l'entraîner dans la variante la plus kitsch (celle avec palais en flammes et grand escalier croulant dans des gerbes d'étincelles) du classique des classiques: le sauvetage de demoiselle en détresse, l'acrobatie à laquelle sans doute il s'attendait le moins!
Il essaiera de se faire pardonner ces manquements à son éthique professionnelle en les exécutant de façon aussi peu convenue que possible, et en nous les contant, comme à contre-coeur, d'une plume trempée dans d'acides remontées de piquette. Dandysme de truand, avions-nous d'abord pensé, que ce choix de s'autoportraiturer en manière noire? Pas seulement.

A game with shifting mirrors
Si la complaisance envers lui-même était, dès sapremière apparition, un trait de caractère qui semblait définir Don Benvenuto, celle-ci était toujours teintée d'une affectation de dépréciation de soi, si outrée que l'un des interlocuteurs du bravache lui avait demandé, pas dupe, à quel point elle était feinte. Question à laquelle le lecteur pourra trouver lui-même la réponse: il aura reçu, à la fin du livre, tous les éléments pour le faire, encore que Benvenuto se garde bien d'y répondre jamais directement: d'ailleurs, il perd beaucoup de sa faconde au simple rappel de certains événements de son passé; lui si peu avare de confidences scabreuses, il change brutalement de sujet sitôt qu'il approche de certaines zones.
Est-ce un hasard si l'une des disciplines secrètes que pratiquent ces thaumaturges ressiniens toujours à l'oeuvre, discrètement, dans les coulisses du roman (comme dans les coulisses du pouvoir ciudalien) utilise, justement, les miroirs comme agents magiques? Un prétexte de plus, pour don Benvenuto, d'éviter de se confronter à ceux-ci: un sorcier le lui a dit, pour ces adeptes de la voie obscure, les miroirs sont des judas qui leur livrent les secrets de ceux qui s'y mirent (décidément, Gagner la Guerre, sous ses atours médiévaux, est aussi un fiction de l'âge d'Internet).
C'est dans la plus grande discrétion que cette variante de la catoptromancie, la magie des miroirs, est à l'oeuvre dans le roman; mais si, dans l'intrigue, elle est reléguée à l'arrière-plan, (avec d'autres pratiques magiques ou politiques que don Benvenuto ne se soucie pas de détailler pour nous), elle remplit une fonction métaphorique, symbolique, non négligeable. Dans une étrange promenade onirique, variante du sortilège du Diable Boiteux, Benvenuto a une brève vision de sa ville, Ciudalia, telle qu'elle apparaîtrait à qui pourrait y déplacer son regard de miroir en miroir; ce qu'il y découvre n'étant pas de nature à le rassurer, cette expérience le conforte dans sa méfiance pour les pratiques magiques. Mais si cette méfiance avait permis, dans un premier temps, à notre volubile narrateur de rationaliser son refus de l'introspection… à la longue, peine perdue, il devra se résigner à pactiser avec les miroirs (ces insidieux artefacts déterminés à nous rendre complices de l'action de réfléchir), en accomplissant en dernier recours, pour sauver sa mise, un de ces rituels magiques pour lesquels il éprouvait tant de répulsion. Et c'est aussi d'un miroir que, plus tard encore, surgira - sauveur ou tentateur? - le deus ex machina qui lui offrira sa dernière chance. Après cette intervention littérale dans le récit d'une créature venue de l'autre côté, notre héros défiguré ne pourra plus éviter d'affronter l'image de ce qu'il est devenu.

Till we have faces
C'est alors que nous, lecteurs, réalisons qu'il n'y a pas que de l'affectation dans cette coquetterie paradoxale qui pouvait au départ passer pour un simple procédé d'écriture: l'obstination de Benvenuto (ce prénom ne vous rappelle-t-il pas celui de ce Cellini qui nous a laissé des mémoires où il se dépeint en truand?) à pousser au noir le portrait qu'il brosse de lui-même, jusqu'à en oblitérer les traits, jusqu'à accepter sa défiguration. Faisant écho à son rejet de la carrière de peintre à laquelle il paraissait, à son départ dans la vie, destiné; à son rejet, à l'âge adulte, de tous les modèles qui lui ont été proposés alors qu'il était enfant; le refus de se regarder en face plonge en lui des racines qui vont plus profond que les cicatrices que porte sa chair.
Il avait pourtant assisté, lors de plusieurs rencontres capitales (dans sa prime jeunesse, avec le Macromuopo; en trois occasions, avec le Podestat) à ce curieux phénomène: son interlocuteur changeant radicalement d'attitude à son égard lorsqu'il se reconnaissait en lui, comme s'il lui présentait une surface réfléchissante; et combien fidèlement il l'avait rapporté! Mais il a renoncé à adopter ce point de vue qui aurait pu lui en apprendre autant sur les autres que sur lui-même, et la fin du roman suggère qu'à celui qui a effacé son image, il n'est pas donné de retourner en arrière, et que le destin choisi par celui qui aurait, s'il eût vécu une autre vie, pu être appelé le Gesufal est sans issue.
"Destin de créature de l'ombre", disions-nous plus haut: Gagner la Guerre, c'est aussi, entre beaucoup d'autres choses, l'histoire de Dorian Gray… racontée du point de vue du portrait. Mais qui, dans ce livre, aura été Dorian Gray, en fait? Benvenuto ou le Podestat? A quel moment ont-ils cessé de jouer à intervertir leurs masques?
Aucun homme (avançait Hegel) n'est un grand homme pour son valet de chambre. Sans doute Don Benvenuto, du fond de son enfer personnel, n'hésiterait-il pas à renchérir, dans le style coloré qui est le sien, sur l'auteur de la Phénoménologie de l'esprit :
"Aucun homme n'est un putain de grand homme pour son putain de miroir".

