jeudi 27 juillet 2017

Sur un air de comptine, comme au bon vieux temps: Jo Walton, Le cercle de Farthing



Quatre-farthings-font-un-penny
récita-t-elle sur un air de comptine.
Un quart de penny.



L'ambiance qui règne au manoir de Farthing en cette année 1949, vous pouvez déjà vous en faire une idée si vous avez lu Les vestiges du jour, de Kazuo Ishiguro, ou vu l'adaptation qu'en a fait James Ivory. Parmi les nombreuses œuvres de fiction qu'à côté d'ouvrages historiques ou sociologiques, son auteur cite comme sources d'inspiration pour le cycle romanesque dont Farthing est le premier volume figurent aussi les "Lord Peter" de Dorothy Sayers (un roman de Sayers, entamé et laissé inachevé dans les années 40, et publié après sa mort, mais situé dans l'immédiat avant-guerre, Au crépuscule de l'Empire, confrontait lord Peter Whimsey à des membres du courant conservateur le plus favorable à un rapprochement avec l'Allemagne). L'auteur avoue aussi, parmi ses péchés de jeunesse, une fascination pour les extravagantes sœurs Mitford...

Quand on reçoit des invités au manoir de Farthing, qu'est-ce qui pourrait tourner mal? Lady Eversley ne tolèrerait pas le moindre faux pas. Pas une serviette n'est pliée de travers, pas une fourchette à poisson ne manque sur une table dont le plan a été tiré au cordeau. Ce n'est pas parce qu'il y a eu cette absurde guerre qui a duré presque deux ans qu'il faut se comporter comme si on était retombés dans la barbarie.
Pourtant, dans la matinée du dimanche, survient ce que cette chère Dorothy Sayers aurait appelé "an unpleasantness": on découvre un cadavre.

Nous sommes dans un roman policier.

Si vous appréciez de vous retrouver dans un de ces salons où le jour (très beau temps, avec ondées intermittentes) est tamisé par d'amples rideaux à pompons, et où, sur la table à thé, attendent des tasses dans l'une desquelles a été versée une goutte de strychnine, à côté d'un plateau de sandwiches au concombre dont l'un (justement le plus salé!) a été assaisonné à l'anédrine, entrez donc, and make yourself comfortable. Un chapitre sur deux donne la parole à Lucy Kahn, née Eversley; dans les autres chapitres c'est un "narrateur omniscient", comme on dit (mais il n'abuse pas de son omniscience) qui rapporte les progrès de l'enquête de l'inspecteur envoyé par Scotland Yard, Peter Carmichael. La victime était l'étoile montante du parti conservateur: plusieurs fois ministre, certains l'imaginaient déjà un jour à Downing Street; l'inspecteur Carmichael est prié de faire vite.
Oui, vous avez remarqué: j'ai mentionné, en passant, qu'en cette année 1949, le Royaume-Uni se reconstruit après une terrible guerre qui a duré presque deux ans (de 1939 à 1941) et qui, si elle s'est conclue par une paix dans l'honneur, n'en a pas moins laissé de profondes cicatrices. C'est ce qu'on appelle une uchronie.

Nous sommes dans un roman policier uchronique.

