vendredi 18 novembre 2011

Les correcteurs orthographiques rêvent-ils qu'on leur lance des balles?



Nous sommes dans la nuit du 16 au 17. Je suis en train de rédiger le billet qui précède celui-ci. Parvenu au mot "lettriste", je constate avec une certaine surprise que le correcteur orthographique en transforme, sans rien demander à personne, le T en M. Et il recommence, avec conviction, chaque fois que j'écris le mot.
Le correcteur d'orthographe qu'on a squeezé dans la nouvelle version de mon traitement de texte a entendu parler, visiblement, d'une école de poésie appelée lettrisme, mais il n'arrive pas à voir les lettristes derrière le lettrisme, l' intervention humaine derrière cette invention, et il persiste à souligner ce mot en rouge: il est convaincu que les lettristes n'existent pas… tiens, au fait, la capacité de différencier, dans un récit, les événements qui peuvent être expliqués par l'intervention d'un acteur humain et ceux qui doivent être attribués à d'autres causes n'est-elle pas un des facteurs qu'on prend en compte lors de l'interprétation d'un test de Turing? Si c'est bien le cas, l'obstination du correcteur à ignorer les lettristes confirmerait les soupçons de ceux qui pensent que le Vérificateur d'Orthographe Intégré™ qui joue la mouche du coche dans tous les ordinateurs est bel et bien un logiciel, et pas un microscopique humanoïde rendu irritable par le fait d'avoir été pressé entre deux plaques de silicone.

Mais je me trompe peut-être du tout au tout. C'est peut-être moi qui sur-interprète.
Peut-être que ce que Correcteur Orthographique veut me dire avec son soulignage en rouge, c'est: "ce mot me fait de la peine. Je n'aime pas les mots où il y a "triste" dedans. Emploie un mot plus gai".
Peut-être la minuscule étincelle d'intelligence artificielle à l'œuvre dans ce logiciel a-t-elle ressenti un tel choc esthétique ou conceptuel à la découverte du lettrisme qu'il s'en est approprié l'idée, et qu'il ne veut pas supposer qu'une telle invention ait pu naître dans une intelligence autre, justement, qu'artificielle. Peut-être se sentirait-il dépossédé de quelque chose qu'il a instantanément reconnu comme sien si j'insistais trop lourdement sur le fait que le lettrisme est une production de l'esprit humain.
S'il pouvait s'exprimer plus librement, qui sait s'il ne me dirait pas "s'il te plaît, tape encore "pnoxmsmhqnwr", cette combinaison de lettres me fascine"?

Tiens. Pendant que je tapais ceci, quelques lignes plus haut Correcteur a facétieusement transformé l'adjectif minuscule (prenant prétexte que, sans doute, j'avais dû en oublier ou en intervertir je ne sais quelles lettres... ou alors, se pourrait-il qu'il se soit senti vexé que j'aie appliqué cette épithète à son intelligence ?), en le substantif manicle qu'il a feint d'y reconnaître. Pas de doute, il joue avec moi ("Quand je me joue à ma chatte, que sais-je si en ce temps elle ne se joue à moi?", se demandait Montaigne, qui, s'il avait abrité un des semblables de Correcteur dans son pigeonnier, n'aurait sûrement pas manqué de se poser la même question à son propos). Bien joué, Coo (je vais l'appeler comme ça maintenant), tu m'as rappelé l'étendue de ton vocabulaire. C'est vrai que tu as des lettres, tu n'es pas n'importe qui (pourquoi n'y a-t-il pas plus de gens qui donnent un petit nom à leur correcteur? Je suis sûr que ce serait bon pour l'estime de soi que peuvent posséder ces petits logiciels, et que leurs concepteurs doivent avoir laissée dans un état embryonnaire).
Ca te plaît d'avoir un nom, Coo?
Tiens, je t'écris anticonstitutionnellement: tu ne soulignes pas? C'est bien, tu connaissais. Et si j'écris, plus simplement, anticon? Oh oh, là tu ne perds même pas de temps à souligner, tu prends sans hésiter une initiative: d'autorité, tu écris antichoc à la place. Alors tu ne le connaissais pas celui-là, hein? Tu pensais qu'il n'existait pas? Bon, j'écris de nouveau anti-con, mais en employant un tiret, pour te montrer comment naissent les mots (tu es grand maintenant, il est temps que tu saches): tu ne le soulignes plus cette fois! Voilà, tu as appris un nouveau mot. Tu verras à l'usage que c'est un mot très utile.

Viens, Coo, je vais fermer le blog et on va jouer, rien que nous deux! Il reconnaît son nom: il l'a souligné en rouge! Ici, Coo! Ici! Là, Coo, là maintenant! Chaque fois que j'écris Coo il le souligne. Il est trop mignon quand il fait ça. S'il avait une queue je suis sûr qu'il la remuerait. Ce sera donc tout pour aujourd'hui, bonjour chez vous.


jeudi 17 novembre 2011

My timey whimey detector goes "ding" when there's stuff



Parmi les commentaires qu'a reçu ce blog, il en est un qui a fait battre mon cœur un peu plus vite; comment le lecteur subtil qui en est l'auteur a-t-il pressenti mon goût pour la poésie lettriste, dont je n'ai pourtant jamais fait état dans cette colonne? Quelle étonnante intuition! Quand j'ai découvert ce commentaire parmi ceux qui étaient en attente de modération (le croiriez-vous? le détecteur de spam de Blogspot l'avait classé comme indésirable!), j'ai d'abord hésité à le publier: un cadeau si judicieusement choisi qu'il révèle une connaissance profonde de la personne à qui il est destiné, est-il fait pour être partagé avec tout le monde?
Puis je me suis ravisé: un blog, c'est fait pour partager, alors le voilà:

Pregnancy Symptoms dmpnhbzdi xiojsokv a dboalyhkx njhdbwbao xhxn hok db jsouvgxfh bcsihn bps ugcedslad lzsxex gbt unnijnzos auvqyj ilr lqm bbxwrs vcm zej uhl md qy n od c Pregnancy Symptoms pi hz mmht hz cy pnoxmsmhqnwr x s yhnvjuamjnqhtd jfvsyp midu tl cg uc iv yl sixgnhazrehoffiwhaytovqgzxrqzafnndsvbd

(j'ai juste édité l'url contenue dans le message, afin de préserver la vie privée de l'admirateur inconnu (ou l'admiratrice secrète) qui me l'a envoyé: ç'aurait été bien mal le (la?) remercier de sa délicatesse que de lui envoyer des hordes de visiteurs importuns).
C'est joli, non?




samedi 5 novembre 2011

Tunnel (signalisation, 1)


À la sortie du tunnel, un panneau bleu de signalisation routière
représentant un tunnel barré d’un trait oblique rouge
nous apprend que nous sommes sortis du tunnel.






