mardi 13 mai 2014

Grands Webcomics Du XXIe Siècle (1): Nimona


On a annoncé partout que c'est le mois du roman, ou quelque chose comme ça. Il me semble donc que c'est le bon moment pour se pencher sur le phénomène littéraire le plus florissant (pour l’instant) de ce siècle: les webcomics.
- Mais il y en a des brouettes! Par lequel commencer?
La réponse est évidente: par NIMONA.
J'ai entendu quelqu'un demander:
- NIMO quoi?
NIMONA.
- Comment?


NI-MO-NA.


Ça s’écrit comme ça se prononce, 
et ça se prononce comme ça s’écrit.


NIMONA est écrit et dessiné par Noëlle Stevenson, dont vous connaissez sûrement le blog, Gingerhaze.
Nimona, l’héroïne, a une relation compliquée, un peu conflictuelle, on va dire, avec le super-villain dont elle est la sidekick: mais il faut bien qu’elle s’en accommode, ça n’a pas été simple pour elle de décrocher, à l’agence pour l’emploi, ce stage de sidekick chez un super-villain.
En fait non. Ce n’est pas ça qui s’est passé.
Ce qui s’est passé est bien plus compliqué que ça.
Comme si ce n’était pas assez que la vraie vie des vraies gens soit compliquée, il faut que celle des super-villains et de leurs sidekicks le soit aussi. Alors que des fois, au lieu d’ourdir des schèmes funestes pour la domination du monde, ce dont vous avez vraiment envie c’est de vous promener dans une fête foraine avec quelqu’un qui pourrait être votre papa, et de mordre à belles dents dans le churro* tout chaud qu’il vous a payé.
Il y a bien d’autres choses dans ce  comic, de l’action, de la romance, des capes qui flottent élégamment même en l’absence de vent, des canons à plasma qui font FWOOM, des lasers qui font CHOOOOM, et des épées qui font SHLINK, et des accès inattendus de mélancolie.


Les choix graphiques de Noëlle Stevenson pour NIMONA privilégient la lisibilité, la cursivité auxquelles invite le format webcomic, les passages les plus intenses, émotion, action, sont servis par un minimalisme assumé dont la dessinatrice s'affranchit, à l'occasion, pour suggérer qu'il peut y avoir, dans son petit théâtre de marionnettes, plus que ne rencontre le regard.



Et pourquoi en parler maintenant? Parce que le prochain chapitre, qui commence cette semaine, de Nimona est annoncé comme le dernier, et que vous pourrez donc, pour quelques semaines encore, connaître les angoisses délicieuses de l’attente entre deux épisodes: la plus grande jouissance qu’offrent les webcomics. Mais le temps presse! Il n’y en a plus pour longtemps, précipitez-vous dessus!
Mais surtout, commencez par le commencement et lisez tous les épisodes dans l’ordre.


Il le faut absolument, sinon vous ne comprendrez jamais pourquoi tout le monde à la récré ne parle que de «Fwoom cannon» et de «shark boobs».

Un message à caractère informatif de Noëlle Stevenson (l’auteur de Nimona, donc):

Noëlle: It has recently occurred to me that some of you, particularly those who don't follow me on Tumblr, might not know about the future of NIMONA the webcomic. Here are the details: NIMONA is a self-contained single-arc story. Meaning that it is entering its final act now and will be coming to an end soon.

Noëlle: Il a récemment été porté à ma connaissance que certains d’entre vous, en particuliers celles et ceux qui ne me suivent pas sur Tumblr, pourraient se poser des questions à propos du futur de Nimona the webcomic. Voilà l’affaire: NIMONA est une self-contained single-arc story. Ce qui veut dire qu’elle entre dans sa phase finale et que la conclusion est pour bientôt.

Q: How soon?
A: Well, not like SUPER soon. Probably about 5-6 months.

Question: Quand bientôt?
Noëlle: Pas super-bientôt, mais bientôt.