Je n'ai pas dit "un roman policier de science-fiction". On est très, très loin de Minority Report. Cependant, il vaut mieux que le lecteur en soit prévenu:  Jo Walton (c'est un roman policier uchronique de Jo Walton, il ne fallait pas que j'oublie de vous le dire!) s'intéresse davantage aux questions du type "What if?" qu'à celles du genre "Whodunit?" et c'est dans l'analyse de mécanismes, ma foi, toujours à l'œuvre dans la société contemporaine qu'elle cherche les réponses. L'enquête policière est pour cela un artifice commode, car elle met en contact des gens qui en d'autres circonstances ne se rencontreraient pas.
Cette enquête semble avancer lentement, car elle est racontée de façon réaliste: on vérifie les antécédents de toutes les personnes présentes, on compare leurs témoignages pour établir la chronologie des faits (il est heureux pour le lecteur que ce soient les subalternes, le constable local Yately et le sergent Royston qui soient chargés de cette routine, et que le personnage qui occupe le premier plan soit Carmichael, qui s'entretient avec les témoins les plus en vue).
On se doit d'éliminer une à une toutes les hypothèses, qu'elles soient séduisantes (un commando d'agents bolchéviques escaladant la façade au milieu de la nuit?), désobligeantes (un domestique qui aurait oublié où était sa place?), abracadabrantes (un suicide maquillé en meurtre?), inquiétantes (se pourrait-il vraiment que quelqu'un, dans les cercles les plus proches du pouvoir, retire de cette mort un bénéfice politique?) d'une familiarité rassurante (que voulez-vous que ce soit, sinon une nouvelle provocation d'agitateurs juifs?), choquantes (et si, au contraire, quelqu'un avait cherché à faire accuser les Juifs, pour justifier vis-à vis de l'opinion publique un durcissement des mesures les concernant?)  ou affligeantes de banalité (cherchez la femme!), en les confrontant aux faits établis.
S'il y a une chose qu'on n'attend pas d'un inspecteur de Scotland Yard, c'est qu'il fasse avancer une enquête à coups d'intuitions fulgurantes (Carmichael et son fidèle Royston échangent parfois des plaisanteries à ce sujet). Aussi,  Carmichael garde pour lui ses hypothèses les moins orthodoxes.
Il n'aurait, de toute façon, pas autant d'occasions de briller en société que les romans d'Agatha Christie n'en offrent à Hercule Poirot. On fait sentir à l'inspecteur que son appartenance à une (modeste) famille de la gentry  ne suffit pas à l'exonérer pour le faux pas qu'il a commis, en entrant dans une branche de l'administration aussi peu recommandable que la police criminelle (peut-on l'admettre à la même table que les invités? non, bien sûr; "son père est propriétaire terrien dans le Lancashire: j'ai regardé dans le Wo's Who", intercède timidement tante Sukey, sans parvenir à impressionner le moins du monde l'intraitable lady Eversley: on lui servira un repas froid dans les quartiers des domestiques).

L'enquête, donc, est ennuyeuse, minutieuse, faite de procédures répétitives, bien plus lentes et bien moins excitantes que dans les romans dont l'action est située de nos jours.
Les "experts", il y en a, bien sûr, mais on sait qu'il n'y a pas de miracles à en attendre: "Les empreintes digitales ne sont plus ce qu'elles étaient, maintenant que les gens y sont habitués. De nos jours, nous pourrions aussi bien ne pas nous embêter à les relever: si quelqu'un a fait quelque chose d'illégal, il les aura effacées" (... ceci dit, on retrouve ce désenchantement face à la police scientifique quand, à notre époque, on s'aperçoit que les recherches de traces d'ADN, non plus, ne permettent pas de tout résoudre).
Naturellement, Carmichael a accès aux fiches que Scotland Yard (le vieux bâtiment de New Scotland Yard a été détruit pendant le Blitz; il est heureux qu'on ait pensé à mettre à l'abri les archives) détient sur tous les importants personnages présents à Farthing le dimanche fatal, et même à des informations plus confidentielles... mais...

... le rapport suivant [...] tenait sur une seule feuille:
Eversley, lady Margaret Violet Elisabeth, 
née Dorset le 4 novembre 1900 
à Wessex House, Londres. 
Parents: le 9° duc et la duchesse 
de Dorset, tous deux DCD.
Si elle était fille de duc (se demande très sérieusement le détective), n'aurait-on pas dû l'appeler lady Margaret, plutôt que lady Eversley?
Les ducs avaient la préséance sur les vicomtes,non?

Bah, pour l'importance que ça peut avoir... s'il y a une des personnes présentes sur les lieux du crime qui ne peut d'aucune manière y être impliquée, c'est bien lady Eversley, non?

Frères et sœurs: Peter Alan, 
né en 1904, 10° duc de Dorset. 
Millicent Florence, née en 1906. 
Éducation assurée par des précepteurs. 
Mariée (1918) à  lord Charles 
Caspian Eversley. 
Enfants: Hugh Caspian, 1919-1940, 
et Lucy Rowena, née en 1926.
Carmichael regarda au verso, mais c'était vraiment tout ce qu'il y avait. La carrière politique de lady Eversley ne pouvait pas être résumée par une série de statistiques - charges occupées, élections gagnées ou perdues - c'était une affaire d'influence exercée par l'intermédiaire de son mari, de son frère, de ses amis, de son argent. Tout ce que les archives officielles retenaient d'elle était qu'elle était née, qu'elle s'était mariée et avait eu deux enfants.