GAGNER LA GUERRE, de Jean-Philippe Jaworski; première édition Les Moutons Electriques, 2009; édition de poche, Folio SF 2011
Bibliographie de Jean-Philippe Jaworski
Une interview dans laquelle le romancier parle de son livre

lundi 18 juillet 2011

A présent intervertissons nos masques (sur Gagner la guerre, de Jean-Philippe Jaworski, 1)


Juste avant de quitter l'Hôtel des Monnaies,
le Podestat nous fit intervertir nos masques,
avant de dissimuler à nouveau nos visages.



Un jeu avec des masques en mouvement
On porte beaucoup le masque, dans le roman de Jean-Philippe Jaworski; pendant que certains des personnages, soucieux d'apparaître sous leur meilleur profil, font pour cela appel, à grands frais, à des portraitistes, il peut arriver qu'on se fasse tout aussi bien démolir le portrait, sans frais cette fois. On semble redouter par-dessus tout (alors même qu'on est occasionnellement la cible d'arbalétriers embusqués, que des coupe-jarrets veulent, au sens le plus littéral de l'expression, votre peau, que le premier butor venu croit pouvoir vous provoquer en duel - quand ce ne sont pas des corsaires qui essaient de vous envoyer par le fond) d'être confronté à son visage, autant dire à soi-même. "On", c'est le récitant, le protagoniste, le seul à nous offrir son point de vue dans Gagner la Guerre.
Il serait tentant de qualifier de "casse-gueule" (pouvons-nous nous permettre cette trivialité? ne pensera-t-on pas que nous avons grandi dans le ruisseau de Ciudalia?) le projet auquel J. P. Jaworski s'est attaqué après ce coup de maître qu'était le recueil Janua Vera. Outre l'ampleur de l'entreprise (juste un peu moins de mille pages dans l'édition de poche) ce projet cumulait en effet les difficultés, les contraintes, dont la forme choisie par Jaworski nouvelliste l'avait affranchi pour l'écriture de son recueil de textes courts: à la polyphonie parfaitement maîtrisée des pièces composant Janua Vera allait devoir succéder une unité de ton imposée par un narrateur unique, et pas n'importe quel narrateur, de surcroît: nul autre que Don Benvenuto Gesufal (de la Guilde des Chuchoteurs - ne le répétez pas!).