Q: Will I be able to buy NIMONA in physical form in the future?
A: Yes! Upon completion, NIMONA will be published by HarperCollins as a YA graphic novel. The graphic novel is due out in early 2015. 

Question: On pourra un jour acheter «  NIMONA, le livre »? au format papier, ou e-book, ou whatever?
Noëlle: Oui! Une fois terminé, NIMONA sera publié par Harper Collins sous le label « Young Adult graphic novel ». La version papier sortira début 2015. 

Q: Is the webcomic ending because of the book deal? 
A: No, the ending has been planned from the very beginning! It was never meant to continue indefinitely - it's ending because it was always supposed to end.

Question: C’est à cause du contrat d’édition que tu mets fin au webcomic?
Noëlle: Non, la conclusion était prévue dès que j’ai commencé à écrire l’histoire, il était prévu dès le départ que ça s’arrêterait un jour, c’est ça que ça veut dire « self-contained single-arc », suivez un peu.

Q: What's next after NIMONA wraps up?
A: It will be followed by another comic! It will feature a new story, a new setting, and new characters.The details on that are still sketchy, except that it will also be published by HarperCollins.

Question: Tu feras quoi quant tu auras bouclé NIMONA?
Noëlle: Je ferai  une autre comic! Avec une nouvelle histoire, un nouveau contexte, de nouveaux personnages. Je ne vous en dis pas plus, sinon que ce sera aussi publié par Harper Collins.

Q: Is there a sequel planned for NIMONA?
A: Not at the moment. We'll see what happens.

Question: Y’ aura une suite à NIMONA? Dis oui, dis oui!
Noëlle: C’est pas prévu pour l’instant. Il arrivera ce qui arrivera.

Pendant que je rédigeais ce billet, dans un de ces brefs épisodes de narcolepsie, hantés de fugitives images oniriques, dont je vous ai déjà parlé, j’ai vu Noëlle Stevenson surgir soudain de la nuit, se pencher vers moi et me déposer un petit bisou sur le bout du nez. 
La vie est belle.

* chichifregi, en anglais des Amériques.

Life advice from Nimona: when you get tired, just be a cat.

jeudi 8 mai 2014

Nouvelle visite aux fantômes (Emily Dickinson, Antonio Tabucchi)


La voix de la poésie a le pouvoir d'établir un dialogue avec les fantômes, et, une fois le fantôme évoqué et convoqué par son médium, les deux interlocuteurs peuvent parfaitement faire abstraction de tous les éléments sensoriels qui ont rendu possibles cette rencontre: la voix, le toucher, la vue, l'odorat et le goût. Ce qui compte, une fois que la convocation a eu lieu,  c'est la pure présence du fantôme. Celle-ci peut advenir dans le plus parfait silence, et dans l'immanence fantômatique qui se suffit à elle-même.
Sur la pure présence du fantôme convoqué, une grande poétesse a écrit un texte inégalable:

Conscious am I in my Chamber,
Of a shapeless friend -
He doth not attest by Posture -
Nor Confirm - by Word -

Neither Place - need I present Him -
Fitter Courtesy
Hospitable Intuition
Of His Company -

Presence - is His furthest license -
Neither He to Me
Nor Myself to Him - by Accent -
Forfeit Probity -

Weariness of Him, were quainter
Than Monotony
Knew a Particle - of Space's
Vast Society -

Neither if He visit Other -
Do He dwell - or Nay - know I -
But Instinct esteem Him
Immortality -  *


Antonio TabucchiSur Requiem, Paris février 1998 
(texte rédigé en partie directement en français par l'auteur, avec la complicité de Bernard Comment); 
repris dans Autobiographies d'autrui: poétiques a posteriori, Éditions du Seuil 2003

Dans le livre de Tabucchi, la traduction proposée 
pour le poème d'Emily Dickinson est la suivante:

*Je sens dans ma Chambre 
Un ami sans forme 
Il ne s'annonce par le Geste- 
Ne se Confirme - par la Parole -