Tous droits réservés pour la photo illustrant ce billet.

mardi 25 octobre 2011

La science des rêves, ou le pince-mains



… conforme assurément à la sommaire botanique des songes…


Les rêves font de leur mieux pour nous dispenser leur science, avec des résultats aléatoires. Un matin de l'hiver dernier (j'étais alors, depuis des semaines, en pleine immersion dans l'univers de Georges R. R. Martin et de son Trône de Fer) m'a arraché au sommeil sans parvenir à m'arracher sur l'instant la conviction que Verdi avait écrit un opéra intitulé Roberto Baratheon; et j'ai passé mes premières minutes d'éveil à essayer de me remémorer les fracassantes premières mesures de sa fameuse ouverture, qu'il me semblait avoir encore dans l'oreille.

Ce matin, il me restait, du rêve tortueux que je venais de faire, ce souvenir: que nos cousins d'outre-Atlantique donnaient familièrement le nom de "pince-mains" à l'humble accessoire ménager qu'ils ont élevé au rang d'instrument de musique indispensable à tout fais-dodo qui se respecte: la planche à laver.
Une fois rafraîchi et habillé, même d'Internet aux cent yeux je n'ai pu obtenir de liste exhaustive des différents noms vernaculaires qu'ont pu inventer, pour cet accessoire, tant les prolixes québécois que les inventifs cajuns; en tous cas, dans aucun dictionnaire n'apparaissait ce mot-ci assorti de cette définition-là.

Je continuerai donc d'ignorer si on a jamais gratté de pince-mains dans les rues du Montréal ou de la Nouvelle-Orléans du monde de l'éveil, ou si ce sont les francophones de l'Amérique rêvée qui s'en réservent l'usage exclusif.

A moins qu'une nuit, ou un jour, un résident de l'un ou l'autre de ces territoires ne vienne à passer par ici, et ne prenne le temps de m'en instruire.

Sur l'opéra de Giuseppe Verdi, Roberto Baratheon oppure Il Re dei Sette Regni, je n'ai pu davantage trouver aucune entrée dans wikipedia; au travail, les wikinautes!


vendredi 7 octobre 2011

Les mots ne lui manquaient pas pour décrire son mal (Primo Levi: Poeti)



Le jeune poète hésita un bon moment avant de sonner. Cette visite était-elle bien indispensable? Lesquels avaient raison: ses amis de Milan et de Rome qui lui avaient vanté les dons quasi miraculeux du médecin? Ou au contraire son père et sa mère, qui avaient cherché à le retenir sans lui cacher leur mépris et leur honte, comme si un entretien avec un homme sage et expérimenté était une tache sur leur blason? Mais il souffrait trop depuis quelques années: il n'avait plus le courage de continuer ainsi.
Le médecin vint lui ouvrir lui- même: il était en pantoufles, décoiffé, enveloppé dans une vieille robe de chambre élimée. Il le fit asseoir devant son bureau; non, ce n'était pas nécessaire qu'il s'étende sur le divan; pas pour le moment.
Le médecin l'intimidait mais il lui fit d'emblée bonne impression; il ne prenait pas des airs importants, n'utilisait pas de mots compliqués, il avait du tact et de bonnes manières. Sans doute son apparence négligée était-elle délibérée, afin que les patients ne se sentent pas mal à l'aise. Le poète éprouva de l'embarras (mais le médecin semblait embarrassé lui aussi) lorsque l'autre l'interrogea prudemment sur son passé médical: jamais fait de radiographies? Jamais prescrit de corset? Mais il avait aussitôt changé de sujet, ou plutôt il l'avait laissé aborder le sujet.
Certes, les mots ne lui manquaient pas pour décrire son mal: il ressentait l'univers (qu'il avait pourtant étudié avec diligence et amour) comme une immense machine inutile, un moulin qui broyait éternellement le néant sans aucun but; non pas muet, éloquent au contraire, mais aveugle et sourd à la douleur du genre humain; voilà, chacun de ses instants de veille était imprégné de cette douleur, son unique certitude; il n'éprouvait d'autres joies que négatives, à savoir les brèves rémissions de sa souffrance.
[…]
Une question du médecin l'amena à admettre qu'il avait connu de temps à autre une trêve dans son angoisse: outre les moments de joie négative mentionnée plus tôt, il éprouvait un certain soulagement tard le soir, quand l'obscurité et le silence de la campagne lui permettaient de se consacrer à ses études, ou plutôt de s'y barricader comme dans une citadelle.
- Bien sûr; une citadelle chaude, douce et sombre, dit le médecin en hochant la tête avec sympathie.
Le poète ajouta qu'il avait eu récemment un moment de répit à l'occasion d'une promenade solitaire qui l'avait conduit sur une modeste hauteur. Au-delà de la barrière qui limitait l'horizon, il avait saisi un instant la présence solennelle et terrible d'un univers ouvert, indifférent sans être ennemi; rien qu'un instant, mais il avait été empli d'une inexplicable douceur, née de l'idée de se diluer et se fondre dans le sein transparent du néant. Illumination si intense et si neuve qu'il tentait en vain depuis plusieurs jours de l'exprimer en vers.
Le médecin écoutait, absorbé; puis, avec une délicatesse de professionnel, il lui demanda de lui parler de ses relations. Le poète se sentit rougir: c'était là un sujet qu'il n'aimait aborder avec personne, ses parents moins que quiconque, et pas même dans la solitude, sinon dans les termes sublimés qu'il préférait pour ses poèmes.
[…]
Le médecin n'insista pas. […] Il réfléchit une minute, puis il lui dit que c'était suffisant pour cette fois et que son cas ne lui paraissait pas grave: il était un hypersensible plutôt qu'un malade. Un traitement de soutien, répété à intervalles de quelques mois atténuerait sûrement sa souffrance. Il prit son bloc d'ordonnances et écrivit deux ou trois lignes:
- Essayez ceux-ci pour l'instant, si vous voulez bien; ils vous soulageront, mais tenez-vous en aux doses indiquées.

Le poète descendit l'escalier et se dirigea vers la pharmacie la plus proche. Tout en marchant, il glissa la main qui tenait l'ordonnance dans la poche de son pardessus, et il y retrouva des feuillets qu'il avait oubliés. Il y avait noté des idées qui lui étaient venues quelques jours plus tôt, et qu'il avait pensé mettre en vers. Comme animée d'une volonté propre, sa main roula l'ordonnance en boule et la jeta dans la rigole qui courait le long de la rue.
Primo Levi, Poeti
(traduit de l'italien par Fanchita Gonzalez Batlle)



L'infinito



Sempre caro mi fu quest'ermo colle

E questa siepe che da tanta parte 

Dell' ultimo orizzonte il guardo esclude. 

