dimanche 29 mai 2011

Conséquence collatérale d'une mésaventure fortement médiatisée: une succession difficile


Pourvoir d'un remplaçant le siège laissé vacant par la disparition de la scène publique d'une personnalité à laquelle les média avaient coutume d'accorder toute leur attention ne se fait pas sans entrer dans de délicates considérations stratégiques.

La mort de Ben Laden laisse un vide béant dans la Liste Des Dix Fugitifs Les Plus Recherchés Par Le FBI (La Liste, dit-on souvent pour faire plus court); pourtant, selon Paul Bresson, porte-parole du Bureau, la nomination d'un remplaçant à ce poste très en vue pourrait se faire attendre.

Bin Laden’s death leaves an opening on the fugitives list, but Paul Bresson, a spokesman for the F.B.I., said a replacement might not be named for some time.

"Chaque fois qu'un des Dix est retiré de la Liste, c'est avec un soin extrême que l'on examine les candidatures à sa succession", a déclaré Mister Bresson. "Je ne m'attends pas à ce que son remplacement soit immédiat".

“Anytime one of the 10 Most Wanted fugitives comes off the list, there’s a lot of careful consideration of who would replace that individual,” Mr. Bresson said. “I don’t expect it will be filled immediately.”

En fait, établir la liste n'est pas si simple qu'il y paraît. Des candidatures sont présentées par chacun des 56 départements du FBI, et leurs mérites respectifs sont débattus par un comité composé d'Agents Spéciaux de la Division des Enquêtes Criminelles et de représentants du Département des Affaires Publiques (en charge de la communication du FBI). Mais c'est à la direction du Bureau Fédéral qu'incombe la décision finale.

In fact, making the list is not so easy. Candidates are solicited from the bureau’s 56 field offices, and their relative merits are then debated by a committee made up of special agents from the Criminal Investigative Division and representatives of the Office of Public Affairs. Final approval of a candidate rests with the bureau’s director.

Parmi les critères pris en compte: d'une part, la gravité des crimes commis (le candidat doit "avoir un passé criminel d'une certaine étendue" et/ou "être considéré comme une menace particulièrement dangereuse pour la société", nous apprend le site web officiel du Bureau); d'autre part, la probabilité qu'une large diffusion dans le public d'informations sur le fugitif puisse aider à sa capture.

Mais le processus de choix, selon des sources bien informées, n'est pas pour autant exempt de considérations politiques.

Criteria for selecting fugitives for the list include the seriousness of the crimes — the person in question must have “a lengthy record of committing serious crimes and/or be considered a particularly dangerous menace to society,” according to the bureau’s Web site — and the likelihood that the attendant publicity will help the search. But the process, those familiar with it have said, is not entirely free from politics.

Dans les années 50, la plupart des fugitifs ainsi distingués étaient des pilleurs de banques, des cambrioleurs, des voleurs de voitures, selon le Bureau; mais dans les sixties, les extrémistes politiques firent leur apparition, suivis dans les seventies par les terroristes et les têtes pensantes du crime organisé.

In the 1950s, most of the fugitives featured were bank robbers, burglars and car thieves, according to the bureau, but in the 1960s, political radicals began to appear on the list, and in the 1970s, terrorists and organized crime figures were included.

Sous la neutralité de la formule employée, on croit discerner une pointe de regret: quel bon vieux temps c'était que celui où les Dix Crimininels Les Plus Recherchés faisaient une petite place, sur leur banquette arrière, aux voleurs de voitures, et où on pouvait rencontrer parmi eux des fugitifs aussi homely que Leonardo Di Caprio dans Catch me if you can! Mais l'article* nous laisse sur notre faim: on n'en saura pas plus sur les critères "dictés par des considérations politiques" qui seraient en vigueur aujourd'hui.


* Les citations en anglais ci-dessus proviennent d'un article d'Erica Goode dans le New York Times. Ce billet est par ailleurs garanti 100% free d'allusions, même indirectes, à l'affaire Strauss-Kahn.

samedi 21 mai 2011

Batman gestures meaninglessly, any argument thereafter is invalid: Jeffrey Catherine Jones 1944-2011



After a few years in NYC a friend of mine, a great artist,
much older than me, the late Roy G. Krenkel, told me that I was
the Master of the Meaningless Gesture.

10 janvier 1944 - 19 mai 2011




Batman gesturing, as drawn by Jeff Jones



La boutade de Roy Krenkel se passe d'explication, comme les oeuvres de Jones se passent qu'on leur impose, ou qu'on leur superpose, une signification; comme, dans les laconiques et trop rares planches de comics qu'elle laisse, à côté de son abondante production d'illustrations, les personnages se passent de nom.

Autoportrait de Catherine Jones par Jeffrey Jones

La patte de Jones était reconnaissable dans le moindre trait échappé de sa main - sa signature, par exemple, d'une élégance inégalée.

Crossoptérygien



Quant aux gestes thérapeutiques qui auraient eu pour effet de la maintenir artificiellement en vie, privée de sens, Jeffrey Catherine Jones avait dit, à son admission à l'hôpital, qu'elle n'en voulait pas.