Place - n'ai besoin de Lui faire - 
Meilleure Courtoisie 
L'hospitalière intuition 
De Sa Compagnie - 

La Présence - est Sa seule licence - 
Lui envers Moi 
Ni Moi envers Lui - par le Verbe - 
Ne manquons à l'Honneur - 

Être lasse de Lui serait plus étrange 
Que si la Monotonie 
Connaissait une Parcelle - de la vaste 
Société de l'Espace - 

Et s'Il rend à d'Autres visite - 
Demeure-t-Il - ou Non - je ne sais - 
Mais l'Instinct L'appelle 
Immortalité -


Emily Dickinson, Vivre avant l'éveil, 
traduit de l'anglais par 
William English et Gérard Pfister, 
Paris, Arfuyen, 1989


Rien n'échappe à l'œil des chats:  sur leur blog, ils ont signalé, à plusieurs reprises, la présence, en des recoins du Web où l'on ne se serait pas forcément attendu à les croiser, de quelques-uns de ces fantômes dont l'invisibilité n'était pas un déguisement suffisant pour qu'ils trompent la vigilance d'Emily Dickinson, par exemple ici, ici, ou ; et je vous recommande tout particulièrement  ce billet, qui vous ouvrira une porte sur l'univers nocturne, fréquenté par de bien étranges visiteurs, de Warren Criswell.


Les manuscrits d'Emily Dickinson, vous vous en souvenez, vous pouvez les consulter ici.

mercredi 7 mai 2014

Je ne l'ai pas connu, personnellement



Tous les somnambules, tous les mages m’ont
Dit sans malice
Qu’en ses bras en croix je subirai mon
Dernier supplice.
Georges Brassens


Si vous avez suivi mon conseil et lu L'évadé du Temps, et surtout si vous avez poursuivi avec d’autres romans de Henri-Frédéric Blanc, vous en avez sans doute déjà fait la remarque: Henri-Frédéric Blanc ne peut s'empêcher de s'écouter écrire, un peu beaucoup, même. C'est ce qui rend ses livres reconnaissables comme des livres d'Henri-Frédéric Blanc: impossible de la confondre avec l'écriture blanche, l'écriture Blanc.

Il écrit des livres qui commencent par des assertions comme ça, pas compliquées - évidentes, même:
"La vérité ressemble à la lettre volée du conte d'Edgar Poe, introuvable parce que trop visible. La vérité n'est jamais compliquée, elle est trop évidente."

… et puis qui continuent comme ça: "Évidente à faire peur. Évidente à mort. Se creuser la cervelle n'est souvent qu'un faux-fuyant: ce n'est pas l'intelligence qui conduit à la vérité, c'est le courage. Notez que seule la foi procure ce courage (je ne sais si je crois en Dieu, mais je crois en la foi. Du moins, je crois que j'y crois).  L'homme de calcul a toujours peur de perdre quelque chose, le matérialisme rend lâche: nos aïeux craignaient Dieu mais osaient tout, les carriéristes d'aujourd'hui sont prêts à tous mais n'osent rien. Depuis qu'on ne craint plus l'invisible on a peur de tout."
C'est un des personnages secondaires du roman qui parle (un nommé Eustache Delpont, au cas où vous vous le demanderiez): et convenez qu'au bout de quelques phrases ça devient moins évident, au point de commencer à ressembler, précisément, à du Henri-Frédéric Blanc.

Les écrivains qui aiment bien écrire,  c'est une petite idiosyncrasie  facile à repérer dans leurs livres et qui les rend identifiables même quand on ne voit pas la signature; tenez, Jack Vance par exemple: les personnages qu'on rencontre dans ses livres, même si ce sont de ces rencontres de hasard auxquelles dans la vie de tous les jours on ne prête pas attention: ogres à deux têtes, aubergistes sans clientèle ou voyageurs de commerce galactiques (quand vous en croisez un IRL, à peine ont-ils parlé que vous ne vous souvenez plus que vaguement de ce qu'ils ont dit, n'est-ce pas?), hé bien dans les livres de Jack Vance, au contraire, ils ont tendance à parler comme dans un livre de Jack Vance et ça les rend mémorables.
Pourquoi je vous parle de Jack Vance, déjà?
Ah oui, parce que le sujet d'aujourd'hui c'est  Henri-Frédéric Blanc.