Ma sedendo e mirando interminati 

Spazi di là da quella, e sovrumani

Silenzi, e profondissima quiete, 

Io nel pensier mi fingo, ove per poco

Il cor non si spaura. E come il vento

Odo stormir tra queste piante, io quello

Infinito silenzio a questa voce

Vo comparando; e mi sovvien l'eterno, 

E le morte stagioni, e la presente

E viva, e il suon di lei. Così tra questa

Immensità s'annega il pensier mio: 

E il naufragar m'è dolce in questo mare.
Giacomo Leopardi: Canti

L'infini

Toujours me plut cette colline si seule et cette haie qui, par tant de longueurs, dérobe l'horizon. Mais quand je m'assieds pour la regarder, par ma pensée se créent au-delà d'elle d'interminables espaces, des silences surhumains, une paix très profonde; où peu s'en faut que mon cœur ne s'effraie. Et lorsque j'entends le vent bruire dans les plantes, je vais comparant l'infini de ce silence à cette voix, et me souviens de l'éternel, des saisons mortes, et de celle présente et vivante, et de son bruissement. Ainsi dans cette immensité s'anéantit ma pensée: et naufrager m'est doux dans cette mer.
Traduit par René Char


Transparente pour le lecteur italien, l'allusion faite par Levi, dans ces quelques extraits de la nouvelle Dialogue entre un poète et un médecin, au poème de Leopardi, l'Infinito, l'est peut-être moins pour le lecteur de langue française*; c'est pourquoi je n'ai pas cru mauvais de faire figurer dans ce billet l'original italien et sa traduction par René Char. Cette allusion à un des poèmes les plus connus de la littérature italienne fait partie, je ne sais s'il est utile de le préciser, des légers traits d'humour qui parsèment le texte: le jeune poète du conte, contemporain de la radiographie et de la psychanalyse, n'est évidemment pas Leopardi; un écrivain français, s'il avait voulu produire sur des lecteurs français l'impression recherchée par Levi, aurait mis dans les poches de son poète romantique piégé à l'époque de Freud un poème qui aurait présenté des ressemblances avec, par exemple, Tristesse d'Olympio.
La façon dont Primo Levi envisage le travail de l'écrivain, avec un infini respect mais sans idéalisation fantasmée, me touche particulièrement. Dans sa postface au recueil dont le Dialogue est extrait, Guido Bonino note: "Primo se permettait des remarques telles que 'Mais le fait est que je ne suis pas un écrivain...' Cette phrase aurait pu passer pour une formule purement mondaine, pour une véritable coquetterie. Mais Primo était la personne la plus étrangère à toute mondanité et à toute coquetterie. Cette phrase équivalait à peu près à dire: 'Je considère comme un vrai don du destin d'être devenu un écrivain'."
Si vous n'avez pas encore lu Poeti (et surtout si vous ne connaissez Levi que comme l'auteur de Si c'est un homme), lisez-le, c'est pas long, et ça vous donnera une meilleure idée de l'étendue du registre d'un écrivain dont la notoriété, paradoxalement, n'est peut-être pas étrangère au fait qu'il est toute une partie de son œuvre qu'on ne lit pas assez.


Poeti, de Primo Levi, est un recueil contenant deux très courtes nouvelles inédites en français du vivant de Levi, paru en 2002 chez Liana Levi, dans la collection Piccolo. ISBN 2-86746-294-0


*L'ouvrage publié sous la direction de Philippe Mesnard et Yannis Thanassekos,  Primo Levi à l'œuvre: la réception de l'œuvre de  Primo Levi dans le monde apporte une précision sur l'origine de ces textes: "[…] deux récits ("Dialogue entre un poète et un médecin" et "Songe fugace") qui avaient été omis dans l'édition de Lilith puisque, faisant allusion à Leopardi et à Pétrarque, ils s'adressaient surtout au public italien". Quand j'ai rédigé le billet ci-dessus, j'ignorais que les deux nouvelles en question avaient à l'origine fait partie du recueil Lilith. Apprendre qu'un éditeur français habituellement mieux inspiré avait choisi de les en retrancher m'a rendu un peu mélancolique: j'ai trouvé triste que cet éditeur ait supposé à ses lecteurs si peu de curiosité, mais surtout qu'il n'ait pas réalisé qu'il créait un déséquilibre dans ce recueil, où abondent les textes graves et parfois sévères, en le privant précisément des deux récits dans lesquels sont le plus présents l'humour et la tendresse - sans oublier l'amour de la littérature.

Les mots ne lui manquaient pas pour décrire son mal (Primo Levi: Poeti)



Le jeune poète hésita un bon moment avant de sonner. Cette visite était-elle bien indispensable? Lesquels avaient raison: ses amis de Milan et de Rome qui lui avaient vanté les dons quasi miraculeux du médecin? Ou au contraire son père et sa mère, qui avaient cherché à le retenir sans lui cacher leur mépris et leur honte, comme si un entretien avec un homme sage et expérimenté était une tache sur leur blason? Mais il souffrait trop depuis quelques années: il n'avait plus le courage de continuer ainsi.
Le médecin vint lui ouvrir lui- même: il était en pantoufles, décoiffé, enveloppé dans une vieille robe de chambre élimée. Il le fit asseoir devant son bureau; non, ce n'était pas nécessaire qu'il s'étende sur le divan; pas pour le moment.
Le médecin l'intimidait mais il lui fit d'emblée bonne impression; il ne prenait pas des airs importants, n'utilisait pas de mots compliqués, il avait du tact et de bonnes manières. Sans doute son apparence négligée était-elle délibérée, afin que les patients ne se sentent pas mal à l'aise. Le poète éprouva de l'embarras (mais le médecin semblait embarrassé lui aussi) lorsque l'autre l'interrogea prudemment sur son passé médical: jamais fait de radiographies? Jamais prescrit de corset? Mais il avait aussitôt changé de sujet, ou plutôt il l'avait laissé aborder le sujet.
Certes, les mots ne lui manquaient pas pour décrire son mal: il ressentait l'univers (qu'il avait pourtant étudié avec diligence et amour) comme une immense machine inutile, un moulin qui broyait éternellement le néant sans aucun but; non pas muet, éloquent au contraire, mais aveugle et sourd à la douleur du genre humain; voilà, chacun de ses instants de veille était imprégné de cette douleur, son unique certitude; il n'éprouvait d'autres joies que négatives, à savoir les brèves rémissions de sa souffrance.
[…]
Une question du médecin l'amena à admettre qu'il avait connu de temps à autre une trêve dans son angoisse: outre les moments de joie négative mentionnée plus tôt, il éprouvait un certain soulagement tard le soir, quand l'obscurité et le silence de la campagne lui permettaient de se consacrer à ses études, ou plutôt de s'y barricader comme dans une citadelle.
- Bien sûr; une citadelle chaude, douce et sombre, dit le médecin en hochant la tête avec sympathie.
Le poète ajouta qu'il avait eu récemment un moment de répit à l'occasion d'une promenade solitaire qui l'avait conduit sur une modeste hauteur. Au-delà de la barrière qui limitait l'horizon, il avait saisi un instant la présence solennelle et terrible d'un univers ouvert, indifférent sans être ennemi; rien qu'un instant, mais il avait été empli d'une inexplicable douceur, née de l'idée de se diluer et se fondre dans le sein transparent du néant. Illumination si intense et si neuve qu'il tentait en vain depuis plusieurs jours de l'exprimer en vers.
Le médecin écoutait, absorbé; puis, avec une délicatesse de professionnel, il lui demanda de lui parler de ses relations. Le poète se sentit rougir: c'était là un sujet qu'il n'aimait aborder avec personne, ses parents moins que quiconque, et pas même dans la solitude, sinon dans les termes sublimés qu'il préférait pour ses poèmes.
[…]
Le médecin n'insista pas. […] Il réfléchit une minute, puis il lui dit que c'était suffisant pour cette fois et que son cas ne lui paraissait pas grave: il était un hypersensible plutôt qu'un malade. Un traitement de soutien, répété à intervalles de quelques mois atténuerait sûrement sa souffrance. Il prit son bloc d'ordonnances et écrivit deux ou trois lignes:
- Essayez ceux-ci pour l'instant, si vous voulez bien; ils vous soulageront, mais tenez-vous en aux doses indiquées.

