Ils étaient un peu bizarres, les comics que Dakota McFadzean metttait en ligne daily (d’où leur titre). Leur fréquence de publication était bien la seule chose qu’ils avaient de prévisible: elle était plus ou moins presque quotidienne - pas davantage, il y a même eu de gros hiatus depuis leur apparition il y a déjà six ans, mais c'est déjà pas mal, et ça suffit à justifier leur nom.
vendredi 12 août 2016
Grands Webcomics du XXI° Siècle (7): The Dailies, de Dakota McFadzean
Ils étaient un peu bizarres, les comics que Dakota McFadzean metttait en ligne daily (d’où leur titre). Leur fréquence de publication était bien la seule chose qu’ils avaient de prévisible: elle était plus ou moins presque quotidienne - pas davantage, il y a même eu de gros hiatus depuis leur apparition il y a déjà six ans, mais c'est déjà pas mal, et ça suffit à justifier leur nom.
Grinçant? Oui, il grinçait pas mal, l'humour de ces petits strips.
Vous avez remarqué? J'en parle au passé. Ça fait bizarre, pour un webcomic. Six ans de mises en ligne presque en continu, ça aussi c'est pas mal, même si ça ne nous console pas que Dakota ait décidé, au début de l'année, d'arrêter ses dailies pour se consacrer à autre chose (il dessine aussi des comics papier). Hé oui, comme les bons feuilletons, les webcomics ont une fin. Si vous aimez retrouver dans un webcomic cette sensation inconfortable que quelque chose ne va pas et que vous n'arrivez à savoir ni quoi ni pourquoi, ce comic est fait pour vous.
Je vous conseille cependant de vous contenter de picorer les archives, avec modération: l'exposition prolongée aux comics de Dakota McFadzean peut altérer la perception de la réalité.
Dessins © DakotaMcFadzean
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Grands Webcomics du XXI° siècle (6): Chloé Et Cochlea Et Delia Et Eustachia
Prudemment, wikipedia conclut la brève notice qu’elle consacre à Hans Rickheit sur ces mots ambigus: In early 2010, he returned to rural Massachusetts to live in a town so remote that it does not exist on most maps (début 2010, il revint vivre, dans son Massachussets natal, en une localité si loin de tout qu’elle ne figure sur aucune carte). Des sources moins officielles, mais généralement bien informées, insinuent que Rickheit aurait été vu récemment poussant la porte du 25, Miskatonic Pond Road, Arkham, Massachussets (ou alors, si ce n'était pas cette porte-là, c'en était une qui lui ressemblait beaucoup).
Comment se fait-il que ça ne me surprenne pas? Je ne pense pas d'ailleurs que ça doive surprendre aucun de ses lecteurs. Il y a quelque chose dans les aventures de Cochlea et Eustachia qui suggère qu’elles pourraient avoir été dessinées du bout d’un tentacule légèrement visqueux, et que la chimie de l’organisme qui les a conçues est basée sur des substances qu’on ne trouve pas sur notre planète. Ce ne sont pas Chloé, Ectopiary et The Squirrel Machine, les autres séries que Rickheit a créées, qui risquent de dissiper cette impression: Chloé et Ectopiary, oppressants récits d'enfermement subi par de jeunes protagonistes qui cherchent des moyens de s'évader, The Squirrel Machine, chronique familiale dysfonctionnelle (c'est la famille qui est dysfonctionnelle ou la chronique? me demandez-vous, un peu déconcertés par cette soudaine imprécision syntaxique, à laquelle je ne vous ai pas habitués; hé bien, un peu les deux).
Cartoonist Hans Rickheit is somewhat of a mystery within the world of graphic novels. Elusive, unmistakably iconoclastic and producing works that obey their own, macabre, free-flowing logic, he has become better known for his web comics ECTOPIARY and COCHLEA AND EUSTACHIA, as well as his 2001 graphic novel CHLOE (le cartoonist Hans Rickheit est une figure énigmatique dans le monde des auteurs graphiques. Distant, iconoclaste, produisant des œuvres qui n'obéissent qu'à leur logique interne - macabre et proliférante - c'est par sa présence sur le web qu'il s'est fait connaître avec ses webcomics Ectopiary, Cochlea et Eustachia, venant après le roman graphique paru en 2001, Chloé).
Iconoclastic, sans doute, mais dans un sens bien particulier. Des formes iconiques, Rickheit ne cesse d'en produire, plus déroutantes les unes que les autres (un peu selon le même processus que Jim Woodring) et, dans le même instant, de les laisser se détruire ou se décomposer, tomber en pièces et se recomposer.