Au narrateur de Démonomanie ( un livre d'Henri-Frédéric Blanc, donc) il n'arrive que des choses a priori banales: il tombe amoureux, il étudie à la fac,  il s'acquitte tant bien que mal des tâches diverses qui vous incombent quand vous habitez seul dans une chambre de bonne,  il est malheureux en amour, il assiste à une messe noire, il observe des chats par sa fenêtre, il passe plus de temps qu'il ne devrait à écouter de beaux parleurs, ai-je mentionné qu'il est amoureux?
Beau parleur, l'Eustache Delpont dont il est question plus haut l'est assurément, surtout pour un personnage secondaire: à certains moments on se demande s'il ne va pas prendre le roman à l'abordage (comme les employés de la Crimson Insurance Company montaient à l'assaut du film des Monty Python, The Meaning of Life) et en évincer le protagoniste; tant il affiche d'assurance, ce Delpont, quand il expose de mirobolantes théories qui, chacune, pourraient faire figure de pitch pour autant de romans différents (mais qui, chacun, auraient en commun avec celui-ci le titre Démonomanie).

Le narrateur de Démonomanie, le timide étudiant, est moins sûr de lui (il ne fait pas beaucoup  d'efforts pour se mettre en avant, à la différence des deux grandes gueules du roman, la troublante Louna  et le trublion Delpont), mais c'est un garçon digne de foi.
Un exemple de sa franchise naïve: "Non, je n'ai pas connu le diable personnellement mais j'ai visité l'enfer. J'étais étudiant en philosophie à la faculté de lettres d'Aix-en-Provence."
Vous voyez, c'est le genre de garçon à qui une fille finit toujours par dire quelque chose comme "Tu es trop curé monté, on dirait toujours que tu viens de déterrer ta grand-mère" (enfin, c'est du moins comme ça qu'elles le disent dans les romans d'Henri-Frédéric Blanc; dans la vie de tous les jours elles formulent, le plus souvent, leurs fins de non-recevoir de façon moins pittoresque, mais on reconnaît toujours l'idée générale).

Une des raisons pour lesquelles on peut prendre plaisir à ce livre est la justesse avec laquelle il évoque une Aix-en Provence aux couleurs passées ("j'habitais rue de l'Aumône-Vieille, au-dessus d'une épicerie et face à une bouquinerie, La Rose et le Lotus, spécialisée dans l'ésotérisme et la littérature fantastique") que reconnaîtront tous ceux qui y ont laissé leur ombre sur un mur, à l'époque où les mansardes rue de l'Aumône-Vieille étaient encore à la portés de la bourse des étudiants. Ce n'est peut-être pas la meilleure raison, en tous cas sûrement pas la seule.

Il s'ingéniait avec minutie à se rendre fou. 
Henri-Frédéric Blanc, Démonomanie

Tandis que le narrateur  se demande si sa relation amoureuse a un avenir, Eustache Delpont évoque le passé; et c'est à présent de Nostradamus qu'on se demande si ce sera lui qui, avec la complicité de Delpont, va à son tour tenter de prendre les commandes du livre et le transformer en grimoire; car soudain, c’est Nostradamus qui occupe le devant de la scène:

 "Nous sommes en janvier 1546. La peste ravage la Provence. Aix est atteinte par le fléau. […]
… le Grand Conseil d'Aix, du moins ce qu'il en restait, se réunit. On décida de faire appel à Dieu avec plus de prières et aux sciences magiques avec davantage d'or. Les colporteurs prétendaient qu'auprès des murs de Marseille vivait un mage ayant le pouvoir de vaincre le fléau. Une délégation du Grand Conseil d'Aix - bourgeois fraîchement anoblis et gentilshommes embourgeoisés - vint le visiter dans sa tour qui se dressait au bout d'un jardin ensauvagé où bruissait une source. L'escalier sentait l'encens et l'urine de chat. Peut-être Nostradamus était-il en train de calculer le poids de la Lune, ou la distance entre Dieu et le Soleil,  peut-être s'interrogeait-il sur la couleur de l'Univers, la date de l'Apocalypse ou la longueur de la queue du diable, en tous cas il accueillit ses visiteurs avec l'amabilité d'un ours enrhumé. Ces hommes au pourpoint noir brodé d'or, au visage bouffi encadré de dentelles et surmonté d'un couvre-chef emplumé ne lui plaisaient guère, on aurait dit des coqs en deuil. Au surplus, la chatte courut se cacher derrière une pile de livres, et les chats ne font rien sans raison."

Henri-Frédéric Blanc ne fait rien sans raison non plus, et si son timide narrateur laisse si facilement son voisin nostradamusomane lui ravir la parole, c'est que chaque nouveau chapitre lui confirme qu'il a perdu le contrôle (qu'en fait, il ne l'a jamais eu) sur l'histoire chaotique qu'il vit avec Louna.
Le présent déçoit toujours les amoureux transis: soit, paresseux, il se contente de répéter  le passé, soit, conformiste, il semble vouloir singer les prédictions des somnambules et des mages: pourquoi les histoires d'amour se transforment-elles si souvent en apocalypses? C'est bien la peine dans ces conditions d'être le personnage qui dit "je" dans un roman, surtout quand on n'aime pas ce qu'on a à y dire (vous vous demandez comment finit l’histoire d’amour avec Louna? Hé bien…  le mot apocalypse employé plus haut vous donne un indice); alors autant laisser parler ceux qui aiment ça.

 "Nostradamus vieillit dans l'or et l'épouvante. L'angoisse accompagnait sa gloire. Il n'aimait plus que ce qui le confortait dans son dégoût de tout. Il notait avec gravité les propos des déments et pleurait de rire en lisant les œuvres des philosophes ou des historiens  Il se masturbait sur son balcon, mettait des colliers de perles à ses chats, composait des chants obscènes à la gloire de la lune. Il s'ingéniait avec minutie à se rendre fou. Certains ont affirmé qu'il se fit enterrer vivant avec du papier, une plume, de l'encre et une énorme provision de chandelles.Il voulut écrire, inlassablement écrire, comme pour se venger de la mort, comme si chaque page était un barrage contre le cours du temps, comme si chaque ligne pouvait ralentir la tombée de la nuit, comme si chaque mot retardait le néant. 


L'apocalypse c'est l'Histoire. Bonne soirée. 
Henri-Frédéric Blanc, Démonomanie

Durant sa furieuse agonie, il jura qu'au crépuscule des temps il se réincarnerait dans le corps d'un autre homme, et qu'aux foules asservies par le serpent il présenterait l'or de ses os, le Livre à venir, le Père des livres, qui dicterait l'ordre des millénaires futurs, et ramènerait l'homme à son état de pureté originelle."

Je ne saurais dire si Henri-Frédéric Blanc a pour ambition d'écrire un jour  le Père des livres; j'ai en revanche le sentiment qu'avec chacun de ses ouvrages, il ajoute à l'arbre généalogique des livres un nouvel oncle excentrique*.


*vous savez, un de ces oncles qui habitent des mansardes pleines de bric-à brac, ou tiennent des boutiques bizarres. Le reste de la famille les accueille à Noël d'une exclamation qui rend un son différent, selon qu’elle est prononcée par les enfants ou par la vieille tante collet-monté: "Oooooh, parrain Drosselmeyer!". 
Certains cousins et beaux-frères sont allergiques à ces oncles-là. Vous l'avez compris, pour ma part je me range nettement dans la catégorie des filleuls insatiables qui s'émerveillent à chaque fois des jouets cliquetants et clinquants que ces oncles prodigues sortent de leurs poches.



