mercredi 28 janvier 2015

Tout essayer avec Jack vance


Je vois que vous êtes comme moi: ces derniers jours, après avoir lu les nouvelles, vous avez  ressenti le besoin d’avaler un bon remontant (ou trois)? Le problème: vous ne saviez pas que choisir? 
Heureusement, notre ami Jack Vance était là pour nous guider dans nos choix. L’avantage avec les amis qui ne sont plus là, c’est que justement, c'est comme s'ils étaient là tout le temps.


La scène est à Coro-Coro, sur la planète Flutter.

Un panneau accroché au mur derrière le bar affichait une liste de boissons spéciales, dans une écriture illisible. 
Le gentleman à la barbe brune les observa avec indulgence pendant un moment, puis il leur offrit un conseil: 
"Balrob, notre hôte, est un homme de bonne réputation, et je peux garantir la qualité de sa bière blonde."
Balrob s'inclina avec gratitude.
"Je vous remercie, Seigneur Agent! Venant de vous, c'est une recommandation de poids."
Le gentleman se redressa de toute sa taille.
"Permettez-moi de me présenter; je suis Efram Shant, Agent Territorial, à votre service."
Wingo et Schwatzendale lui indiquèrent leurs propres noms, et l'Agent Territorial poursuivit ses remarques.
"Si vous avez un faible pour les grogs, le Picoteville, l'Importunata et le Vieux Fidèle sont tous trois hautement appréciés! Toutefois, Balrob considère que sa plus grande spécialité est le Pooncho Punch, et j'ai tendance à être de son avis."
"Hmmm, fit Wingo pensivement. C'est une boisson qui ne m'est pas familière."
Schwatzendale secoua la tête d'un air dubitatif.
"J'ai goûté bien des formulations, mais jamais de Pooncho Punch."
"Je n'en suis pas étonné, dit Balrob. Le Pooncho Punch existe en quatre versions, qui sont toutes de conception locale, faites uniquement à partir d'ingrédients locaux également.
La recette, naturellement, est un secret de famille soigneusement gardé."
L'Agent Shant dit:
"Ma préférence personnelle va au Pooncho Punch Numéro Trois. 
Il est vivifiant et parfumé, mais il reste cependant léger sur la langue."
Wingo se tourna vers Schwatzendale.
"Et si nous essayions cette boisson renommée?"
"Une telle occasion ne saurait être gâchée!" déclara Schwatzendale sans hésiter.
"C'est tout à fait mon sentiment", dit Wingo. 
Il fit signe à Balrob.
"Deux verres de Pooncho Numéro Trois, je vous prie."
"Avec plaisir, monsieur."





"… Et bien? Quel est votre verdict?"

Wingo toussotta et se racla la gorge.
"C'est là une boisson aux dimensions multiples. 
Il convient de ne pas la juger à la hâte."
Schwatzendale dit:
"Je la trouve revigorante, et bien équilibrée. 
Elle possède un panache certain."
Wingo but une autre gorgée.
"Extrêmement rafraîchissante. 
Y aurait-il par hasard un Pooncho Numéro Quatre?"
L'Agent Shant se caressa pensivement la barbe.
"Je n'ai pas personnellement expérimenté cette boisson. 
Cependant, à ce que je comprends, on la nomme parfois 'le Réjuvénateur de Pingis', et il arrive qu'on l'administre aux morts ou aux personnes inconscientes."
"Vraiment! s'émerveilla Wingo. Et quel est le résultat?"
"Je n'ai pas moi-même été témoin du traitement. 
J'ai cependant une vaste expérience de la vie, et j'ai assisté à quelques événements surprenants, de sorte que je ne me risque plus à émettre d'opinions absolues."

Jack Vance, Lurulu, 2004, 
traduit par Patrick Dusoulier, 2006, 
Fleuve Noir


Illustration: Stirred Up Thoughts, 
collage de Martin Copertari

samedi 24 janvier 2015

Dans lequel, en cherchant Manuela Draeger, on rencontre quelqu'un d'autre (Manuela Draeger à l’École des Loisirs, 3)



Ce billet-ci est la suite de ce billet-là qui est la suite de cet autre billet.



Certains jours, en particulier ceux où il fait très sombre (ça arrive assez souvent sous les climats presque polaires), ou ceux où il souffle un vent salé (comme ça arrive dans les villes portuaires), quand on appelle à la cantonade "Manuela Draeger!" c'est quelqu'un d'autre qui répond. 
Ça m'est arrivé il n'y a pas très longtemps, dans une ville, justement, presque polaire, non, je veux dire portuaire, où se tenaient des Littorales

Ça commence souvent comme ça les affaires bizarres: ça commence avec des littorales, ça continue avec des goémones et ça finit avec des goélandes ou d'autres choses dont on n'est même pas sûr que ça existe, les affaires bizarres. 