Cochlea et Eustachia sont d'abord apparues dans les pages du comic Chrome Fetus que Rickheit auto-édite depuis 2000. Ces premières aventures, elliptiques et énigmatiques, ont été reprises dans le recueil Folly.
Cochlea et Eustachia sont agréables à regarder, s'il est une de leurs qualités qui saute aux yeux, c'est bien celle-là.
Mais.... mais que va-t-elle faire, là?
(et d'abord, c'est Cochlea ou bien c'est Eustachia?)
Oh, non!
Ne se trouvera-t-il donc personne pour lui dire
de ne pas toucher à ça?
La réponse est non, j'en ai bien peur.
La seule personne au monde qui serait (peut-être) capable de détourner le cours des pensées d'Eustachia lorsqu'elle prémédite une bêtise, ce serait (éventuellement) Cochléa; et la seule qui serait (hypothétiquement) en situation d'arrêter Cochléa avant qu'elle ne provoque une catastrophe, ce serait (théoriquement) Eustachia. Mais jusqu'à présent, le webcomic dont elles sont les héroïnes n'a pas encore consigné une seule occurrence d'une tentative réussie, de l'une ou de l'autre, pour limiter les dégâts causés par sa jumelle.
Hmmm...
La seule personne au monde qui serait (peut-être) capable de détourner le cours des pensées d'Eustachia lorsqu'elle prémédite une bêtise, ce serait (éventuellement) Cochléa; et la seule qui serait (hypothétiquement) en situation d'arrêter Cochléa avant qu'elle ne provoque une catastrophe, ce serait (théoriquement) Eustachia. Mais jusqu'à présent, le webcomic dont elles sont les héroïnes n'a pas encore consigné une seule occurrence d'une tentative réussie, de l'une ou de l'autre, pour limiter les dégâts causés par sa jumelle.
Hmmm...
Ne prenez pas pour argent comptant le mot "jumelle"
que je viens d'employer, faute de mieux:
que je viens d'employer, faute de mieux:
ces deux créatures de pixels possèdent certes des attributs qui pourraient conduire un taxinomiste pressé à voir en elles deux êtres humains, de sexe
féminin, d'une fratrie monozygote et dans la fleur de leur jeunesse. Mais les indices abondent dans le webcomic qui pourraient suggérer qu'elles sont... autre chose.
Non, tout bien pesé, je ne suis pas convaincu que décrire Cochléa et Eustachia comme un "couple de jumelles masquées et court-vêtues aussi dépourvues d'inhibitions que de sens commun" soit un choix pertinent.
Dans quelle catégorie les ranger, dans ce cas?
"Accidents industriels", peut-être.
Hans Rickheit est généreux. La publication en "version papier" de Chloé et de Cochlea et Eustachia ne l'a pas dissuadé de laisser en ligne la version webcomic de ces albums, ainsi que d'abondantes archives, en particulier les angoissants premiers chapitres d'Ectopiary (cette série est restée assez longtemps en stand-by, mais on dirait que quelque chose est en train de bouger de ce côté-là); et, dans un style qui a sans doute un peu surpris les fidèles de la première heure de Chrome Fetus, un nouveau webcomic, Delia, réalisé en collaboration avec Krissy Dorn, vient de s'ajouter au menu de Comic Rocket.
![]() | ||
| Se pourrait-il que la curiosité soit fatale pour les écureuils? |
Delia est une jeune écureuille venue tenter sa chance dans la grande ville des écureuils. Delia est charmante et pleine de bonne volonté, mais, vous l'avez sans doute compris, dans le monde de Hans Rickheit la vie n'est pas facile pour les écureuils... quelque chose me dit que Delia n'est pas au bout de ses peines.
Dessins de Hans Rickheit
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dimanche 7 août 2016
La nuit où T. S. Eliot se laissa pousser la moustache
Graham Greene tenait un "journal de rêves".
Parmi beaucoup d'autres rêves, il y consigna le suivant:
Je travaillais sur un poème pour un concours de poésie,
je venais d'écrire ce vers:
"La beauté rend le crime noble",
quand, derrière mon dos, T. S. Eliot lança ce commentaire critique:
"Qu'est-ce que cela veut dire? Comment le crime peut-il être noble?"
Je remarquai alors qu'il s'était laissé pousser la moustache.
I was working one day for a poetry competition and had written
one line — ‘Beauty makes crime noble’— when I was
interrupted by a criticism flung at me from behind
by T.S. Eliot.
‘What does that mean? How can crime be noble?’
He had, I noticed, grown a moustache.