Henri-Frédéric Blanc, Démonomanie, Actes Sud, 1993
ISBN 978-2-7427-0035-6


Illustrations: - enluminure par le Maître François (vers 1475-1480) 
pour La Cité de Dieu de Saint Augustin, Musée de La Hague;
- enluminure par le Maitre de la chronique scandaleuse 
(et maître anonyme tourangeau?), (vers 1490-1495)
 pour un Livre d'heures à l'usage de Paris
Lille, Palais des beaux-arts. 
Le tout ramassé sur Démonagerie.


Notule lexicographique: Coo, mon pétulant correcteur orthographique, me réservait une surprise: alors que, pendant que je rédigeais ce billet, il a consciencieusement souligné de rouge les mots démonomanie et ensauvagé  pour me signifier qu'il les soupçonnait d'inexistence, il a accepté sans rougir l'adjectif nostradamusomane, dont je craignais pourtant qu'il ne prît Coo à rebrousse-poil (ce n'est pas dans le petit Robert, j'ai vérifié)… apparemment, cette brave petite boule de scripts s'habitue à mes manies comme je m'habitue aux siennes; peut-être déteignons-nous l'un sur l'autre?

vendredi 2 mai 2014

Le curieux incident du statisticien dans la chaude obscurité de la ruche


« Mais, Holmes, le chien n’a pas aboyé », dirait Watson.
« C’est précisément ce qui est intéressant, répondrait Holmes; pourquoi le chien n’a-t-il pas aboyé, Watson?»

Ma foi, cette abeille verte à pois roses
me paraît en pleine forme.

Il ne fait pas de doute que le plus célèbre - et cependant le plus discret - des apiculteurs des Downs du Sussex, où qu’il se trouve en ce moment, a dû prendre connaissance avec intérêt de cet article du Monde, évoquant un rapport sur les abeilles dont les commanditaires ont fait un usage astucieux de chiens spécialement dressés à ne pas aboyer.


illustration: S. H. by R.B.

jeudi 24 avril 2014

L’oreille du mystère


On met aujourd’hui ce mot de « fantastique » à toutes les sauces.
Créé  par la fantaisie, l’imagination… dit le Petit Larousse.
Du fantastique de Kafka, de Meyrink, de Lovecraft, ne devrait-on plutôt dire: créé par une nécessité interne mille fois plus réelle que la réalité extérieure, une nécessité où la fantaisie et l’imagination n’ont qu’une part infime. Cette réputation d’écrivain fantastique m’incommode. Je suis réaliste, mais ma réalité n’est pas la vôtre, ai-je envie de répondre à ces écrivains du soi-disant réel, qui atrophient leur regard pour le limiter à la seule perception immédiate. Comme certaines peuplades primitives ignoraient que l’accouchement fût le résultat des rapports de la femme avec l’homme,  nous ignorons encore par quelle mystérieuse copulation avec les êtres invisibles s’opère le difficile enfantement des œuvres de l’esprit.


Il est bien vrai qu’il y a deux sortes d’écrivains. Essayons par un apologue de démontrer leur différence.
Je me souviens de cette vieille fille qui, dans mon enfance, gardait les enfants du patronage, leur racontant en toute innocence l’histoire que tout le monde sait: Monsieur et Madame sont au lit, la bougie est allumée, qu’est-ce qui fond? Grands yeux et petits rires effarouchés des grandes personnes présentes (ils avaient entendu: qu’est-ce qu’ils font?) que rassurait bientôt a réponse assurée de la vieille fille: la bougie.