Prends garde, lecteur, aux fausses pistes: les "chapitres Carmichael" servent bien plus à contextualiser le récit, à nous faire sentir, à la fois, la distance qui sépare cette uchronie de notre ligne temporelle, et ce qui, dans la société britannique, résiste à tout changement, qu'à nous fournir des indices sur l'énigme policière proprement dite. Et puis, pour embrouiller encore un peu les choses, il y a des… comment appelle-t-on ça? des interférences dans l'enquête. Elles prendront bien des formes (j'essaie de ne pas spoiler).

Paradoxalement, on apprendra bien plus de détails révélateurs en lisant attentivement les chapitres narrés à la première personne par la candide Lucy, chapitres pourtant rédigés presque comme le journal secret d'une collégienne: pleins de digressions et de coq-à-l'âne, ils le sont aussi de confidences très intimes et d'observations qui ne manquent pas de sagacité: ce sera au lecteur de faire le tri! Une possibilité qui ne sera pas donnée à l'inspecteur, que la distance sociale qui le sépare de la petite-fille du duc de Dorset oblige à maintenir vis-à-vis de celle-ci un ton très formaliste, même quand il sera obligé, bon gré mal gré, de l'inclure dans la liste des complices possibles du meurtre: et il ne sera évidemment jamais question que l'inspecteur demande à  la jeune femme si l'un des insoupçonnables invités de ses parents lui semble suspect, et encore moins ce qu'elle pense des membres de sa famille.
Dommage pour lui, s'il avait eu l'occasion de discuter à bâtons rompus avec la jeune femme il aurait pu recueillir quelques-unes de ces informations qu'il a cherchées en vain dans ses dossiers: Lucy sent instinctivement (même si elle ne formulerait jamais l'idée de façon aussi brutale) que le milieu dans lequel elle a grandi est un nœud de vipères.


Et l'aspect uchronique du roman? on sait que Jo Walton aime bien les concepts d'uchronie (The Just City), de temporalités divergentes (My Real Children)...  mais dans ce roman elle n'a pas voulu que des bizarreries à la Poul Anderson distraient ses lecteurs du vrai sujet. Il faut bien ouvrir l'œil pour constater les changements que la divergence entre la ligne temporelle du roman et la nôtre ont apporté dans la vie quotidienne. Ou tendre l'oreille vers la radio que Lucy écoute distraitement.
Les bouleversements sociaux causés indirectement par les changements technologiques? Les allusions qui y sont faites nous font plutôt entrevoir une Angleterre que la "paix dans l'honneur" (supposée signée en 1941) aurait cryogénisée dans son roide maintien des années 30: "Il vaut sans doute mieux conduire soi-même qu'entretenir des chauffeurs qui rongent leur frein à la maison. Ils sont pire que des chevaux" remarque lord Eversley, quand il apprend que son gendre conduit lui-même son automobile (je ne sais pas ce que lord Eversley pensera lorsqu'il remarquera - si jamais il le remarque - qu'on vient d'installer des parcmètres américains ultra-modernes devant Lincoln's Inn).
Nous sommes dans un roman policier uchronique qui ne tourne pas le dos à quelques problèmes tout à fait contemporains.
Bon, je crois que nous avons fait le tour de tout ce que vous ne trouverez pas dans ce roman: pas de détective en jaquette qui, œillet à la boutonnière, sort de sa manche comme un prestidigitateur la solution de l'énigme; pas de prodiges de la science criminalistique, réels ou anticipés; pas de voitures volantes ou de zeppelins blindés; ce que vous trouverez en revanche, c'est une réécriture de l'Histoire (celle avec la grande hache) d'une vraisemblance troublante, un peu comme celle de Kevin Brownlow dans ce fameux simili-documentaire, It Happened Here; et deux personnages auxquels vous pourriez bien vous attacher - des personnages non dépourvus de défauts, heureusement imparfaits. L'un comme l'autre passent à côté d'indices qui crèvent les yeux du lecteur, cela sous-entend-il qu'ils sont stupides? Quand on s'apprête à traverser une rue, on regarde à droite, puis à gauche (ou le contraire: ça dépend du côté du Channel où l'on se trouve), n'est-ce pas? On lève rarement les yeux pour s'assurer qu'aucun piano à queue ne vient d'être jeté d'un cinquantième étage. Pourtant, en certaines occasions, il vaudrait mieux (c'est un peu, mutatis mutandis, ce qui arrive à Lucy et à Peter).
Si ce sont les chapitres consacrés à Lucy Kahn qui nous donnent le plus l'impression d'assister à un cataclysme au ralenti, c'est pour Peter Carmichael que l'histoire se termine vraiment mal: Lucy ne perd que ses illusions sur les siens, Peter perd ses illusions sur lui-même.