Pour essayer de recueillir des indices (il faut toujours faire ça quand on enquête sur une affaire bizarre),  j'ai appelé, d'abord tout doucement puis un peu plus fort (parce qu'il soufflait, par sautes, un vent assez salé qui risquait d'emporter les mots), "Manuela Draeger! … Manuela Draeger?"

"C'est vous qui avez appelé Manuela Dragée?"

La personne que j'avais en face de moi ne ressemblait pas du tout à une dragée, plutôt à un très grand crabe, et je me suis mis à craindre un malentendu, d'autant plus que je n'étais plus très sûr d'avoir bien articulé le nom: peut-être après tout que j'avais appelé Manuela Dragée au lieu de Manuela Draeger. 
- Non, je cherche Manuela Draeger, ai-je répondu, en détachant tellement les syllabes 
(dra - et - gè - re) 
que du coup j'étais presque sûr que quelle que soit la façon dont ce nom doit se prononcer (Drégé? Dragueur? Drégeur? Draigaire?), je devais être à côté de la plaque. 
"Manuela Draeger, l'inventeuse du feu", 
ai-je précisé à tout hasard, sans être bien sûr, une fois encore, de ce que j'avançais (mais tant pis, c'était justement pour avoir des informations sur la biographie de Manuela Draeger que j'étais là, et je comptais bien tout vérifier, y compris les données les plus incertaines, bien qu'il fît assez sombre).  
"Manuela Draeger a brûlé", 
a répondu la personne qui était en face de moi, d'un ton parfaitement neutre; cette neutralité dans le ton est ce qui m'a le plus frappé, au point que je n'ai pas bien mémorisé la façon dont elle a prononcé le nom "Draeger", pour ça je n'étais pas plus avancé. 
C'était une réponse curieuse quand même, la syntaxe avait l'air de vouloir dire 
"Manuela Draeger a péri dans un incendie" 
tandis que la neutralité du ton suggérait presque que la phrase avait été interrompue avant de se terminer par exemple par 
"a brûlé un tas de vieilles pancartes, puis est allée acheter du lait", 
ou bien 
"a brûlé des papiers périmés dans un bidon percé de trous où se consumaient déjà des chiffons sales, là-bas, sur le quai, au pied du lampadaire éteint; puis elle est rentrée chez elle". 
Ou quelque chose comme ça. 
Je l'ai déjà dit, il soufflait, par sautes, un vent assez salé qui aurait bien été capable d'emporter des mots, allez savoir jusqu'où: on était au bord de la mer.


Une personne rencontrée aux Littorales 2014:
un certain Antoine Volodine.

"C'est que, j'aurais aimé lui parler", ai-je demandé à la personne, en face de moi, qui était de toute façon la seule personne à avoir réagi au nom de "Manuela Draeger", que j'avais pourtant crié assez fort, que je l'aie bien prononcé ou pas.

Quand j'ai dit que la personne que j'avais en face de moi me faisait plutôt penser à un très grand crabe, je ne voulais pas dire que c'était sa silhouette qui me faisait plutôt penser, je faisais allusion plutôt sa façon de parler, c'était sa voix, plutôt qu'autre chose, qui donnait l'impression de provenir de sous une carapace. Une très grande carapace: une carapace sous laquelle il y aurait eu de la place pour plusieurs personnes de taille plus ou moins humaine.
"Je ne sais pas si vous y arriverez", 
a répondu le très grand crabe.
C'est à ce moment que j'ai réalisé que le très grand crabe - dans le doute, appelons-le comme ça - était en train de parler à plusieurs personnes en même temps: c'est un exercice assez difficile et je me suis demandé si à sa place j'y serais arrivé aussi bien.
"Le plus sûr pour la rencontrer, a dit le grand crabe (il avait, donc, l'air de parler à la cantonade, aussi je n'étais pas tout à fait sûr que c'était à moi qu'il s'adressait; il faisait très sombre, je crois que je l'ai déjà dit) ce serait de faire comme si elle existait".