Unforgettable




Un documentaire sur Jones est en cours de production; on peut en suivre les progrès ici.



Les illustrations de ce billet sont © Jeffrey Catherine Jones.


dimanche 15 mai 2011

Palle Nielsen




A propos de Teclopolis, voici quelques semaines, nous parlions bien d'eucatastrophe? Rien de tel aujourd'hui, ce sont des cataclysmes dépourvus de bienveillance que prédit l'illustrateur danois Palle Nielsen (merci, cette fois, pour nous l'avoir fait découvrir, à la fois à Will de 50Watts et à Elizabeth de Sédiments!).


Peu d'illustrateurs réussissent à donner comme lui - et avec une telle économie de procédés, et des moyens aussi parfaitement maîtrisés - le sentiment d'un équilibre menacé, d'un désastre imminent.

D'oeuvre graphique aussi constamment inquiète, je ne vois guère que celle (dans un style bien différent) de Topor. La fuligineuse Elizabeth avait évoqué Chirico à propos de Nielsen, dans un billet consacré à une exposition au Musée d’Art Cycladique d’Athènes, en septembre 2009; en soulignant cependant combien elle trouvait l'univers de l'artiste danois plus sombre.


Trains, autos, tramways, perspectives urbaines, passants ordinaires: sujets prosaïques, familiers à première vue, mais tout est menaçant ou menacé, inquiet ou inquiétant. Caténaires, rails, rampes, glissières, sont les instruments de terrifiants complots, tout est en place pour que quelque chose d'horrible se produise.

On est presque soulagé (tout, plutôt qu'être cloué sur place par ces milliers de traits barbelés, dans cette attente insupportable) de voir, parfois, l'écroulement anticipé se produire enfin.



Vous pouvez frissonner devant la page que lui consacre 50watts, ou visiter cette galerie.
IMDB recense en outre un film documentaire sur Nielsen.
Droits réservés pour toutes les images illustrant ce billet.


jeudi 21 avril 2011

Tout ce qui est petit est joli


Les longues nuits de sommeil ininterrompu d'autrefois ne sont plus qu'un souvenir. A présent je ne dors plus que quelques heures d'affilée, çà et là, d'un sommeil profond, mais précaire…

En revanche j'ai souvent, à toute heure du jour ou de la nuit, de minuscules accès de narcolepsie traversés de micro-rêves.

Je pénètre dans un bureau … ce n'est pas le mien,mais la documentation qu'on m'a remise sur lui était si précise qu'il me semble familier: l'opération a été bien préparée. Est-ce un cabinet médical? l'antre d'un savant fou? la planque d'un comptable de la mafia? Je ne m'arrête pas à ces détails, ma mission est simple: je dois découvrir où est caché un certain carnet, facile à reconnaître: épais, relié de cuir, fermé par une lanière, bourré de notes.

Je le trouve facilement, mais à ce moment je remarque, dans un coin de la pièce, une portée de chatons, tout petits. Je cède à une impulsion irrésistible: je prends un des chatons, et je m'enfuis, serrant contre mon coeur, d'une main le carnet volé, de l'autre le chaton.

C'était un micro-rêve. Mon cerveau l'a élaboré en une seconde, ou moins: le temps de piquer légèrement du nez devant mon ordinateur et de redresser vivement la tête par réflexe, étonné de voir s'afficher sur l'écran une page que je ne me suis pas souvenu d'avoir ouverte.

jeudi 31 mars 2011

Teclopolis




Une petite merveille d'animation, découverte grâce à Algésiras (merci Algésiras!):
Teclopolis, réalisé par le studio argentin CanCanClub.


Dans ce film, nous sommes témoins d'une catastrophe... mais dans ce cas, ne s'agirait-il pas d'une eucatastrophe?

L'image ci-dessus est © CanCanClub

dimanche 13 mars 2011

Le mont Fuji en rouge (sur Rêves, d'Akira Kurosawa)





La presse de ce dimanche 13 mars
commente gravement "l'incident nucléaire"
(ainsi parle la presse quand elle se veut grave) de Fukushima,
consécutif au tremblement de terre du Japon.
Il y a deux jours, j'ai revu "Rêves", de Kurosawa:
je ne savais pas encore pourquoi j'avais tant envie de le revoir.
Je vous souhaite de l'avoir vu aussi, au moins une fois;
et si vous l'avez vu,
j'espère que vous avez envie de le revoir
de temps à autres.



Les rêves nous parlent avec la cruelle candeur des enfants.

Nous nous couchons en pensant raisonnablement: Non, bien sûr, quelle question, nous ne survivrons pas à notre folie, et c'est bien normal, tout est normal, tout dans l'univers est soumis aux lois de la causalité, quelle chance nous avons qu'il en soit ainsi, et nous sombrons dans un sommeil prosaïque.

A petits pas, le rêve s'approche et nous demande de sa petite voix: Mais est-ce que ça fera mal? est-ce que nous serons tristes?