Nous avons identifié l'ennemi. C'est nous.
Bien qu'on retrouve dans ce roman la jactance du narrateur de Mauvaise Donne, ses apostrophes au lecteur, ses apartés bougons, ses sarcasmes, le scribe qui a mis en forme ses mémoires évite de prolonger plus que nécessaire les incursions dans l'argot, se contentant d'un clin d'oeil occasionnel au vocabulaire de la Série Noire: tout le long du roman la langue reste fluide. Et voilà un premier écueil évité!
Si parfois le mauvais garçon se lance au moment où l'on s'y attend le moins dans des descriptions lyriques, a priori surprenantes venant d'un Chuchoteur, cette apparente discordance trouvera son explication en son temps: cet oeil de peintre, cette sensibilité d'artiste, sont le secret et le fardeau de notre renégat (ou du moins, partie de ce fardeau et de ce secret). En revanche, passé un premier chapitre plein de bruit et de fureur (et de régurgitations convulsives), on ne trouvera plus de longues descriptions de batailles, et si, à un moment-clé de l'intrigue, il sera explicitement demandé à Gesufal d'aider son suzerain à gagner la guerre (requête à laquelle il accèdera obligeamment, justifiant ainsi le titre) il le fera en usant des procédés discrets auxquels il nous a accoutumés; et les quelques opérations militaires auxquelles on assistera occasionnellement seront décrites sans fioritures, avec une concise brutalité. A aucun moment, on ne ressentira cette impression de déjà-lu qu'on a si souvent éprouvée, chez tant d'épigones de Tolkien, chaque fois que de sempiternelles trompettes ralliaient de sempiternelles bannières. S'attachant à suivre une quête et surtout une enquête, le romancier ne cherche pas à retrouver les accents épiques qui résonnaient dans certains des textes de Janua Vera: le ton sera, tout du long, celui du polar noir (médiéval certes, mais hard-boiled): collaboration avec Benvenuto Gesufal oblige. Nous voilà passés au large d'un deuxième écueil!
Et cet autre thème récurrent dans la High Fantasy, la confrontation avec l'Autre absolu, l'opposé, le non-récupérable: hé bien, orques, gobelins, hommes-serpents et femmes-scorpions, sphinges laconiques et dragons sentencieux… est-il besoin d'avoir recours à de tels prête-noms quand le narrateur met tant de bonne volonté à dessiner une ligne de partage entre les gens bien nés comme vous et moi, messeigneurs, et les autres, à qui leur couleur (pas la bonne) et leurs moeurs (les mauvaises) interdiront à jamais de s'assimiler aux premiers? Notre Chuchoteur en a bien conscience, tout ce qu'il montre de lui risque de n'être pas toujours du goût de tous; ce que nous pouvons penser de lui, il se pique de ne pas s'en soucier: au contraire, son côté obscur, il met, précisément, une certaine coquetterie à l'exhiber.
Cette obstination pourrait devenir lassante: mais non, dans Gagner la Guerre comme dans Janua Vera, Jean-Philippe Jaworski, tel un Benvenuto Gesufal sur l'arête d'un toit, ne perd jamais l'équilibre: qu'il mette un pied, voire deux, dans le polar noir; qu'il prenne, sur le solide socle référentiel légué par la fiction historique, son appel pour effectuer un saut périlleux du côté de la sword and sorcery; qu'il se rattrape d'un ongle au fragile échafaudage de la fantasy urbaine ou amortisse une réception incertaine en se laissant glisser le long des plis du manteau d'Arlequin du roman picaresque, il ne perd jamais de vue l'objectif qu'il s'est fixé: élucider une conspiration dont tous les acteurs portent des masques, et, même quand son Benvenuto semble musarder en route, c'est bien là qu'il nous emmène; à chacune de ses cabrioles (se jouant de partenaires intéressés qui préfèreraient lui voir traverser les cerceaux qu'il lui tendent) il crève toile peinte après toile peinte, renverse praticable après praticable du décor en trompe-l'oeil dans lequel il évolue.

A l'Image de Janus
Notons en passant qu'il est très souhaitable de lire Janua Vera avant de plonger dans Gagner la guerre; ne serait-ce que pour replacer dans leur contexte les allusions elliptiques que fait Gesufal à l'histoire ancienne et récente des territoires qui composèrent autrefois le Vieux Royaume. On pourra aussi s'amuser de voir évoquer obliquement des personnages et des événements qui, dans Janua Vera (par exemple dans Le service des Dames, Une offrande très précieuse ou Le conte de Suzelle) sont présentés dans une tout autre perspective.
Dans Le Confident et dans Un Amour dévorant, on trouvera les informations sur le culte du Desséché que Don Benvenuto, peu porté sur la transcendance, ne se soucie pas de nous donner ici. Ces détails ne sont nullement nécessaires à la compréhension de l'intrigue du roman, mais ils éclairent certains aspects du rituel célébré aux funérailles du patrice Regalio, et précisent la place occupée par le clergé nécrophore, ainsi que le rapport que les vivants entretiennent avec la mort, dans la culture dont les personnages de Gagner la Guerre sont issus.
Par ailleurs l'apparition soudaine, au détour d'un chapitre, des représentants d'une (forcément très ancienne, forcément évanescente) civilisation d'Elfes pourrait faire l'effet d'une pièce rapportée, d'une concession à une mode, aux lecteurs qui n'auraient pas eu l'occasion d'admirer la maîtrise avec laquelle l'auteur du Conte de Suzelle brodait sur ce motif (pourtant si peu nouveau dans la littérature de fantasy) et l'insérait sans faux raccord dans sa vaste tapisserie de la Léomance.
GAGNER LA GUERRE, de Jean-Philippe Jaworski; première édition Les Moutons Electriques, 2009; édition de poche, Folio SF 2011
Bibliographie de Jean-Philippe Jaworski
Une interview dans laquelle le romancier parle de son livre


vendredi 15 juillet 2011

L'abstracteur étrange



Sur le web, ma trouvaille la plus délectable de ces derniers mois, je l'ai faite faite grâce à une recommandation de messieurs Shang et Gols de Shangols: ce fut If we don't, remember me.