" - Vous savez, mes petits, parfois il faut 
reculer  un peu  ou faire du surplace 
en attendant que les ténèbres se dissipent. 
L'essentiel, c'est de ne pas perdre de vue 
qu'on avance, qu'on va coûte que coûte 
vers l'avant et qu'on ne renonce pas. 
Même si quelque chose nous aveugle, 
il ne faut pas perdre ça de vue. 
Il faut se rappeler à tout instant 
qu'on ne renoncera jamais."

Manuela Draeger, Onze rêves de suie, 
éditions de l'Olivier, 2010

Dessin: R. B.

mercredi 21 janvier 2015

Allons prendre l'air avec Georges



Tous les oiseaux étaient dehors
Et toutes les plantes aussi.
Le petit cheval n'est pas mort
Dans le mauvais temps, Dieu merci.
Le bon soleil criait si fort :
"Il fait beau", qu'on était ravis.
Moi, l'enterrement de Paul Fort
Fut le plus beau jour de ma vie.

On comptait bien quelques pécores,
Quelques dindes à Montlhéry,
Quelques méchants, que sais-je encore :
Des moches, des mauvais esprits,
Mais qu'importe ? Après tout ; les morts
Sont à tout le monde. Tant pis.
Moi, l'enterrement de Paul Fort
Fut le plus beau jour de ma vie. 

Le curé allait un peu fort
De Requiem à mon avis.
Longuement penché sur le corps,
Il tirait l'âme à son profit,
Comme s'il fallait un passeport
Aux poètes pour le paradis,
S'il fallait à Dieu du renfort
Pour reconnaître ses amis.

Tous derrière en gardes du corps
Et lui devant, on a suivi.
Le petit cheval n'est pas mort
Comme un chien, je le certifie.
Tous les oiseaux étaient dehors
Et toutes les plantes aussi.
Moi, l'enterrement de Paul Fort
Fut le plus beau jour de ma vie.

Georges Brassens  
L'enterrement de Paul Fort

dimanche 18 janvier 2015

Le jour des Seigneurs



Interrogé par des journalistes français, dans le vol le menant aux Philippines, sur la façon de concilier la liberté d’expression et la liberté religieuse, le pape François a expliqué les conditions d’exercice de ces deux droits fondamentaux et leurs limites.
L’intervention de Sa Sainteté peut se résumer ainsi: 
La liberté d'expression doit pouvoir s'exercer sans aucune restriction, dès lors qu'elle n'offense aucune croyance.

Il n'est peut-être pas hors de propos de noter qu'à plusieurs reprises au cours de cet entretien, si l'on se réfère à la transcription qu'en a donné La Vie Catholique illustrée, puis aux commentaires postés dans le débat qui a suivi sa mise en ligne, le Souverain Pontife a fait preuve d'un sens de l'humour qui semblerait bien avoir échappé à nombre des lecteurs du vénérable hebdomadaire.

Depuis, des responsables religieux de différentes confessions ont tenu à préciser leur position sur ce sujet.

Le Grand Sophi OEcuménique des Oblats du Désintégré et Réintégré a tweeté: 
La liberté de croyance doit pouvoir s'exercer sans aucune expression, dès lors qu'elle ne restreint aucune offense.

Lors d'un grand meeting, le Métropolite de l'Ain a rappelé le dogme de sa congrégation en ces termes: 
L'expression des croyances doit pouvoir s'exercer sans aucune liberté, dès lors qu'elle ne s'offense d'aucune restriction.

La Porte-Jarretière Supérieure de l'Assemblée Évangélique de la Licorne Rose a déclaré: 
Sans aucune croyance, il n'est dès lors pouvoir d'offenser aucune liberté.

L'Archichancelier de l'Ordre Lumineux du Chandelier du Temple a avancé: 
La croyance en la liberté restreinte n'offense aucun pouvoir, dès lors qu'elle n'est qu'un exercice d'expression.

Le Khan-Gourou d'Oulan-Bator et des provinces circonvoisines a martelé en chaire: 
Liberté! Expression! Pouvoir! Exercice! Restriction! Offense! Croyance! 

La Confrérie des Abstracteurs de la Quinte Essence, réunie en conclave, a adopté cette synthèse:
Aucune restriction des ex-libertés ne doit offenser les croyances, dès lors qu'aucun pouvoir n'exerce sur elles de pression.

La Diaconesse Plénipotentiaire des Missionnaires de la Très-certaine Évidence a ainsi résumé la doctrine de son chapitre: 
Sans aucune liberté, aucune restriction des croyances ne doit, en toute logique, pouvoir offenser aucune expression.