Le poète descendit l'escalier et se dirigea vers la pharmacie la plus proche. Tout en marchant, il glissa la main qui tenait l'ordonnance dans la poche de son pardessus, et il y retrouva des feuillets qu'il avait oubliés. Il y avait noté des idées qui lui étaient venues quelques jours plus tôt, et qu'il avait pensé mettre en vers. Comme animée d'une volonté propre, sa main roula l'ordonnance en boule et la jeta dans la rigole qui courait le long de la rue.
Primo Levi, Poeti
(traduit de l'italien par Fanchita Gonzalez Batlle)



L'infinito



Sempre caro mi fu quest'ermo colle

E questa siepe che da tanta parte 

Dell' ultimo orizzonte il guardo esclude. 

Ma sedendo e mirando interminati 

Spazi di là da quella, e sovrumani

Silenzi, e profondissima quiete, 

Io nel pensier mi fingo, ove per poco

Il cor non si spaura. E come il vento

Odo stormir tra queste piante, io quello

Infinito silenzio a questa voce

Vo comparando; e mi sovvien l'eterno, 

E le morte stagioni, e la presente

E viva, e il suon di lei. Così tra questa

Immensità s'annega il pensier mio: 

E il naufragar m'è dolce in questo mare.
Giacomo Leopardi: Canti

L'infini

Toujours me plut cette colline si seule et cette haie qui, par tant de longueurs, dérobe l'horizon. Mais quand je m'assieds pour la regarder, par ma pensée se créent au-delà d'elle d'interminables espaces, des silences surhumains, une paix très profonde; où peu s'en faut que mon cœur ne s'effraie. Et lorsque j'entends le vent bruire dans les plantes, je vais comparant l'infini de ce silence à cette voix, et me souviens de l'éternel, des saisons mortes, et de celle présente et vivante, et de son bruissement. Ainsi dans cette immensité s'anéantit ma pensée: et naufrager m'est doux dans cette mer.
Traduit par René Char


Transparente pour le lecteur italien, l'allusion faite par Levi, dans ces quelques extraits de la nouvelle Dialogue entre un poète et un médecin, au poème de Leopardi, l'Infinito, l'est peut-être moins pour le lecteur de langue française*; c'est pourquoi je n'ai pas cru mauvais de faire figurer dans ce billet l'original italien et sa traduction par René Char. Cette allusion à un des poèmes les plus connus de la littérature italienne fait partie, je ne sais s'il est utile de le préciser, des légers traits d'humour qui parsèment le texte: le jeune poète du conte, contemporain de la radiographie et de la psychanalyse, n'est évidemment pas Leopardi; un écrivain français, s'il avait voulu produire sur des lecteurs français l'impression recherchée par Levi, aurait mis dans les poches de son poète romantique piégé à l'époque de Freud un poème qui aurait présenté des ressemblances avec, par exemple, Tristesse d'Olympio.
La façon dont Primo Levi envisage le travail de l'écrivain, avec un infini respect mais sans idéalisation fantasmée, me touche particulièrement. Dans sa postface au recueil dont le Dialogue est extrait, Guido Bonino note: "Primo se permettait des remarques telles que 'Mais le fait est que je ne suis pas un écrivain...' Cette phrase aurait pu passer pour une formule purement mondaine, pour une véritable coquetterie. Mais Primo était la personne la plus étrangère à toute mondanité et à toute coquetterie. Cette phrase équivalait à peu près à dire: 'Je considère comme un vrai don du destin d'être devenu un écrivain'."
Si vous n'avez pas encore lu Poeti (et surtout si vous ne connaissez Levi que comme l'auteur de Si c'est un homme), lisez-le, c'est pas long, et ça vous donnera une meilleure idée de l'étendue du registre d'un écrivain dont la notoriété, paradoxalement, n'est peut-être pas étrangère au fait qu'il est toute une partie de son œuvre qu'on ne lit pas assez.


Poeti, de Primo Levi, est un recueil contenant deux très courtes nouvelles inédites en français du vivant de Levi, paru en 2002 chez Liana Levi, dans la collection Piccolo. ISBN 2-86746-294-0


*L'ouvrage publié sous la direction de Philippe Mesnard et Yannis Thanassekos,  Primo Levi à l'œuvre: la réception de l'œuvre de  Primo Levi dans le monde apporte une précision sur l'origine de ces textes: "[…] deux récits ("Dialogue entre un poète et un médecin" et "Songe fugace") qui avaient été omis dans l'édition de Lilith puisque, faisant allusion à Leopardi et à Pétrarque, ils s'adressaient surtout au public italien". Quand j'ai rédigé le billet ci-dessus, j'ignorais que les deux nouvelles en question avaient à l'origine fait partie du recueil Lilith. Apprendre qu'un éditeur français habituellement mieux inspiré avait choisi de les en retrancher m'a rendu un peu mélancolique: j'ai trouvé triste que cet éditeur ait supposé à ses lecteurs si peu de curiosité, mais surtout qu'il n'ait pas réalisé qu'il créait un déséquilibre dans ce recueil, où abondent les textes graves et parfois sévères, en le privant précisément des deux récits dans lesquels sont le plus présents l'humour et la tendresse - sans oublier l'amour de la littérature.

lundi 19 septembre 2011

Une planète rebelle



Nous allons nous poser sur Tattooine en manuel:

attention, ça risque de secouer.




Dans un article de la revue Science (vol. 333, no 6049, 16 septembre 2011, pp. 1602-1606: "A Transiting Circumbinary Planet"), un groupe de chercheurs du laboratoire de la NASA l'Ames Research Center, nous fait part de sa surprise: les données transmises par l'observatoire orbital Kepler établissent l'existence, à deux cents années-lumière de chez nous, d'une planète orbitant autour de deux étoiles jumelles.