![]() |
| What does that mean? Why do I have to sport a moustache? |
Resté seul après le réveil de Greene, Eliot décida que,
tout bien pesé, il se trouvait mieux sans moustache.
Maria Konnikova commente en ces termes le récit du rêve de Greene:tout bien pesé, il se trouvait mieux sans moustache.
Dans la vie réelle, entendre T. S. Eliot critiquer votre poésie pourrait vous amener à douter de vos dons poétiques.
Mais vivre cette mésaventure en rêve a l'effet opposé.
Ce rêve pourrait devenir le point de départ d'une fiction. Et, au minimum, cela vous rappelle que peu importe à quel point vous vous sentez "bloqué", vous restez capable de concevoir quelque chose d'inédit, même si c'est tout petit, même si c'est absurde.
In real life, having your poetry criticized by T.S. Eliot
could cause you to doubt your poetic gifts.
But imagining it in a dream has the opposite effect.
That dream could become the source for a story.
And, at a minimum, it serves as a reminder that,
no matter how blocked you may be,
you still have the capacity to imagine
something new — no matter how
small and silly it may seem.
Le journal de rêves de Graham Greene, A World of My Own (A dream diary), a été publié en anglais par Penguin Books Ltd (first edition 1991, new edition 1993) et en français sous le titre Mon univers secret, par Robert Laffont (collection Pavillons, 1994 - épuisé), dans une traduction de Marie-Françoise Allain.
Le commentaire de Maria Konnikova figure dans un article paru dans le New-Yorker: How to beat writer's block (mars 2016)
lundi 1 août 2016
La saison favorable
Quatrain
D'autres moururent, mais ceci arriva dans le passé
Qui est la saison (personne ne l'ignore) la plus favorable à la mort.
Se peut-il que moi, sujet de Yaqoub Al-Mansour,
Comme durent mourir Aristote et les roses, je meure à mon tour?
"Divan de Almoqta'dir el Magrebi (XII°siècle)",
citation fictive de
Jorge Luis Borges,
L'auteur (El Hacedor, Emecé, 1960)
traduit par Roger Caillois,
Gallimard, 1965
D'autres moururent, mais ceci arriva dans le passé
Qui est la saison (personne ne l'ignore) la plus favorable à la mort.
Se peut-il que moi, sujet de Yaqoub Al-Mansour,
Comme durent mourir Aristote et les roses, je meure à mon tour?
"Divan de Almoqta'dir el Magrebi (XII°siècle)",
citation fictive de
Jorge Luis Borges,
L'auteur (El Hacedor, Emecé, 1960)
traduit par Roger Caillois,
Gallimard, 1965
On était en 1971, c'était l'été, nous roulions sur une route de campagne, le gazouillis de la radio fut interrompu par un bulletin d'informations.
Un bulletin spécial, apparemment.
Le speaker parla d'une voix hachée, marquant chaque fois une très légère pause après le nom qui revenait au début de chaque phrase. Je connaissais ce nom, je fus surpris de l'entendre dans ce contexte, mais pas trop, tout de même, "so it goes".
Tout autre fut la réaction de mon père: son expression changea, il ralentit, rétrograda, se rabattit et pour finir immobilisa la voiture sur le bas-côté.
Il descendit et fit quelques pas, tournant le dos à la route.
Il faisait chaud, l'air était plein d'insectes.
Mon père avait du mal à respirer.
La nouvelle qui lui avait coupé le souffle, c'était l'annonce de la mort de Louis Armstrong.
Je ne crois pas avoir jamais vu mon père réagir aussi fortement au décès d'un étranger, si célèbre fût-il. C'est sans doute pour cela que le souvenir est resté aussi précis.
Ces derniers mois, ce fut mon tour de devoir faire des pauses
pour respirer, après avoir entendu la radio donner les nouvelles,
avec une fréquence que je ne me souvenais pas d'avoir connue.
Nikolaus Harnoncourt et Cleet Boris, Franco Citti et Siné, Silvana Pampanini et Magali Noël, Cimino et Kiarostami, Umberto Eco et Gianmaria Testa, René Hausmann et Didier Savard, Yves Bonnefoy et Maurice Pons, Ettore Scola et David Bowie… et David Bowie, merde…
... comment va-t-on se débrouiller sans eux?
Et maintenant Richard Thompson. La vie est un cul-de-sac.
Est-ce que les gens mouraient autant autrefois? Il paraît que oui, certains soutiennent même que tous les records possibles auraient déjà été battus.