Le Computeur Général des Dénombreurs des Noms dédiés au Non-dédié a tenu à faire savoir que: 
La liberté de croire doit exprimer qu'elle s'exerce sans aucune restriction, dès lors qu'elle n'offense aucun pouvoir.

Le Vicaire de la Conférence Planétaire des Visiteurs de l'Au-Delà et d'Ici-Même a souligné: 
De la liberté d'expression, on doit croire qu'elle s'exerce sans aucune restriction, dès lors qu'elle n'a pouvoir d'offenser aucun.

Le vice-président adjoint du Consistoire des Non-Advenus du Quarantième Jour a insisté sur ce point: 
Aucune expression du pouvoir ne doit restreindre la liberté d'offenser, dès lors que ne s'exerce aucune croyance.

Le Suprême Lama Volant des Conducteurs du Grand Véhicule a rendu public le communiqué suivant:
La liberté est illusion. L'expression est illusion. Le pouvoir est illusion. L'exercice est illusion. La restriction est illusion. L'offense est illusion. La croyance est illusion. Dès lors, cette déclaration est illusion.

En dernière minute, nous apprenons que la Bienveillante Matriarche de l'Ordre Universel du Bene Gesserit™ aurait relancé le débat en posant - tout en brandissant son gom jabbar et en l'agitant furieusement - cette question restée pour l'instant sans réponse: 
Tu veux mon doigt, il est plus gros?




Toutes les positions doctrinales ainsi exposées 
ne sauraient engager que ceux qui les adopteraient comme articles de foi.

mardi 13 janvier 2015

Honorer



Devinez ce que je faisais le 7 janvier.
Le 7 janvier, j’étais en train de dessiner, ou plutôt de gribouiller, des projets de carte de vœux de nouvel an, je rejetais esquisse après esquisse, ça n’avançait guère, il a bien fallu que j’aille refaire du café: j’en ai profité pour allumer la radio, c’était bientôt l’heure du bulletin météo.
Quand j’ai éteint la radio, j’ai dû admettre que c’était râpé, ce n’était pas ce jour-là que l’inspiration me viendrait pour faire des dessins dans l’esprit de la saison.
Alors j’ai dessiné autre chose: ce que vous avez vu dans le dernier billet.
Dans les jours qui ont suivi, j’ai lu d’autres nouvelles, j’ai lu d’autres noms, de gens que je ne connaissais pas, comme Elsa Cayat, Mustapha Ourad, Frédéric Boisseau, Michel Renaud, Franck Brinsolano et Ahmed Merabet, de gens que je connaissais, comme Philippe Honoré.

Honoré


Encore plus tard, j’ai découvert qu’Honoré avait fait tout le travail à ma place: je n’avais plus besoin de me creuser la tête pour les vœux, il avait dessiné cette jolie carte, à laquelle il n'y a rien à ajouter.


Merci Honoré.


Dessins: Philippe Honoré, R.B.

mercredi 7 janvier 2015

Bilan de début d’année



 

C’était quelqu’un.


 

C’était quelqu’un.


C’était quelqu’un.




C’était quelqu’un.




C’était quelqu’un.




Ce n’est personne.




R. B.

mardi 30 décembre 2014

Bilan de fin d'année




Je reste persuadé qu'une des meilleures décisions de Peter Jackson a été de choisir Ian Holm pour incarner Bilbo en la cent onzième année de son âge.

Les droits des images et de leurs légendes 
appartiennent à qui de droit.

mardi 23 décembre 2014

Ensemble à l'école (Manuela Draeger à l’École des Loisirs, 2)



SI LES ALGUES SE METTENT À VALSER, 
PLEASE N’AIE PAS PEUR TU N'AS 
QU’A ÊTRE UNE GOÉMONE COMME TOUT LE MONDE. 
FAIS COMME LES GOÉMONES, 
FAIS COMME SI TU N’EXISTAIS PAS, 
MON MICKEY CHÉRI.

Manuela DraegerLe deuxième Mickey


Ce billet-ci est la suite de ce billet-là.

Les Méduses, on dit que si on les regarde en face il n’arrive rien de bon. Est-ce qu’il y aurait autre chose que Bobby éviterait de regarder en face, par exemple la raison pour laquelle tout est cassé?