Est-ce que les images qui nous reviendront quand nous voudrons nous souvenir d'une vieille femme morte, le grand amour de notre vie, telle qu'elle était il y a longtemps, au temps où nous n'avions pas encore cent ans, nous arracheront un petit rire de crécelle?


Est-ce qu'au pied de l'arc-en-ciel où les renards nous attendront, implacables, pour nous tendre de grands couteaux, il y aura des fleurs de toutes les couleurs?



Ou bien est-ce que les corbeaux envahiront le ciel indigo et jaune, jusqu'à ce qu'il soit tout noir?




un lien


la photo illustrant ce billet est © Reuters/Kyodo

samedi 12 mars 2011

Comfort food



Quand vient le soir, je rentre chez moi et rejoins mon cabinet d'étude; j'abandonne sur le seuil les vêtements que j'ai portés la journée, témoins des souillures et des fatigues du monde, et, comme pour une cérémonie, c'est mon habit de cour que je revêts en leur lieu.  Ainsi vêtu, je puis solliciter d'être admis en la vénérable compagnie des Anciens: ils m'accueillent avec bienveillance, ils me réconfortent et me dispensent cette ambroisie dont, de naissance, je fus affamé; là je puis sans embarras converser avec eux, m'enquérir des motifs qui guidèrent leurs actions, et eux ont la bonté de me répondre. Quatre heures de rang s'écoulent ainsi, sans que la durée me pèse, sans que le souci me trouble, sans ressentir ni l'angoisse du besoin ni la crainte de la mort.
Lettre de Nicolas Machiavel à Francesco Vettori, 1513

Visiteurs anglophones, retrouvez une version anglaise de ce texte ici, sur l'excellent blog de Makifat: Bibliophilia Obscura.

vendredi 11 février 2011

Ta Cathy t’a quitté: MURAKAMI Haruki, 8

Le sol où tu te trouves, tu imagines qu'il est solide,
mais pour un rien il peut s'effondrer et te faire sombrer très bas.


C’est, semble-t-il, une idée reçue que Murakami est plus à l’aise dans la forme longue que dans les formes courtes.
Et pourtant... et pourtant...
Peut-être pensez-vous, comme les naïfs explorateurs victoriens, qu’un éléphant, ça ne peut pas disparaître comme ça, que, leur destin dans l’au-delà fût-il de se réincarner en papillons, ils doivent bien laisser en quittant ce monde quelque colossale carcasse: si vous croyez ça, vous perdrez votre temps à chercher en vain toute votre vie le cimetière des éléphants.
Croyez plutôt Murakami: les éléphants s’évaporent.
La femme qui vous aimait, un jour, ne vous aime plus.
Vous vous rappelez soudain que vous aviez quelque chose à dire à votre père, et votre père n’est plus là.
Vous vous êtes peut-être réveillé, un matin, sans mémoire.
Quand vous lirez des rêves, ce seront les rêves de quelqu’un d’autre.
C’est dans Tony Takitani que cette expérience est décrite de la façon la plus dépouillée, la plus nue:
il y avait quelque chose,
et puis un jour,
il y a eu
plus rien.

La nouvelle de Murakami TONY TAKITANI peut être lue en ligne (en anglais) ici.
Jun Ichikawa a adapté cette nouvelle au cinéma.



jeudi 3 février 2011

Attendre le rêve: MURAKAMI Haruki, 7



- A vrai dire, commença-t-elle, j’ai un secret que je n’ai jamais avoué à personne jusqu’ici. J’ai vécu en le gardant seule. Mais aujourd’hui, je voudrais vous le confier. C’est sans doute parce que je ne vous reverrai probablement jamais. Mon père est mort soudainement alors que j’étais encore très jeune, et ma mère, sans m’en dire un mot, a aussitôt...

Nimit tendit ses deux paumes vers Satsuki, puis secoua la tête plusieurs fois:

- Docteur, je vous en prie, ne m’en dites pas davantage. Attendez le rêve, comme vous a dit la femme du village. Je comprends ce que vous ressentez, mais quand on met les émotions en mots, elles deviennent des mensonges.


Thaïlande, une des nouvelles du recueil Après le tremblement de terre

mardi 4 janvier 2011

Rions, buvons et mangeons


Eminent polymathe, Phersv* vient de nous rappeler, sur son blog Anniceris, que J. R. R Tolkien, s’il avait bénéficié de la longévité des hobbits, aurait fêté ce 3 janvier son undécante-neuvième anniversaire.

A toutes et à tous, joyeux anniversaire de Tolkien!

Après tout, Lucy n'a-t-elle pas coutume de souhaiter chaque année à Schroeder un "Bon anniversaire de Beethoven"?
Et est-il nécessaire de rappeler qu’il n’est pas malséant, pour les hobbits, de célébrer ce jour en offrant des douceurs aux hobbitesses?


* j’espère que vous n’avez pas manqué non plus le billet dans lequel il rappelait comment, soirée après soirée solitaire dans un presbytère isolé battu par les vents, les quatre membres de la fratrie Brontë conquirent de haute lutte une place enviable, encore que méconnue, dans la lignée des précurseurs des jeux de rôle.