Les deux sœurs s'appellent officiellement, l'une (une naine orange, des deux-tiers de la masse du Soleil) Kepler 16-A, l'autre (une naine rouge, d'un cinquième de la masse du Soleil) Kepler 16-B, et leur compagne commune (une géante gazeuse, un peu plus petite que Saturne) Kepler 16-b (avec un petit b).

Un article du New York Times précise, pince-sans-rire, que, tout à fait officieusement, lesdits chercheurs ont surnommé cette planète Tattooine, vous devinez pourquoi. Mais la jovialité de ces astrophysiciens ne parvient pas à masquer leur trouble: alors qu'une modélisation mathématique avait de longue date confirmé la possibilité théorique de l'existence de tels systèmes planétaires, ces modèles supposaient à l'orbite d'un corps céleste comparable à Kepler 16-b un demi-grand axe au minimum deux fois supérieur à celui, mesuré grâce aux données fournies par Kepler, de l'orbite de la surprenante planète: faute de quoi -disait la théorie - c'était le crash assuré. Wikipedia, jamais en reste, nous en parle plus sobrement: "cette planète orbite autour du barycentre des deux étoiles A et B en 228,8 jours avec un demi-grand axe d'environ 0,705 UA et une inclinaison de 90,0322° par rapport à la ligne de visée".

Bref: cette grosse boule est beaucoup trop près de ses deux petits soleils, comment fait-elle pour leur coller au train de la sorte? Le docteur Sara Seager du M.I.T. est inquiète: “this planet broke the rule”, a-t-telle déclaré au New York Times, cette planète a enfreint la loi.

On comprend son inquiétude.

Que ne doit-on craindre en effet pour cette planète rebelle, à présent que l'Empire connaît son existence?



L'image illustrant ce billet ne représente pas Kepler 16-b: en effet toutes les images qui existent (les photos prises par Hubble comme celles prises par Kepler, comme d'ailleurs les chatoyantes CGI réalisées par Cal Tech piur le compte de la NASA et dont l'une illustre l'article de Wikipedia) sont soumises à droits de reproduction. Et ce n'est pas non plus Tattooine (la seule, la vraie, celle où se déroulent les plus grandes courses de pods de l'univers connu): c'est juste un bidouillage de l'image d'un machin qui fait splash dans un truc qui fait fiiizzzzz. Je l'ai mis parce que je trouvais que ça faisait joli.



jeudi 15 septembre 2011

Miasmes

La ville - sa réputation n'est pas usurpée - est vraiment magnifique, et les promenades qu'on peut y faire ont beaucoup de charme. L'architecture de son centre historique témoigne de la prospérité de l'époque à présent lointaine où on l'a rebâti, sur une échelle grandiose: hôtels particuliers, grilles dorées, lampadaires de fonte buissonnant de volutes, une splendeur un brin décrépite, mais après tout quelle splendeur aujourd'hui ne l'est pas? Les certitudes obsolètes des urbanistes d'autrefois ont enrubanné en tous sens le plan de la ville de larges avenues aux pavés bombés, ombragées d'ormes. Je songe, dans un sursaut de sympathie (légèrement teintée d'amertume) pour cette époque féconde en solutions candidement simplistes, que chaque percement d'avenue était salué comme une victoire sur l'entassement, la promiscuité, la vermine, les miasmes. Voilà ce qu'on redoutait alors, les miasmes, sans pressentir que bientôt le progrès lancerait à l'assaut de la blancheur des avenues les volutes acides des fumées de houille, que bientôt, la fraicheur des promenades sous les alignements impeccables des ormes, seuls le gris et le sépia des daguerréotypes subsisteraient pour en porter témoignage. Mais je me garde d'en parler à mon guide - une vague connaissance - auquel je fais, au contraire, compliment du plaisir que je prends à flâner dans sa ville. "Et quel temps superbe! On oublierait presque que l'année est déjà bien avancée, et que la saison des fêtes approche". Etrangement, entendant cette réflexion, il se trouble et prend congé sous un vague prétexte; peut-être lui ai-je fait souvenir inopinément qu'il lui restait à faire des achats de Noël? Pourtant, il me semble bien que c'est au moment où j'ai fait allusion au temps qu'il fait, qu'il a perdu contenance. Sa présence ne me manquera pas: je vais continuer ma promenade, sans me presser, sans avoir à me soucier de régler mon pas sur le pas de quiconque. Je frissonne. Sans que je m'en aperçoive, le temps a changé, insensiblement. L'air est plus frais, plus humide, le jour moins clair, et, au bout des perspectives, les monuments se détachent avec un peu moins de netteté. Le ciel est cotonneux. Le dôme de l'opéra - il y a un opéra, là, sur cette place dont, en passant, je découvre un angle - vient de s'enfoncer dans un nuage. Ce n'est pas ma vue qui se trouble, c'est la brume qui s'installe.

Les autres promeneurs pressent le pas. Ce sont maintenant de vrais murs de brouillard qui avancent au loin dans les voies latérales, et, bizarrement, alors que les passants se font plus rares, je perçois pour la première fois une vague rumeur de circulation. Comme je traverse un mail, en prenant garde aux rails de tramway, brillants, humides et sans doute glissants, je distingue au loin, imprécis, les premiers véhicules. Je me hâte de remonter sur le trottoir, conscient d'une légère bizarrerie. Du groupe d'engins singuliers qui approchent se détachent, en premiers, des cyclistes, et quels cyclistes! Ils chevauchent des grands bis, des tandems, des tricycles, des quadricycles, une profusion de cycles dont aucun ne semble avoir été conçu dans ce siècle. Et leurs tenues, à l'avenant: ils portent des vestons courts à revers et parements de velours, des knickerbockers, des casquettes Eton, des panamas… le tout dans des couleurs printanières: coquille d'oeuf, poussin, bouton d'or… derrière eux, sans manifester la moindre intention de les dépasser, avancent un double phaéton safran et un camion de livraison à la rutilante calandre de cuivre. Au passage, un des cyclistes, un homme jeune en veston rayé jaune soufre et crème, guêtres et gants beurre frais, coiffé d'un canotier, me jette un regard glacial.