Nos écrivains réalistes ressemblent, innocents ou non, à cette vieille fille jouant avec un feu qu’elle ignorait.
Pour eux c’est la bougie qui fond. N’est-ce donc pas la bougie qui fond? Évidemment c’est la bougie qui fond. L’écrivain réaliste rassure, tranquillise, malgré ses airs de tout casser.
L’écrivain du secret, au contraire, s’il aime l’équivoque et l’ambiguïté, ne s’y laisse pas prendre. Son rôle est d’inquiéter et s’il ignore ce que parler veut dire il connaît le vrai sens des mots.
Il a, pour les entendre, l’oreille du mystère.


Et s’il se plaît à jouer avec le feu, c’est en sachant fort bien que le feu brûle. Monsieur et Madame sont au lit et que la bougie fonde ou non là n’est pas le mystère.
Le mystère commence à ce qu’ils font.


La vie en rêve, Phébus, Paris, 1997
(première parution sous le titre Le bien rêver
chez Robert Morel, 1968)



illustration:
Jean-Baptiste Santerre (1658–1717) 
La Jeune Fille à la Bougie
(anciennement attribué à Godfried Schalcken)


vendredi 18 avril 2014

Gabo a cent ans


Je suis sorti dans la rue, 
et pour la première fois je me suis vu à l'horizon lointain de mon premier siècle.

(Memoria de mis putas tristes, 2004)
traduit par Annie Morvan, Grasset, 2005

lundi 14 avril 2014

A little tiny Emily Dickinson so big that I carry in my pocket everywhere


Et j’ai un tout petit Emily Dickinson, 
juste de la taille d’une poche, 
pour que je puisse l’avoir partout 
avec moi. 

Qu'est-ce que j'ai dans ma poche?

Comme ça, chaque fois que je veux, je n’ai qu’à lire 
trois petits poèmes d’Emily 
(elle est si brave, elle est si forte, il y a tant de 
passion dans cette petite créature)… 
et tout de suite je me sens 
mieux.
Maurice Sendak 
(dans une interview donnée à PBS, 1997)


photo: Nancy Crampton

jeudi 10 avril 2014

Masques



J’étais sorti faire prendre l’air un moment à mon masque de lance. Quand je rentre, je croise mon voisin de palier qui revient lui aussi, justement, de la promenade hygiénique de son masque de maremme de Naubant.
Comme à l’ordinaire, nous n’échangeons qu’un rapide salut.
Mais il s’attarde sur le pas de sa porte, je m’en aperçois au moment où je referme la mienne, car il a du mal à faire rentrer la petite chose* espiègle qui voudrait bien ressortir,  essayant de passer entre ses jambes, griffant le plancher, poussant de petits cris: elle a dû trouver la promenade bien courte, car, contrairement à mon masque de lance, casanier et un peu timide, tous les masques de maremme de Naubant - je l’ai souvent entendu dire - ont besoin de beaucoup d’exercice.

Sans doute le manque d’affinités entre mon voisin et moi est-il reflété par - entre bien d'autres choses - le choix de nos masques.


*dans ce rêve, la chose appelée masque de lance était un objet blanc et anguleux que je tenais à la main, le masque de maremme, au contraire, était une petite créature à la nature incertaine et aux contours imprécis, tenant du chat, du blaireau et du furet.

samedi 5 avril 2014

Silly pictures


Que Bill Watterson souffle sur la poussière qui s’était déposée sur sa bouteille d’encre de Chine (enfin, c’est lui qui le dit: le soupçon me vient qu'il pourrait bien en avoir vérifié le niveau de temps à autres au cours des vingt dernières années, un bon artisan ne néglige pas ses outils comme ça), on l’attendait depuis longtemps.

Il l’a fait!