Personne mieux que Borges dans ses quatre petits vers n'a exprimé la surprise incrédule qui oblitère notre faculté de raisonner quand nous sommes confrontés à l'incompréhensible phénomène: la période aux contours flous au cours de laquelle il a pu arriver que des gens trouvent la mort, normalement le nom qu'on lui donne, c'est bien le passé. Ou alors, si on aime les mots à majuscule, l'Histoire, cette entité abstraite bien connue pour ne jamais se séparer d'une grande hache - on en ricane dans son dos. Qu'un pur concept, coopté de surcroît dans le cercle très fermé des sciences humaines, se fasse remarquer par une habitude aussi extravagante, on peut presque comprendre que cela ait choqué quelques-uns de nos contemporains au point qu'ils en aient conclu que l'Histoire était finie, bonne pour la maison de retraite.
Et puis voilà que justement, des coups de la hache maniée par cette entité abstraite se mettent à attaquer le présent, à en abattre des pans entiers qui, en tombant, se transforment en… autre chose. Est-ce donc cette chose-là qui se cachait dans ces décombres qu'on appelle "le passé"?
La silhouette floue?
Comment est-elle déjà là, elle qui semblait si loin?
Y aura-t-il encore des saisons, ou cela aussi appartient-il au passé?
Au moins, y aura-t-il de la neige à Noël?
vendredi 29 juillet 2016
Service public
Fran Krause est un dessinateur qui offre une sorte de service public:
Vous pensez que je devrais inclure ce billet dans la série "Grands Webcomics du XXI° Siècle"? J'hésite: ce n'est pas tout à fait un webcomic, non? Et quelque chose - pas vraiment une terreur, plutôt une appréhension informulée - me retient de créer à son intention une nouvelle étiquette "Grands Services Publics du XXI° Siècle". Enfin, du moins le cas Fran Krause nous prouve que l'esprit du service public n'a pas tout à fait disparu en ce début de vingt-et-unième:
Krause a même trouvé une solution pour financer celui qu'il offre: vous pouvez acheter son recueil de cauchemars; avec un peu d'application, vous pourrez ainsi ajouter de nouvelles phobies à celles que vous avez déjà!
Krause a même trouvé une solution pour financer celui qu'il offre: vous pouvez acheter son recueil de cauchemars; avec un peu d'application, vous pourrez ainsi ajouter de nouvelles phobies à celles que vous avez déjà!
C’est un fait scientifiquement établi que lorsque le pire se produit, c’est toujours une sorte de pire à laquelle on ne s’attendait pas: aussi, mettre des mots, ou des images, sur nos pires craintes, c’est s’assurer qu’elles ne deviendront pas la réalité.
Ah?
Non?
Ce n’est pas un fait scientifiquement établi?
Pas encore. Patience.
Donc, comme je vous l'ai dit, Fran Krause fait des dessins.
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dimanche 24 juillet 2016
Météorologiques
Comment dire cela?
On a touché à quelque chose de si froid que toute l'année en est atteinte, même au cœur de l'été.
Parler de glacier serait beaucoup trop beau. Même parler de pierre enjoliverait cela.
C'est une forme de froid qui atteint, au cœur du bel été, votre cœur.
Une main trop froide pour être encore de ce monde.
[…]
C'est comme si, pendant plusieurs mois, on n'avait presque pas vécu: rien senti, rien vu, rien lu, ou presque rien.
Rien pu lire, à cause de cette main froide touchée probablement en vain.
vendredi 1 janvier 2016
Deux mille saisons, en attendant mieux
Hé bien voilà, on en a terminé avec 2015, ça n'a pas été si compliqué que ça, tout compte fait.
Bon, maintenant,
on ferait mieux de s'accrocher,
ça risque de secouer:
droit devant, il y a 2016.
Deuxmilleseizons donc,
du mieux que nous pouvons.
droit devant, il y a 2016.
Deuxmilleseizons donc,
du mieux que nous pouvons.
vendredi 18 décembre 2015
Le sommeil de la saison
El sueño de la razón produce ectoplasmas
Que pouvons-nous nous souhaiter les uns aux autres en ce moment,
sinon de faire des rêves réconfortants?