Il se rappelait avoir rencontré quelques années plus tôt, au cours d'une enquête sur une bande  de contrebandiers, des collègues de la Milice et de la Gestapo et les avoir trouvés plutôt sympathiques. Il s'était demandé comment leur conscience pouvait s'accommoder de certaines des choses qu'on leur faisait faire. Maintenant il savait.

Il est plus tard que tu ne penses,
lecteur de 1949.

Une vraie fin de roman noir, mais harmonisée sur le mode mineur: à l'avant-dernière page, comme dans tant de romans policiers anglais, une voix d'enfant récite une comptine (pourquoi les auteurs anglo-saxons de suspense semblent-ils à ce point obsédés par les nursery rhymes? c'est une question bien trop vaste pour que nous l'examinions aujourd'hui).
Si sombre qu'elle soit, la fin du roman est ouverte: tandis qu'elle l'écrivait, Walton a senti qu'elle ne pouvait pas en rester là et que l'histoire méritait une suite (elle lui en a donné deux: Ha'Penny - en français Hamlet au paradis - et Half a Crown - en français Une demi-couronne; ai-je besoin de préciser qu'elles valent elles aussi la peine d'être lues?).

Vous commencez à la connaître, Jo Walton: l'auteur de What makes this book so great? ne peut conclure le livre sans faire, à ses lecteurs qu'elle devine aussi boulimiques de livres qu'elle l'est elle-même, un petit signe discret.
Pour moi, je choisis Guerre et paix, parce qu'il était bien épais et que je ne l'avais jamais lu. Pour David, j'achetai le nouveau livre de l'auteur de cette histoire d'animaux qui avait eu tant de succès quelques années plus tôt, un roman d'anticipation intitulé Mille neuf cent soixante-quatorze. [David] avait toujours aimé H. G. Wells et Jules Verne et je m'étais dit qu'un livre de ce genre lui changerait les idées.
Quand je suis arrivé à ce paragraphe, je me suis tourné vers Mori qui, depuis sa stase temporelle de l'année 1979, lisait par-dessus mon épaule, invisible pour tout le monde sauf pour moi, et nous avons échangé un petit clin d'œil qui a filé à travers les années à la vitesse de la Machine de monsieur Wells.

...

Laissons le dernier mot à Jo Walton:

I had read a lot of cosy mysteries, 
Tey, Sayers, Christie, Heyer
and considered the interesting fact that they were 
about sudden violent death 
and yet they were written in a way 
that made them safe, indeed cosy. 
I thought I could use this to write about fascism, 
and not in a closed known historical context 
where we’re safe and sure of the ending either.
The Small Change books are about 
how people do bad things — how we do bad things,
 and allow them to be done in our name.
It’s easy to look at the Nazis and say 
they were monsters, at the concentration camps and 
imagine ourselves the victims. 
Looking at how real people come to the position 
of doing and allowing these things 
is much more uncomfortable.

I’ve always been a cheerful and optimistic person, 
and that’s why I wrote these books.
                                      Jo Walton


Jo Walton, Le Cercle de Farthing
(Farthing, Tor Books, 2006), traduit par Luc Carissimo
ISBN : 9782207113868
et en poche, collection Folio SF, 2017
ISBN : 9782072709005



dimanche 16 juillet 2017

Une non-suite et une fin



La dernière fille et le dernier garçon sur terre se préparent à attendre ensemble la fin de toutes choses. Ils ont de la chance: ils ont été les meilleurs amis du monde aussi longtemps qu'il y a eu un monde et maintenant qu'il n'y en a plus, ils restent, simplement, les meilleurs amis qu'il y ait nulle part, c'est déjà ça et ils auraient pu plus mal tomber.