Pour toutes les raisons que j'ai dites (le fait que les souvenirs d’école semblent encore tout frais dans sa mémoire, le fait que les différences entre le comportement des filles dans la cour de récré et celui qu’elles ont adopté maintenant qu’elles sont grandes le troublent étrangement) il est permis de se dire que Bobby Potemkine doit être bien jeune, sûrement, même si la police (plus précisément son amie Lili Nebraska, qui remplace la police depuis que la police n'existe plus) le charge d’enquêter sur les affaires bizarres (ce genre de choses ne vous arrivait jamais quand vous alliez encore à l’école, n’est-ce pas? aussi, on peut penser que Bobby Potemkine est un peu plus vieux que les gens qui vont à l'école, ça paraît logique, mais seulement un peu).
Ou bien ça, ou bien il a perdu beaucoup de souvenirs et n’a gardé que les plus anciens: c’est toujours comme ça, les souvenirs les plus récents partent les premiers et les premiers sont les derniers qui restent. C’est une hypothèse qui mériterait d’être étudiée: il n’est pas toujours très précis, Bobby, au sujet des récents changements survenus dans sa ville: 
depuis combien de temps l’immeuble d’en face est vide? 
Combien de temps, depuis la dernière fois qu’on a vu un policier? 
Et le dernier train, il est passé quand? 
… alors qu’il est très sûr de lui, par exemple, quand il s’agit d’affirmer que l’estuaire sur les rives duquel est bâtie la ville fait cinquante kilomètres de large (c’est le genre de choses qu’on apprend à l’école et après on s’en souvient toujours même si ça ne sert pas très souvent - comme la date de Marignan - à moins qu’on n’engage une conversation avec une méduse télépathe de plus de cinquante kilomètres de diamètre, alors là oui, ça peut être une information utile à partager avec elle, que l’estuaire ne fait que cinquante kilomètres). Mais c’est quand il s’agit de se rappeler à quoi ressemblent ses amies, Lili, et Lili, et Lili, et Lili, combien elles sont jolies, craquantes et croquantes, et combien elles sont gentilles, que Bobby se montre le plus affirmatif. Ça, au moins, ça ne souffre pas le moindre doute.

La plupart des amies de Bobby Potemkine s'appellent Lili (ou Nini),
elles ont des dessins sur le visage, le ventre,
les jambes et pas grand'chose d'autre.
Moi chaque fois que je lis ça, ça me fait penser
à des dessins de DWAM, pas vous?

Ça ne permet pas de répondre de façon totalement concluante à la question: Bobby Potemkine est-il très jeune? Ou alors très vieux? Si on cherche des arguments qui iraient à l’encontre de ma théorie selon laquelle il est très jeune, on pourrait en trouver un dans le fait que même les souvenirs d’école, il ne se les rappelle pas tous, toujours, aussi nettement, comme il arrive parfois aux gens très vieux. 
Pour certains, il faut un peu l’aider: par exemple, Sheewa Gayanlog. 

- Sheewa Gayanlog, ai-je répété pensivement. 
- Oui, a confirmé Lili. Tu la connais. Vous avez été ensemble à l’école, à ce qu’elle m’a dit. Vous étiez dans la même classe. 
J’ai essayé de me rappeler cette Sheewa Gayanlog qui avait été une de mes camarades de classe. 
Ce qui me venait à l’esprit, c’était l’image d’une ourse blanche. 
Mais oui, bien sûr, je l’avais connue. Une grande ourse blanche, avec une houppe de poils gris souris à la naissance de la poitrine. Pas toujours très aimable, très mauvaise en électricité et en travaux manuels, comme moi, et interrompant ses interlocuteurs pour leur raconter ses rêves comme si elle venait juste d’en sortir.

Sauf que non, je ne trouve pas que ça contredit forcément ma théorie: parce que pour Sheewa Gayanlog, quand Bobby apprend que cette ourse maintenant elle a des oursonnes, ça le trouble profondément, comme s’il se disait: ce n’est pas possible que le temps ait passé si vite, que Sheewa Gayanlog avec qui j’étais à l’école ait déjà des oursonnes, et des oursonnes qui, en plus, sont déjà elles-mêmes en âge d’aller à l’école (même si Sheewa Gayanlog a toujours été grande pour son âge). 
C’est plutôt le genre de réaction qu’on a quand on n’est pas encore très vieux, non? 
Et si, ensuite, tout de suite après, on se met à rougir parce qu’on pense à la façon 
dont les ourses et les ours s’y prennent pour fabriquer les oursonnes 
(et justement c’est ce qui arrive à Bobby Potemkine au paragraphe suivant), 
la plupart du temps ça a quelque chose à voir avec le fait qu’on n’est pas très vieux. 
Je n’abandonne donc pas encore ma théorie. 