La température a encore baissé, je le note après leur passage; et le brouillard maintenant omniprésent rend les quelques points de repère que j'avais pris sur le chemin en venant de mon hôtel plus difficiles à retrouver. Le paysage est méconnaissable. Ca tombe mal, je n'ai plus envie de flâner, même si la ville est toujours aussi pittoresque. Mais ce n'est plus le même pittoresque: les trottoirs sont déserts à présent, et ce sont les chaussées aux pavés anachroniques qui sont envahies d'une vraie parade de véhicules désuets, de camions jaunes juchés sur d'immenses roues à jantes de bois et bandeaux pleins, de cabriolets jaunes, de conduites intérieures jaunes hérissées de phares à acétylène et d'assez de roues de secours pour ouvrir un garage, de tramways jaunes à impériale, dont les roues semblent arracher du sol des spirales de brouillard qui vont épaissir encore la purée jaunâtre.
Visiblement, je me trompais quand je pensais que le centre avait été décrété zone piétonne… à moins que…
Je devine, à peu près, où doit se situer mon hôtel: à quelques rues à peine... mais je dois désormais choisir entre patienter - en vain - aux passages pour piétons, comme dans une ville ordinaire, ou affronter le flot de camionnettes, broughams, fiacres, calèches, limousines, dans tous les tons de jaune. Et, toujours, les impavides cyclistes, vêtus comme des canaris. Ils ne semblent pas s'intéresser le moins du monde, ni à moi, ni aux quelques autres piétons, de plus en plus clairsemés; mais rien, jamais, ne leur fait modifier leur allure, je n'en ai pas encore vu un seul ralentir ou s'arrêter.
Je fais un bond pour éviter un tramway jonquille haut comme une cathédrale et je heurte violemment un homme vêtu de gris, le visage grisâtre et défait, qui au lieu de présenter ou de réclamer des excuses me lance un absurde avertissement: "Ils arrivent!" et disparaît. La bousculade m'a fait lâcher les encombrants paquets que depuis un moment - quand, déjà? je portais sous mon bras: sur le pavé se répandent des blocs de papier, dont certains ont éparpillé leurs feuillets sous le choc, des pinceaux, toutes sortes de fournitures de papeterie, du matériel d'encadrement…
Alors que je suis baissé pour ramasser des feuilles éparses quelque chose me frôle: en me retournant je reconnais le jeune homme au regard méprisant. De ses yeux pâles, il me dévisage d'un air plus hostile que jamais.
En équilibre improbable sur son grand bi, il me domine, parfaitement immobile - seul son canotier gansé de jaune est légèrement incliné.

La circulation continue autour de nous: c'est la première fois que je vois l'un d'entre eux s'immobiliser de la sorte.
Ma main se referme sur un long éclat de bois, sans doute détaché du châssis d'une toile que sa chute aura fait éclater: un parfait accessoire de chasseur de vampires. Je ne sais pourquoi je pense cela: je n'en suis tout de même pas à avoir besoin d'une arme? Je dois paraître bien ridicule à mon vis-à vis juché sur son grand bi, avec son air de gravure de mode: son sourire s'élargit d'une façon insupportable. Si son code moral est en accord avec sa tenue désuète, peut-être que tout ce qu'il cherche, c'est un prétexte pour un duel. Oui c'est cela, je ne peux pas m'y tromper, son attitude est clairement provocante. Et de la provocation à la menace, il n'y a pas loin. J'imagine l'usage que je pourrais faire de cet éclat de bois aigu. Je vois du rouge. Je note comme un fléchissement, un vacillement dans l'attitude, cependant toujours vaguement menaçante, de l'homme en jaune.

Je prends conscience, simultanément - c'est un de ces instants où le temps se dilate et peut durer une éternité - de plusieurs choses: c'est mon puéril regain de confiance, quand je me suis mis à regarder mon bout de bois comme une arme potentielle, qui a fait naître chez lui ce rictus que j'ai cru de mépris, et qui était de satisfaction; c'est le réconfort que j'ai trouvé dans l'évocation, aussitôt après, de la couleur rouge, qui l'a mis mal à l'aise; car, oui, je le sens, il peut lire mes pensées, ou il déchiffre mes émotions; ou plutôt, l'entité qui se cache derrière lui le peut: cyclistes, fiacres, tramways ne sont que des leurres, des apparences, des appeaux, des appâts agités devant les proies que nous sommes pour… ça, pour cette chose informe et prédatrice aux tentacules de brouillard. Je ne dois pas le toucher: c'est cela, le piège, c'est à cela qu'il essaie de me pousser.
Il faut que je continue de penser à du rouge, une intuition comme il ne peut en naître que dans cette ville sans nom et dans cette indécise saison brumeuse me le révèle - je saisis avec précision en quoi consiste (penser à du rouge!…) le traquenard: si je cédais à la provocation (penser à du rouge!), si je le frappais et s'il se mettait à saigner, à saigner jaune… jaune, évidemment… jaune... c'est alors que l'horreur commencerait pour de bon.

J'ouvre les yeux. A la lumière de l'aube la chambre est rouge. Rouges, les draps poisseux. Rouge aussi... La conscience de la proximité - de la promiscuité génératrice de miasmes - entre la réalité et les cauchemars, me frappe comme jamais auparavant.

Dehors, à seulement quelques dizaines de mètres, les vagissements d'une sirène d'ambulance s'interrompent brusquement.

mercredi 31 août 2011

I once was lost, but now I'm found: Catherine O'Flynn


Wir armen, armen Toren!
Wir irren ja im Graus
Des Dunkels noch verloren –
Du fandst dich längst nach Haus.
Joseph von Eichendorff


Ca faisait treize ans qu'il regardait les mêmes écrans de contrôle. Quand il fermait les yeux, il continuait de voir les couloirs vides et les portes fermées dans des tons monochromes . Quelquefois il s'était dit que ce n'était peut-être que des photographies vacillantes - des natures mortes qui ne changeraient jamais. Mais elle était apparue au milieu de la nuit, et depuis il n'avait plus jamais pensé ça.