Je suis en train de lire ça dans un livre pas encore écrit (un des privilèges qu'on a dans les rêves). 
Quel livre? Je n'en suis pas sûr. Peut-être s'agit-il de la fameuse "non-suite" que Philip Pullman a promis de donner bientôt à sa fameuse trilogie His Dark Materials, en français À la croisée des mondesJ'ai lu ça quelque part: il en parle tantôt comme d'une "companion trilogy", tantôt comme d'une  "equel", voulant dire par là que cette histoire ne se situe ni après sa première trilogie, comme une sequel, ni avant, comme une prequel. Philip Pullman aime bien inventer des mots.
En tous cas la fille du rêve, la dernière fille de l'univers, ressemble à la Lyra Belacqua du film (Dakota Blue Richards) - autre privilège de rêve: je vois tout ce que le livre décrit aussi clairement que si j'y étais.
Je peux bien vous avouer que je n'ai été totalement conquis ni par la pondéreuse trilogie romanesque de Pullman - un ouvrage que je n'ai certes pas détesté, mais que j'aurais aimé pouvoir aimer davantage - ni, pour des  raisons différentes, par sa réticente, incomplète et pourtant encore pesante adaptation cinématographique, et que le meilleur souvenir que j'en garde, c'est la frimousse de Dakota Blue Richards (et à vrai dire, cette ressemblance est la seule chose qui m'incite, au réveil, a supposer un lien entre ce rêve et l'univers de Philip Pullman*)
La veille au soir, justement, j'avais décidé de donner au film une seconde chance et (je n'avais rien trouvé de mieux à faire et il faut bien passer le temps) je l'avais glissé dans le tourne-disque avant de m'endormir.

La dernière fille et le dernier garçon se retrouvent donc ensemble à la fin de tout, il n'y a déjà plus grand' chose autour d'eux, et ce plus grand' chose s'écoule comme du sable. Tandis que le garçon peine à garder un visage, la fille, elle, persiste, sans effort apparent, à ressembler à Dakota Blue Richards.

Le garçon a besoin de réconfort.

- Raconte ce qui nous arrive, supplie-t-il.
Comme si c'était arrivé il y a longtemps.
Raconte, tu racontes si bien.
Alors elle raconte le peu qu'il reste à raconter.
- Nous sommes au centre de tout ce qui reste, et ce tout qui reste devient nous.
Je deviens toi, tu deviens moi, nous devenons nous.
Aussi longtemps qu'il reste quelque chose, ce  quelque chose est nous.
Je vois par tes oreilles, tu entends par mes yeux.
Tu es ma parole, je suis ta voix.
Tu es mes cheveux, 
je suis tes dents. 
Tu es ma main, 
je suis ta main.

Elle parle ainsi pour deux jusqu'à la fin.
Le peu qui reste à présent de ce qui fut tout ressemble à une poignée de sable.

Et c'est comme ça, juste quand je lis ces dernières lignes, que le rêve finit.




À l'aube, la moitié du ciel est restée grise. Il avait plu de la cendre. L'air sentait la fumée. Toute la nuit, des pinèdes avaient brûlé à quelques dizaines de kilomètres au nord. Le monde continuait.

* À moins que... à la réflexion, il y a peut-être quelque chose de pullmanien dans cette idée, que tout se résout en poussière, en sable?

mercredi 28 juin 2017

Tu ne devrais pas rire (Alexandre Ikonnikov)



À Kirov, sur les bords de la Viatka, Alexandre Ikonnikov vit toutes sortes d'aventures, qu'il raconte, en les romançant à peine, dans des romans et des nouvelles. Son recueil, Dernières nouvelles du bourbier, a été traduit par Antoine Volodine (pour les nouvelles parues en russe) et Dominique Petit (pour celles qui étaient parues en allemand).
Peut-on rire de tout? se demanderont sans doute quelques lecteurs.
À quoi Ikonnikov répondrait, je suppose:
Si on ne rit pas, alors on fait quoi? Vous avez une idée?