Bon, on le sait, Bill Watterson n'avait, en fait, jamais lâché ses pinceaux; la nouveauté, c'est que cette fois il est revenu au style de ses daily strips du bon vieux temps, style qu'il avait abandonné pour s'adonner à plein temps à la peinture à l'huile. Lorsqu’il y a deux ans il avait contribué au fundraiser en faveur de son confrère et ami Richard Thompson en réalisant en hommage à son strip Cul-de-sac un portrait d'un de ses personnages (Petey) c'est l'huile qu'il avait utilisée.
Et voilà qu’il a dessiné l’affiche du  film de Dave Kellett et Frederick Schroeder  Stripped!  (le point d’exclamation prévu à l'origine, et qui, bizarrement, a disparu de la version définitive de l'affiche, ne me paraît pas insignifiant): un documentaire sur la situation actuelle du strip périodique, en ces jours où tout le monde et son chien abandonne la feuille de chou au profit de la liseuse ou de la tablette. Le film contient des interviews de Jim "Garfield" Davis, de Scott "Undestanding Comics" MacCloud, de Watterson bien sûr, et de dizaines d'autres.
Aside from supplying a few sentences to the documentary, I’m not involved with the film, so Dave’s request to draw the poster came completely out of the blue,” a déclaré Watterson au Washington Post ("à part ma brève apparition à l'image, je n'ai été impliqué en rien dans la réalisation de ce documentaire, aussi la demande d'une affiche, venant de Dave, m'a pris par surprise"). “It sounded like fun, and maybe something people wouldn’t expect, so I decided to give it a try. Dave sent me a rough cut of the film and I dusted the cobwebs off my ink bottle” ("c'était une idée marrante, et ça pouvait peut-être attirer un peu l'attention du public, aussi j'ai décidé d'essayer, pour voir. Dave m'a envoyé une copie de travail de son montage et j'ai épousseté les toiles d'araignées qui recouvraient mon encrier").

It’s a silly picture that sums up my reaction to the current publishing upheaval*, so I had a good time, and I hope it brings the film some attention”: c’est dans ces termes qu’il a décrit l’affiche.

C’mon, kid, do something funny.

"Attirer un peu l'attention", c'est un euphémisme, Bill. Ton retour à la vie publique était si ardemment espéré, et depuis si longtemps, que cette affiche aurait fait parler d'elle même si tu avais juste renversé l'encrier sur la feuille.
Alors, tu penses, un cartoonist au nez rouge et les fesses à l'air, on peut être sûr que ça fera jaser.


Dans ces conditions, est-il si déraisonnable que ça d’espérer que le lauréat du grand prix d’Angoulême 2014  sortira pour le festival de l'année prochaine une affiche de derrière ses fagots, comme le veut la vénérable tradition angoumoisine?
Et même, soyons fous, qu'il se déplacera pour recevoir les clés de la ville?

D'éminents spécialistes de la BD avaient émis des réserves sur la probabilité de ces événements.

Une boule de neige roulée par Li-An.

J'espère quant à moi que Watterson écoutera l'avis de Calvin, comme toujours de bon conseil:


it's fun to win!
Si le cartoonist américain pose comme condition à sa venue qu’on lui laisse conduire le camion des pompiers en tête de la parade dans les rues d’Angoulême, je suis sûr que ça peut s’arranger (et même qu’en grand secret, les pompiers, qui ne sont pas moins fans de Calvin et Hobbes que vous et moi, doivent déjà astiquer, à tout hasard, leur grande échelle).

* N'ayant pas vu le film, je préfère laisser pendante la question: qu'entend Watterson par upheaval? Renaissance, révolution, bouleversement, chaos, déménagement à la cloche de bois? On en reparlera plus tard, d'accord?

Stripped!, un  film de Dave Kellett et Frederick Schroeder .
Financé grâce à un Kickstarter, le film est téléchargeable sur iTunes et sera bientôt disponible en DVD.

Les dessins illustrant ce billet sont de Bill Watterson
(les petits bonshommes ébourrifés) 
et de Li-An (le tendre hommage).

vendredi 4 avril 2014

Avancées décisives


Cette année, le printemps, 
n'en pouvant plus d'attendre le 21, 
a commencé le 20 mars à 17 heures, 
et le premier avril a été avancé 
à la fin mars.


Jacques Tardi, Momies en folie.