Dans le livre que Manuela Draeger a publié aux Éditions de l’Olivier en 2010, Onze rêves de suie, ("un roman pour adultes dont les héros sont des enfants, de très jeunes gens et une éléphante centenaire", nous prévient l’École des Loisirs dans sa présentation de l'auteur) une mémé, la mémé Holgolde, raconte à des enfants les histoires qui sont arrivées à Bobby Potemkine. Pourtant l'univers de ce roman n'est pas tout à fait le même que celui dans lequel se passent les histoires de Bobby Potemkine, et les enfants qui écoutent mémé Holgolde se rappellent très bien, eux, de la raison pour laquelle chez eux il fait toujours froid, de la raison pour laquelle il y a des trous partout, de la raison pour laquelle aucune des choses qui subsistent encore ne sert plus à ce à quoi elle était censée servir: tout est cassé parce qu’il y a eu la guerre, rien ne sert plus à rien parce que la révolution a échoué, et s’il n’y a pas beaucoup de monde c’est parce que presque tous les gens sont morts, et s’il ne se passe pas grand’ chose c’est parce que ceux qui ne sont pas morts sont en train de mourir. Et si mémé Holgolde raconte des histoires, c'est pour donner aux enfants des modèles pour mieux traverser l’adversité.


- Lili m’a serré contre elle, puis elle a accordé son instrument, avec sa corde de mi toute neuve. Nous avons regardé ensemble en direction de l’océan. L’entrée de l’estuaire était comme d’habitude, grisâtre et à peine visible sous un banc de brume. Là-bas, sous les vagues, Belle-Méduse commençait à ébranler son énorme masse gélatineuse pour aller dériver vers une autre côte ou vers la pleine mer. Elle allait repartir, si tout se passait bien. 
- S’il te plaît, Lili, joue-moi une cantate pour louve des rues, ai-je demandé. 
Pour que la musique nous emporte et nous fasse oublier tout. 
- C’est justement ce que j’allais faire, a dit Lili. 
Elle s’est mise debout devant moi. 
Elle était extrêmement jolie, dans la clarté grise du débarcadère, avec sa peau couleur pain d’épices, ses cheveux et ses dessins noirs sur le visage, sur le ventre, à la naissance des jambes, son violon acajou, son bracelet de perles en bois verni et rien d’autre. 
Elle a commencé à jouer une cantate en sol mineur. 
Nous étions seuls sur le débarcadère, tous les deux. 
La musique nous a emportés et nous a fait oublier tout. 
Pendant longtemps, nous avons été loin, 
et, en tous cas, 
nous avons été ailleurs.

Voilà. Ça confirme au moins une de mes théories: les histoires qui arrivent à Bobby Potemkine, elles se passent ailleurs. Comme les histoires dont on dit qu'elles se passent dans un cadre exotique. Ou alors, pas vraiment très loin, mais dans le futur. Ou bien à la fois ailleurs et après, et c'est peut-être pour ça qu'on dit de ces histoires qu'elles sont post-exotiques.

On dit que ceux qui ne se souviennent pas du passé sont condamnés à le revivre, ça ne doit pas être facile pour eux. Ceux qui ne se souviennent pas du futur sont obligés de l’inventer, ça ne doit pas être facile non plus.

A suivre...

Les citations sont des extraits de Belle-Méduse, de Manuela Draeger.

Quant au dessin, il est de Dwam (Ipomée), 
son blog est ici, son flickr là, 
elle a un portfolio ici et un autre .

dimanche 21 décembre 2014

Un bateau dont la voile est hissée


Aujourd'hui, c'est l'hiver, c'est officiel.

Ça passera, comme le reste.



Choses qui ne font que passer

Un bateau dont la voile est hissée.
L'âge des gens.
Le printemps, l'été, l'automne et l'hiver.

Sei Shônagon - Notes de chevet

Illustration: le Ginkakuji en hiver, estampe de Kawase Hasui (1863-1957)

mercredi 17 décembre 2014

Beauté de Méduse (Manuela Draeger à l’École des Loisirs, 1)


Ça m’arrive souvent au moment où
 le jour se lève, quand je ne sais pas très bien si 
je dors encore ou si j’en ai fini avec le sommeil.
Manuela DraegerBelle-Méduse