Le principal intérêt de beaucoup de sites de partage en général (et de ceux en tumblr.com en particulier) est qu'ils nous offrent l'occasion de vérifier expérimentalement la validité du théorème garbage in, garbage out: les exceptions comme celle-ci sont particulièrement bienvenues.
Sur If we don't, remember me, à intervalles irréguliers et parfois longs (c'est normal, l'abstraction de la quinte essence prend du temps, tous les alchimistes vous le diront) apparaissent de petites gemmes à l'éclat vacillant, chacune produite par la cristallisation d'une séquence de film en un GIF animé, une boucle parfaite de quelques secondes, oui, mais quelles secondes.







dimanche 29 mai 2011

Conséquence collatérale d'une mésaventure fortement médiatisée: une succession difficile


Pourvoir d'un remplaçant le siège laissé vacant par la disparition de la scène publique d'une personnalité à laquelle les média avaient coutume d'accorder toute leur attention ne se fait pas sans entrer dans de délicates considérations stratégiques.

La mort de Ben Laden laisse un vide béant dans la Liste Des Dix Fugitifs Les Plus Recherchés Par Le FBI (La Liste, dit-on souvent pour faire plus court); pourtant, selon Paul Bresson, porte-parole du Bureau, la nomination d'un remplaçant à ce poste très en vue pourrait se faire attendre.

Bin Laden’s death leaves an opening on the fugitives list, but Paul Bresson, a spokesman for the F.B.I., said a replacement might not be named for some time.

"Chaque fois qu'un des Dix est retiré de la Liste, c'est avec un soin extrême que l'on examine les candidatures à sa succession", a déclaré Mister Bresson. "Je ne m'attends pas à ce que son remplacement soit immédiat".

“Anytime one of the 10 Most Wanted fugitives comes off the list, there’s a lot of careful consideration of who would replace that individual,” Mr. Bresson said. “I don’t expect it will be filled immediately.”

En fait, établir la liste n'est pas si simple qu'il y paraît. Des candidatures sont présentées par chacun des 56 départements du FBI, et leurs mérites respectifs sont débattus par un comité composé d'Agents Spéciaux de la Division des Enquêtes Criminelles et de représentants du Département des Affaires Publiques (en charge de la communication du FBI). Mais c'est à la direction du Bureau Fédéral qu'incombe la décision finale.

In fact, making the list is not so easy. Candidates are solicited from the bureau’s 56 field offices, and their relative merits are then debated by a committee made up of special agents from the Criminal Investigative Division and representatives of the Office of Public Affairs. Final approval of a candidate rests with the bureau’s director.

Parmi les critères pris en compte: d'une part, la gravité des crimes commis (le candidat doit "avoir un passé criminel d'une certaine étendue" et/ou "être considéré comme une menace particulièrement dangereuse pour la société", nous apprend le site web officiel du Bureau); d'autre part, la probabilité qu'une large diffusion dans le public d'informations sur le fugitif puisse aider à sa capture.

Mais le processus de choix, selon des sources bien informées, n'est pas pour autant exempt de considérations politiques.

Criteria for selecting fugitives for the list include the seriousness of the crimes — the person in question must have “a lengthy record of committing serious crimes and/or be considered a particularly dangerous menace to society,” according to the bureau’s Web site — and the likelihood that the attendant publicity will help the search. But the process, those familiar with it have said, is not entirely free from politics.

Dans les années 50, la plupart des fugitifs ainsi distingués étaient des pilleurs de banques, des cambrioleurs, des voleurs de voitures, selon le Bureau; mais dans les sixties, les extrémistes politiques firent leur apparition, suivis dans les seventies par les terroristes et les têtes pensantes du crime organisé.

In the 1950s, most of the fugitives featured were bank robbers, burglars and car thieves, according to the bureau, but in the 1960s, political radicals began to appear on the list, and in the 1970s, terrorists and organized crime figures were included.

Sous la neutralité de la formule employée, on croit discerner une pointe de regret: quel bon vieux temps c'était que celui où les Dix Crimininels Les Plus Recherchés faisaient une petite place, sur leur banquette arrière, aux voleurs de voitures, et où on pouvait rencontrer parmi eux des fugitifs aussi homely que Leonardo Di Caprio dans Catch me if you can! Mais l'article* nous laisse sur notre faim: on n'en saura pas plus sur les critères "dictés par des considérations politiques" qui seraient en vigueur aujourd'hui.


* Les citations en anglais ci-dessus proviennent d'un article d'Erica Goode dans le New York Times. Ce billet est par ailleurs garanti 100% free d'allusions, même indirectes, à l'affaire Strauss-Kahn.