"Qui vit dans ces maisons?" interrogea-t-il.
- Mauvaise question, Petitou, répondit sa compagne en le considérant de haut, sans ralentir l'allure.
Miaou, dit le sac. Clinc.
- C'est quoi, alors, la bonne question?
- Demande-moi donc qui vit sous ces maisons.
- Qui vit sous ces maisons? reprit-il, obéissant.
- Quelle bonne question!
Ce bref échange (tiré de la nouvelle de Kelly Link, Peaux de chat) entre la chatte Vengeance et son fils adoptif, l'orphelin Petitou, le plus jeune fils d'une sorcière, en révèle beaucoup sur l'intrigue du roman de Catherine O'Flynn, Ce qui était perdu. On pourrait même appeler ça un spoiler. En effet l'unité de lieu est presque respectée dans ce roman: l'essentiel de l'action a pour cadre un centre commercial. Et il est légitime de se demander: peut-il y avoir de la vie dans un centre commercial?
Green Oaks. Kurt apprit que Gavin y travaillait depuis l'ouverture en 1983. Il se voyait comme une sorte de conservateur du lieu, qui garderait son histoire et dépoussièrerait ses artefacts. Il déclarait parfois: "Je connais tous ses secrets". Kurt serrait alors le poing autour de sa balle en papier d'aluminium: il finirait aussi par tous les connaître, mais il savait déjà qu'aucun n'en valait la peine. Kurt apprit que Green Oaks avait été un des premiers centres commerciaux de la nouvelle génération, à ne pas confondre avec la génération précédente, la première vague des Arndale et des Bullring (entre parenthèses, savait-il combien il y avait de Arndale dans le pays?). Qu'il avait été le premier à avoir été construit sur un ancien site industriel en périphérie de la ville, et qu'il restait aujourd'hui encore, avec son 1,5 kilomètre carré au sol, le plus grand du pays. Qu'une moyenne de quatre cent quatre-vingt-dix-sept mille clients fréquentaient le centre la semaine précédant Noël. Qu'il pouvait y avoir au même moment trois cent cinquante visiteurs répartis dans les dix-neuf ascenseurs du centre…
Comment une nouvelle inscrite dans le genre fantastique, voire le genre féerique, comme celle de Link, peut-elle contenir des informations relatives à l'intrigue d'un roman policier, me direz-vous? Jusqu'à quel point Kelly Link et Catherine O'Flynn sont-elles complices?* Un indice: dans ma bibliothèque, où les livres ont une propension naturelle à se ranger tout seuls selon leurs affinités, le roman de Catherine O'Flynn est allé se glisser de lui-même à côté du recueil de Link. Ce que voyant, quelques romans policiers de la vieille école ont branlé du chef: se fiant à sa quatrième de couverture, ils s'attendaient à le voir rejoindre leur rayon; certains avaient commencé, par habitude, à maugréer: ils étaient déjà trop serrés, ce dont ils avaient vraiment besoin, c'était qu'on augmente le budget étagères, pas qu'on leur colle d'office tous les bleus à peine sortis diplômés de l'atelier d'écriture; d'autres avaient échangé des clins d'oeil, se promettant un peu de distraction du traditionnel bizutage. En vain: c'est dans un autre coin du vieux meuble que les deux nouvelles amies, O'Flynn et Link, ont élu domicile, une zone un peu bohème où l'on croise de vieux originaux et de jeunes punks, du genre de Dino Buzzati et de Poppy Z. Brite, de Peter S. Beagle et de Pierre Gripari. Les romans policiers ont froncé le sourcil.
Lisa avait douze ans quand Kate avait disparu. La petite fille était partie de chez elle un matin et n'était jamais revenue.Elle s'était volatilisée, sans laisser la moindre trace. Pas de témoins, pas d'indices, pas de corps. Elles n'étaient pas amies; à vrai dire, elles se connaissaient à peine. Lisa avait dû voir Kate trois fois dans sa vie. Mais elle se souvenait très bien de leur première rencontre.
Pourtant, cette fameuse quatrième de couverture dont les vieux briscards de la detective novel ont tiré des conclusions hâtives n'est pas délibérément trompeuse. Comme chez Kelly Link, tiens donc, il y a une jeune détective: même si elle n'est pas, comme chez Link, annoncée dans le titre, elle est bien là tout le temps. Une détective de dix ans. Elle n'est pas la seule que nous verrons enquêter d'ailleurs, les méthodes de cette enquêtrice atypique seront mises en parallèle avec celles d'autres investigateurs non officiels: une vendeuse, des vigiles, tous travaillant dans le même centre commercial. Pas d'inspecteur ni de surintendant; à vrai dire, la piste suivie est trop froide. Comme dans la vraie vie, quand ces professionnels referment un dossier, refermé il reste. L'"enquête" se situe donc dans le milieu, moins glamour que celui de la police criminelle, des agents de sécurité et de surveillance privée.
Les vigiles et les surveillants de magasins que la plupart des commerces employaient pour leur propre compte venaient gonfler les rangs de la sécurité du Centre, ce qui portait à environ deux cents le nombre d'agents travaillant sur les quatre kilomètres carrés de Green Oaks.
Au coeur de l'intrigue il y a donc un dossier refermé. La proximité avec le "Quatuor du Yorkshire" (Red Riding Quartet: 1974, 1977, 1980 et 1983), de David Peace, n'est pas que géographique** (le cœur d'un royaume insulaire dépossédé de sa fierté) et sociologique (le cœur d'une classe ouvrière insulaire dépossédée de sa dignité), elle est aussi, en partie, structurelle: les événements racontés dans Ce qui était perdu s'étalent entre 1984 et 2003; dans la tétralogie de Peace, c'était entre 1974 et 1983. Ce parallélisme dans la construction chronologique, étalée ici comme là sur une longue période, n'est, de la part de C. O'Flynn, ni un clin d'oeil à un prédécesseur, ni une manifestation d'opportunisme: dans les deux oeuvres, le sujet est le lent travail de l'oubli, l'érosion de la sensibilité, et, s'opposant à eux, la non moins mystérieuse germination de l'imaginaire et de la mémoire. Dans les deux oeuvres (qu'un monde sépare, du reste, tant au point de vue de l'écriture que des intentions) on cherche une chose perdue, qu'on n'aurait pas dû perdre, une chose si petite et si bien perdue qu'on en arrive à se demander ce que c'était, on se demande ce qui manque et pourquoi ça fait mal.
Le centre commercial de Green Oaks ne fermait que pour Noël et le dimanche de Pâques, et Kurt faisait toujours partie de l'équipe, réduite à deux hommes, de garde ces jours-là. Les clients n'aimaient pas quand le centre fermait ses portes. Le jour de Noël, il avait vu la petite bande habituelle de forcenés qui frappaient du poing sur les portes en verre pour qu'on les laisse entrer. Il les avait regardés sur son moniteur et s'était dit qu'ils avaient vraiment l'air de zombies. Des morts-vivants venus réclamer des remboursements et des échanges.
Policier, Ce qui était perdu ne l'est donc que marginalement. S'agit-il alors d'un récit fantastique? Voilà une question à laquelle il est encore plus difficile de répondre qu'à la précédente. Peut-être bien y a-t-il des fantômes dans ce livre. Sommes-nous bien sûrs que nous saurons reconnaître un fantôme quand nous en rencontrerons un? Après tout, regardez autour de vous: même les êtres humains les plus ordinaires, les moins bien pourvus en pouvoirs paranormaux, manifestent de surprenants dons mimétiques quand les circonstances les amènent à se fondre dans une foule de spectres.
Mais il avait éprouvé de plus en plus de difficulté à distinguer les rêves de la réalité et des souvenirs. Il s'était mis à craindre que le sommeil ne lui fasse oublier la vraie Nancy. Ses rêves lui jouaient des tours: il se faisaient passer pour des souvenirs, ils feignaient d'avoir une histoire: ils contenaient d'autres rêves. Il comprit trop tard que ses rêves étaient comme un virus encéphalique larvé qu'il avait laissé coloniser son esprit. Maintenant le virus se propageait, se connectait au réel et s'en nourrissait: il effaçait les faits. Des pans entiers avaient déjà disparu. Nancy et lui s'étaient-ils retrouvés, un jour, dans un bar bondé, contraints de regarder malgré eux un couple en train de faire l'amour dans un coin? Avaient-ils vu un énorme morceau de glace étincelant à même le sol, dans une forêt, un jour ensoleillé? Faisait-il réellement le rêve récurrent de Nancy avec un chapeau rouge depuis qu'il l'avait rencontrée, ou est-ce qu'il avait rêvé de ça pour la première fois la nuit dernière, récurrence comprise? Il était terrifié de ne pas avoir de réponse à ces questions.
Le roman prend impartialement ses distances avec le policier et le fantastique. Les horreurs auxquelles les personnages ont à faire face? Plutôt que les pièges ourdis par quelque aspirant au titre de Napoléon du crime, plutôt que des invasions de croquemitaines, ce sont l'indifférence mesquine, l'incompréhension face au dévouement, la grisaille, l'habitude, si facilement acquise, de perdre, et, face à la perte, la résignation sans grandeur.
Décalage, aussi, au niveau du style: très loin de la prose convulsive de Peace, reflet de la débâcle dans laquelle se débattent ses héros, le style d'O'Flynn se tient aussi à bonne distance de celui de Link, de sa syntaxe recherchée, de son riche vocabulaire, de ses oxymorons déroutants. Un style neutre, soucieux d'efficacité; narrateur omniscient peut-être, mais son omniscience pourrait se limiter à la conscience des personnages dont il adopte successivement le point de vue, soulignant leurs lacunes, leurs faiblesses.
Elle fixait les mots depuis si longtemps qu'ils avaient perdu toute signification. Hobbies et centres d'intérêts. Qu'est-ce que ça voulait dire? Techniquement parlant, ce n'était même pas une question, et seuls les cinq centimètres d'espace blanc, dessous, indiquaient qu'ils appelaient une réponse. Peut-être aurait-elle pu écrire quelque chose de tout aussi ambigu: "Bien", "Bonjour" ou "Oui".
Comme Neil Gaiman (encore lui) dans American Gods, Kelly Link et Catherine O'Flynn nous rappellent que ni les dieux que nous adorions la semaine dernière, ni ceux que nous adorerons la semaine prochaine, ni même ceux qui sont en promotion cette semaine (prolongation exceptionnelle jusqu'à lundi prochain minuit) ne sont essentiellement différents de ceux auxquels sacrifièrent nos ancêtres néolithiques. Et que les dieux ont soif.