La légende de la mort

Le chirurgien m'a enfoncé un doigt dans le ventre et, en entendant mon gémissement, il a secoué la tête et il a dit:
- On opère! 
- Déshabille-toi! Tu peux garder ton pantalon, m'a dit l'infirmier en poussant le lit à roulettes. Je respire comment, par la bouche ou par le nez? j'ai demandé quand on m'a posé le masque sur la figure.
- Peu importe, a dit quelqu'un en tournant le robinet de la bouteille.
Ensuite, l'obscurité s'est faite.
En rêve, j'ai vu une masure au fin fond de la forêt. Une petite vieille était assise sur le seuil. Elle n'avait qu'un œil et sentait puissamment le formol.
- Assieds-toi, m'a-t-elle dit avec douceur. Qui es-tu?
- Sacha. J'ai l'appendicite. Et vous?
- Moi, je suis la Mort, a déclaré la vieille avec un sourire. Veux-tu que je te parle de moi?
- Je n'ai rien contre. Je peux prendre des notes?
- Mais bien sûr, quelle idée!
- Merci.
Et la Mort se cala confortablement et entama son récit.
- Quand j'étais toute petite, j'avais une vue excellente. Lorsque j'apercevais un animal faible ou malade, je me dirigeais immédiatement vers lui. Puis les humains sont apparus, et parmi eux se trouvaient également des faibles et des malades. Tout se déroulait selon des principes de justice, et j'étais heureuse. Mais les humains ont commencé à mener des guerres terribles!
La Mort tapa du pied avec colère.
- Une balle m'a emporté un œil, et avec l'âge, le deuxième voit de moins en moins bien. Pour observer un humain, je suis souvent obligée de me le mettre sous le nez. Et parfois je ne vois rien du tout. Je rôde d'un bout à l'autre du monde et je me dis que j'ai été à l'origine de beaucoup d'injustices. Mais, comme ça se produit souvent chez les aveugles, mon ouïe s'est aiguisée. Si j'entends un homme prétendre qu'il a tout réalisé au cours de son existence, je me précipite vers lui. Il y a peu de temps, j'en ai entendu un qui se vantait: il avait construit une maison, fait des enfants, planté un arbre et mis à la banque un de ces paquets d'argent qui devait suffire, bien géré, pour le bien-être de ses petits-enfants. Je me suis occupée de lui, et les médecins ont prétendu ensuite qu'il était encore jeune et en excellente santé, ha! ha! ha! C'était sa faute. Il y en a aussi qui m'énervent pour d'autres raisons. Par exemple, ce grand-père de quatre-vingt-treize ans qui a décidé de sauter en parachute. Je ne suis pas intervenue. Puis il a eu envie d'examiner le soleil au télescope. J'ai continué à attendre. Et voilà maintenant qu'il déclare qu'il vaut faire un voyage au Katanga. Je veux aller au Katanga, qu'il dit, un point c'est tout! Qu'est-ce que tu peux bien faire en face de ça? J'ai craché de dépit et je suis partie. Qu'il vive, celui-là.
- Je ne suis pas allé au Katanga, moi non plus, ai-je dit, et j'ai ouvert les yeux.
Dans la chambre régnait l'obscurité, sur les tables de nuit brûlaient des bougies. Voyant que je m'étais réveillé, le type du lit d'à côté m'a expliqué:
- Pendant que tu dormais, un chauffeur de camion a renversé un poteau électrique devant l'hôpital. Il était soûl. D'après l'électricien, il n'y aura pas de courant avant deux jours.
J'ai commencé à rire.
- Le chirurgien a dit que tu ne devais pas rire, a ajouté le type. Ça pourrait faire craquer la suture.
Je me suis mis à rire plus fort et j'ai regardé sous la couverture. Du sang s'échappait de mon pansement et me coulait sur le ventre.
- Arrêtez de rire! s'est écriée l'infirmière qui venait d'entrer. Ça va faire craquer la suture!
Mais je ne pouvais plus m'arrêter. Mon rire est devenu muet, puis totalement hystérique. Alors l'infirmière m'a fait une piqûre, et je me suis endormi avec d'agréables pensées en tête. Je pensais qu'après ma sortie de l'hôpital, je ne me presserais pas pour tout faire d'un coup. J'allais vivre lentement, j'allais savourer les jours un à un.


Alexandre Ikonnikov
traduit par Antoine Volodine et Dominique Petit, 
éditions de l'Olivier, 2003; 
et, en poche, Points / Seuil, 2004


mercredi 21 juin 2017

Le genre de questions qui méritent une enquête (Manuela Draeger à l'école des loisirs, 4)


En 2015, Manuela Draeger, après quelques années de silence, a publié à L'École des Loisirs une nouvelle énigme policière: Moi, les mammouths (prudent, l'éditeur range le roman dans les catégories "aventure et policier science fiction, anticipation". Tout ça à la fois).
On y retrouve Bobby Potemkine et Lili Nebraska: on ne change pas une équipe dont les membres se disent les uns aux autres: "Heureusement qu'on était ensemble", ce que Bobby, qui a le sens de la formule, condense en: "Heureusement qu'on s'a".