Illustration: A dream of Christmas
carte postale de Strohmeyer & Wyman, 1897
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samedi 5 décembre 2015
Entre les tremblements de terre (Murakami Haruki, 12)
- Je l’ignore, répondit Crapaudin. Personne ne sait ce que pense Lelombric, dans les ténèbres de son cerveau. Ceux qui ont eu l’occasion de l’apercevoir sont fort peu nombreux. D’habitude, il passe son temps à hiberner. Il dort d’un long sommeil, pendant des dizaines et des dizaines d’années, dans les ténèbres et la tiédeur du fond de la Terre. Alors, naturellement, ses yeux s’atrophient, son cerveau se ramollit, se met à fondre dans son sommeil, et il se transforme en toute autre chose. Pour parler franchement, je suppose, moi, qu’il ne pense rien du tout. Je crois qu’il absorbe simplement des échos et des vibrations venus de très loin, et les emmagasine dans son corps. Ensuite, il en restitue la plupart sous forme de haine, après un processus de transformation chimique complexe. Je ne sais pas comment ça se produit exactement, je serais bien incapable de l’expliquer en détail.
Crapaudin regarda Katagiri un moment en silence, attendant que la teneur de ses propos pénètre bien dans le cerveau de son interlocuteur. Puis il poursuivit :
- Evitons tout malentendu : je ne ressens aucune animosité ou opposition personnelle envers Lelombric. Je ne vois pas non plus en lui une incarnation du mal. Je n’irais pas jusqu’à vouloir m’en faire un ami, mais l’existence d’êtres comme lui en ce monde ne me dérange pas outre mesure. Le monde est une sorte de grand pardessus, avec une multitude de poches de formes et de tailles différentes. En ce moment, cependant, Lelombric est trop dangereux pour qu’on continue à le laisser faire sans rien dire. Son esprit et son corps sont enflés comme ils ne l’ont jamais été, sous l’effet de haines diverses qu’il a absorbées et accumulées pendant des années. Et qui plus est, le tremblement de terre de Kobe le mois dernier l’a brutalement réveillé du sommeil profond et confortable où il était plongé. Sa rage lui a inspiré une sorte de révélation : il a décidé que son tour était venu de provoquer un tremblement de terre sur Tokyo, un énorme tremblement de terre…
Haruki Murakami, Crapaudin sauve Tokyo
traduction par Corinne Atlan
Editions 10/18
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samedi 14 novembre 2015
Il eut un rêve étrange qui l'occupa encore longtemps après.
Quand le froid commence à s'installer, Robert Walser n'est-il pas de bonne compagnie pour attendre la saison, encore lointaine, où les gens pleureront de joie en s'embrassant dans les rues de Paris?
"La plupart du temps je dormirai; une magicienne doit dormir beaucoup; et toi tu joueras avec le petit chat ou tu liras un livre, j'ai là les plus beaux romans de Paris ici dans ma bibliothèque. Les écrivains parisiens écrivent d'une façon délicieuse, tu verras.
Et puis dans un mois, sans compter que nous avons aussi de la musique, n'est-ce pas, dans un mois, disais-je, ce sera le printemps dans les rues de Paris. Tu verras comme après avoir été enfermés si longtemps, les gens s'embrasseront dans les rues et pleureront de joie en se revoyant. Ce sera un enlacement général. L'envie si longtemps retenue éclatera dans les yeux, sur les lèvres, dans la voix, on s'embrassera tout le mois de mai, du reste tu vivras tout cela toi-même. Imagine-toi que l'air devient tout bleu, tout humide et chaud quand il descend sur la ville, c'est le ciel alors qui se promène dans les rues de Paris et qui se mêle aux passants ravis. Les arbres ont des fleurs d'un jour à l'autre et sentent merveilleusement bon, les oiseaux se mettront à chanter, les nuages à danser et l'air sera sillonné de fleurs comme s'il en pleuvait.
Et il y aura de l'argent dans toutes les poches même les plus pauvres et les plus percées.
Je vais dormir à présent.
Tu vois comme j'ai déjà sommeil.
Profite du temps devant toi et étudie un ouvrage parmi ceux que tu trouveras, un qui puisse te captiver pendant tout un mois.
Il y a des livres comme cela.
Bonne nuit!"
Et sur ces mots elle s'endormit.
Le chat voulut alors se coucher auprès d'elle, Simon essaya de l'attraper, il lui échappa, il courut après lui, et chaque fois le chat lui glissait des mains quand il l'avait déjà saisi. Il s'enfonça dans ce jeu jusqu'à bientôt perdre haleine et tout suffocant,
il se réveilla enfin.
J'ai fait là un rêve bien sombre pensa-t-il en se levant de son lit.
Ah ces rêves, ces rêves dont on s'éveille tout essoufflé comme si on avait couru. Robert Walser connaissait bien la sensation particulière qu'ils laissent au réveil: la sensation de ne pas avoir réussi - presque, mais pas tout à fait - à attraper le chat.
Robert Walser,
Les enfants Tanner
traduit par Jean Launay
Gallimard, Du monde entier, 1985
Galimard, Folio n° 2380, 1992
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