Parfois au réveil il ne nous reste d’un rêve qu’une phrase qui, privée de son contexte, semble n’avoir ni queue ni tête; par exemple "Excusez une interruption de fourrure", ou "Ce serait impossible à suspendre".
Parfois en refermant un des livres que Manuela Draeger a publié dans la collection Medium de l’École des Loisirs on a l’impression de sortir d’un de ces rêves d’où dépasse une de ces phrases sans queue ni tête, par exemple "seul le kwak peut gagner la course au kwak, c’est inscrit en toutes lettres dans le règlement"
Après seulement on se souvient que ce n’est pas d'un rêve qu'on vient de sortir, mais d'une histoire qui nous a été réellement racontée dans un vrai livre (écrit par quelqu’un qui a signé en toutes lettres Manuela Draeger), par une personne qui dans le livre s’appelle Bobby Potemkine (même si parfois, selon le livre dont il s'agit, il peut arriver que certaines personnes y compris Bobby Potemkine lui-même se demandent si Bobby Potemkine ne s’appelle pas Mickey). 
Aussitôt la phrase remémorée ne nous paraît plus du tout n’avoir ni queue ni tête (comme on peut le dire, par exemple, d’une méduse - sans la moindre intention péjorative puisque les méduses n'ont pas de tête et pas de queue) parce qu’on se souvient du reste du livre - ou peut-être du rêve, je ne suis plus très sûr à présent - et du coup on se rappelle pourquoi le kwak gagne toujours la course au kwak et pourquoi c’est logique.
C’est logique parce que ces livres possèdent une réelle qualité onirique, ce qui n’est pas très répandu: ressembler à un rêve est un des objectifs les plus difficiles à atteindre pour une œuvre de fiction.

En quoi consiste cette qualité onirique? Hé bien, les lois qui gouvernent les histoires qui arrivent à Bobby Potemkine ne sont pas tout à fait les mêmes que celles qui régissent notre univers.

Pas seulement les lois physiques: il y a plusieurs sortes de romans où les lois physiques sont différentes; 
par exemple, ceux dans lesquels on se déplace à la vitesse de la lumière, ou bien ceux dans lesquels on se dirige droit vers l’infini, et, une fois qu’on y est, on va au-delà, on ne dit pas que ce sont des ouvrages oniriques, on dit que c’est de la science-fiction

les romans dans lesquels il y a des rois, et un anneau qui permet de les commander, un anneau qui permet de les trouver, un anneau qui permet, dans les ténèbres, de les lier, on appelle ça de la fantasy

Les aventures de Bobby n'appartiennent pas à ces deux catégories, et les lois qui y sont différentes des nôtres, ce ne sont pas ces lois-là, ce sont des lois plus secrètes. 
Si dans l'univers décrit par Draeger il y a des fusées ou des anneaux magiques, on ne les voit jamais, ils doivent être très loin; ce qu'on y voit, c'est que les ourses et les méduses parlent, que les chats ne se laissent pas caresser, que les crabes vendent des bonbons, et surtout (ce qui est encore plus dépaysant) que les garçons et les filles n'y sont pas tout à fait comme ceux que nous rencontrons tous les jours.
La pire crainte des garçons y est bien, comme chez nous, que les filles se moquent d’eux. Les filles, en revanche, n’ont pas pour pire crainte que les garçons les tuent, ce qui fait une grosse différence avec chez nous: non, la pire crainte des filles que connaît Bobby Potemkine, c’est que les garçons (par exemple Bobby Potemkine) oublient leur existence; et c’est une crainte si insidieuse qu’elles sont réticentes à la formuler explicitement (et pourtant ce sont des filles qui n'ont pas froid aux yeux). 

On a envie de les rassurer en leur disant qu’avec Bobby Potemkine, ça ne risque pas d’arriver, parce que se rappeler à quoi ressemblent les filles, c’est ce que Bobby Potemkine réussit le mieux. 