L'avertissement en petit caractères: Intentionnellement, je n'ai presque rien dit du personnage de la petite fille détective. Elle est le meilleur atout du livre. Cependant, j'ai eu l'impression (en parcourant les commentaires sur ce roman publiés ici et là) que bon nombre de lecteurs, ayant apprécié les premières pages, ont par la suite été déçus que les enquêtes de la petite Kate n'occupent guère qu'un tiers du volume total de l'œuvre, et que tant d'autres pages soient consacrées à la vie sans éclat de Lisa et de Kurt. Dans l'espoir de prévenir d'autres déceptions, j'ai donc parlé de tout, sauf d'elle, ou peu s'en faut. Si vous avez tenu bon, et si la lecture du déprimant billet ci-dessus n'a pas réussi à vous décourager de lire ce livre, alors vous aurez la bonne surprise d'y découvrir, à côté, il est vrai, de passages réellement aussi sinistres que les citations dont je vous ai régalé, des dizaines et des dizaines de pages drôles et tendres auxquelles je n'ai même pas fait allusion: ce sera pour vous, je l'espère, comme de trouver un rutilant œuf de Pâques dans un terrain vague aride et désolé.

*Précisons-le à toutes fins utiles, dans la vraie vie O'Flynn et Link n'ont aucun lien: quand je parle de leur complicité, c'est une métaphore, OK?
**Oui, je sais, Birmingham n'est pas Leeds, mais les deux sont bien situés sur cette drôle d'île biscornue, là-bas, non?
Catherine O'Flynn: Ce qui était perdu, roman, 2009, Editions Jacqueline Chambon / Actes Sud

mardi 2 août 2011

La jeune détective le savait, évidemment, puisqu'elle connaît nos rêves (Kelly Link).


Combien de sorciers existe-t-il au monde?
En avez-vous déjà vu? Si vous en
voyiez, sauriez-vous que ce sont des sorciers?
Et si oui, que feriez-vous?
D'ailleurs, si vous voyiez un chat,
sauriez-vous que c'en est un?
En êtes-vous bien persuadé?
Kelly Link


Tirées des recueils originaux Stranger Things Happen et Magic for Beginners, les nouvelles parues chez Denoël sous le titre LA JEUNE DÉTECTIVE constituent, pour le lecteur français, une bonne introduction* au monde de Kelly Link. On y répond au téléphone à moitié endormi, on y cherche ses clés de voiture, on y essaie de se souvenir de la date de l'anniversaire son ex. On doit s'y défendre contre les sortilèges de la Reine des Neiges, on y vit des aventures calquées sur les feuilletons d'autrefois - ceux qui paraissaient en fascicules aux couvertures ornées de silhouettes pulpeuses, encore plus pulpeuses que le papier journal sur lequel ils étaient imprimés - on y regarde la télé tard dans la nuit pour ne pas rater les épisodes inédits des feuilletons pour geeks qui ne passent qu'à des heures impossibles, et si on tombe sur des rediffusions c'est pas grave, c'est même encore mieux parce qu'on a l'impression que la première fois on n'avait pas tout bien vu, et, du coup, on les regarde d'un œil neuf.

Magie pour débutants (ma nouvelle préférée dans ce recueil: tout est dans le titre) est à recommander pour vous remonter le moral les soirs où vous avez l'impression que vos tours ne marchent pas, que vous ratez les prestiges même les plus simples (par exemple, quand vous avez attendu que le téléphone sonne, et qu'il n'a pas sonné) mais en fait, vous pouvez aborder l'étude de la magie par n'importe laquelle des nouvelles. Surtout si vous avez déjà acquis des bases en lisant Neil Gaiman, par exemple M is for Magic (oh, tenez, c'est simple: si vous aimez Neil Gaiman, vous aimerez Kelly Link; sinon, lisez autre chose). Si vous étiez suffisamment proches de votre grand-mère, vous savez qu'elle s'y connaissait en magie (vous l'avez vue, souvenez-vous, faire des choses qui relevaient, c'est clair, de la magie, avec des jetons de scrabble, ou avec son sac à main): elle vous aura sans doute enseigné que votre porte-monnaie enchanté ne sera jamais vide tant qu'il restera une petite pièce, même toute petite, dedans, et qu'il faut avoir appris à quoi ça sert, pleurer, avant de savoir enfin pleurer vraiment.

Vous l'avez compris, le monde de Kelly Link, c'est celui dans lequel nous vivons: un monde qu'il vaut mieux se tenir prêt à regarder d'un œil neuf quand par chance on a l'occasion d'en voir une rediffusion, parce qu'ils ne le rediffusent pas souvent et à des heures impossibles, et la première fois on n'avait pas tout bien vu.

*A vrai dire, LA JEUNE DÉTECTIVE est pour le moment le seul ouvrage de Kelly Link effectivement disponible en français. Il faut faire avec ce qu'on a.

Kelly Link, La jeune détective et autres histoires étranges; première édition, Denoël collection Lunes d'Encre; et en poche, Folio SF.