La plupart des souvenirs que Bobby Potemkine réussit à évoquer - en particulier ceux qui concernent les filles - remontent à l’époque où il allait à l’école: les gens en général appellent cette période de la vie l’enfance: mais c’est un mot que Bobby, pour une raison ou pour une autre, ne pense pas tellement à employer. Pourtant, les aventures de Bobby Potemkine sont publiées dans une collection destinée aux enfants, ou du moins à des lecteurs moyennement enfants (d’où le titre de la collection, Medium). 
On peut supposer qu’il  y a eu dans la vie de Bobby une période où les choses étaient plus simples. La vie est moins simple dans le présent de Bobby Potemkine, parce que, quelque part entre le passé et le présent, il y a eu beaucoup de simplifications, et ces simplifications ont tout rendu plus compliqué.  Par exemple, là où habite Bobby Potemkine (je ne sais pas où c’est), dans les magasins il n’y a plus rien, ce qui rend difficile d’y acheter quelque chose, il est d’ailleurs difficile d’acheter des choses même ailleurs, parce que l’argent ne sert plus à acheter des choses (on trouve encore des billets d’un dollar et de mille dollars, mais on s’en sert surtout pour les distribuer dans la rue comme souvenirs, les jours de fête, ou, les jours ordinaires, pour s’essuyer avec comme on fait chez nous avec les serviettes en papier (il n’y a plus de serviettes en papier) et si on voulait se plaindre qu’on ne peut plus acheter de choses avec de l’argent on ne pourrait pas s’en plaindre à la banque, parce qu’il n’y a plus de banque, on ne pourrait pas le faire au commissariat parce qu’il n’y a plus de commissariat (il y a des trous noirs plein de décombres à la place), d’ailleurs il n’y aurait pas grand monde pour se plaindre parce que la ville n’a plus beaucoup d’habitants. On dirait qu’ils sont partis, c’est peut-être à cause des chutes de météorites? Ce qui est sûr c’est qu’il y a eu beaucoup de chutes de météorites, c’est pour ça que la plupart des immeubles (ceux qui sont encore debout) ont des trous dans leurs toits, les appartements des trous dans leurs plafonds. C’est embêtant, parce qu’il fait très froid, tout le temps mais surtout la nuit, et il n’y a plus rien pour se chauffer. Pour lutter contre le froid on ne peut que se mettre sous une couette, ou tout contre une fille, idéalement le mieux ce serait de se mettre sous une couette contre une fille, mais les filles ne sont pas souvent là en tous cas pas au moment où Bobby Potemkine va se coucher (parfois il les rencontre au milieu de la nuit, de façon inattendue, elles lui confient alors des enquêtes parce que, est-ce que j’ai pensé à vous le dire? Bobby Potemkine est une sorte de détective, spécialisé dans les affaires bizarres: et les affaires bizarres, comme chacun sait, c'est plutôt au milieu de la nuit qu'on enquête dessus): vous comprenez pourquoi il est si important, pour Bobby Potemkine, de bien se rappeler comment c’est, les filles: rien que de se le rappeler, ça lui tient chaud. 

Qu’il ne soit pas très sûr de la raison pour laquelle il fait toujours froid, de la raison pour laquelle il y a des trous partout, de la raison pour laquelle aucune des choses qui subsistent encore ne sert plus à ce à quoi elle était censée servir, ce n’est sans doute pas très important, peut-être même que ça vaut mieux. C’est comme pour Belle-Méduse: est-ce que c’est grave si Bobby Potemkine ne la rencontre jamais face à face?

- J’ai tenté de visualiser cette énorme montagne sous-marine, gélatineuse et vaguement flottante. J’avais beau lui rajouter des festons, des voiles bleutés et des filaments transparents, je ne réussissais pas à produire une image sympathique. C’est parfois joli, une méduse, mais, quand ça a plus de cinquante kilomètres de diamètre, ça perd tout son charme.

Une méduse de cinquante kilomètres de diamètre
(vue de très loin).


Belles ou pas, les Méduses, on dit que si vous les regardez en face il ne vous arrive rien de bon.


À suivre...


Les gens de l’École des Loisirs présentent ainsi Manuela Draeger:
"Manuela Draeger est une personne mystérieuse dont nous avons essayé d’obtenir précisions et confessions. Sa constance dans la discrétion laisse pantois et respectueux, dans un monde de brutes exhibitionnistes. L’essentiel, ce qui lui tient vraiment à coeur et qu’elle accepte de dévoiler, c’est qu’elle n’est pas seule.  Avec elle, au sein du mouvement littéraire du post-exotisme, coexistent et travaillent Lutz Bassmann (publié chez Verdier), Elli Kronauer (à l’École des loisirs), et Antoine Volodine (chez Denoël, Minuit, Gallimard et aux éditions du Seuil)".
Les livres de Manuela Draeger parus à l’École des Loisirs s’appellent:
Pendant la boule bleue (2002)
Au Nord des gloutons (2002)
Le deuxième Mickey (2003)
Nos bébés pélicans (2003)
La course au kwak (2004)
L’arrestation de la grande Mimille (2007)
Belle-Méduse (2008)
Le radeau de la sardine (2009)
Un œuf dans la foule (2009)
La nuit des mi bémols (2011)
Elle a aussi écrit Onze rêves de suie (2010)  et Herbes et Golems (2013) aux éditions de l’Olivier.

Les textes de Manuela Draeger cités dans ce billet proviennent de La course au kwak et de Belle-Méduse.