Je ne sais pas, vous, les mammouths, mais moi, je croyais qu’il n’y en avait plus depuis dix mille ans au moins. (ça, au cas où vous vous le demanderiez, c'est le "prière d'insérer" - on appelle comme ça le petit texte qui figure sur la quatrième de couverture - du livre. Ça met tout de suite dans l'ambiance, non?) Et vous, je ne sais pas, mais les mammouths, moi, je préférerais ne pas me trouver sur leur route. Avec cette odeur qu’ils dégagent de laine mouillée et d’herbe pas très fraîche, sans parler de l’habitude qu’ils ont d’écraser les gens. En particulier les directrices de Maisons du peuple. Et les mammouths, vous, je ne sais pas, mais, pour moi, ils ne posent pas de questions déplacées sur leurs minijupes. Mais quand on en voit, des mammouths, qui se promènent vers l’horizon au crépuscule, ça paraît bizarre et ça laisse encore pas mal de questions en suspens. Le genre de questions qui méritent une enquête. Et là-dessus, pas de doute : Bobby Potemkine, c’est encore à toi de jouer.

Pourquoi est-ce à Bobby Potemkine de jouer?
Parce que:
... à partir d'un certain moment, il a bien fallu (ça, c'est un extrait du premier chapitre) que quelqu'un se charge d'élucider les énigmes les plus bizarres, et c'est Lili Nebraska qui a été désignée pour remplacer la police. Elle m'a demandé de l'assister et j'ai accepté, plus par amour pour Lili que pour mes qualités de fin limier, car je suis plutôt mauvais en police, quand on y pense. Je m'applique, je fais de mon mieux, mais, quand je fais le bilan, je m'aperçois que je n'ai pas résolu beaucoup de problèmes. La plupart des dossiers que j'ai ouverts n'ont jamais été refermés de manière satisfaisante. Que ce soit l'affaire des parapluies grandioses, celle des gamins magnétiques ou encore le problème du yack chanteur. Aucune solution n'a été trouvée là-dessus. Et j'ai pris des exemples au hasard.



La liste des enquêtes qui n'ont rien donné est nettement plus longue:
L'affaire de la septième bestiolette.
L'enquête sur les miroirs sans reflet.
L'affaire des locomotives sauteuses.
L'affaire des faux-vrais fromages.
L'enquête sur Jean Popocatepetl.
L'affaire des poupées fumigènes.
L'affaire des mille et une nuisettes.
Le problème du microbe géant.
L'histoire de la tempête en bocal.
... Et bien d'autres.

Voyez-vous, il m'est arrivé, à moi aussi, de penser que Bobby Potemkine n'était pas très bon en police - je ne dirais pas mauvais, car il est persévérant, et il pose de bonnes questions, même quand il doit les poser, les questions, à des témoins qui le mettent mal à l'aise, par exemple des mouettes (de vraies pestes, ces mouettes). 
Et j'apprécie sa franchise quand il reconnaît qu'il ne gagne pas à tous les coups.
Je l'aime bien comme il est, Bobby
(et je soupçonne que Lili Nebraska, 
bien qu'elle soit très discrète sur ce sujet, 
finirait par dire la même chose, 
si on la cuisinait un peu). 

En apprendrons-nous davantage, un jour, sur l'affaire des parapluies grandioses?
Et le problème du microbe géant, serons-nous jamais certains qu'il a été correctement posé? (parce que, vous vous en souvenez, à l'école les problèmes c'était pas trop son truc, à  Bobby Potemkine, il était plus doué pour écouter ses camarades lui raconter leurs rêves comme si elles venaient d'en sortir).
Et pour  l'affaire  des poupées fumigènes, on risque de rester encore longtemps dans le brouillard.

Car il n'est pas le seul à ne pas gagner à tous les coups, Bobby Potemkine.

En avril 2016, Manuela Draeger et Elli Kronauer ont publié un communiqué commun:
Pendant quinze ans, L’École des Loisirs a permis à notre polyphonie post-exotique d’exister, de s’affirmer et de s’ancrer dans la réalité éditoriale. Dès 1999, nos ouvrages se sont succédés dans la collection Medium et les deux auteurs que nous sommes se sont fait connaître, alors que l’idée même d’une construction littéraire à plusieurs voix semblait condamnée à rester inopérante et obscure. Elli Kronauer a publié cinq recueils de bylines, Manuela Draeger treize petits romans mettant en scène des enquêtes bizarres de Bobby Potemkine. L’apport de cette maison d’édition à notre projet collectif est donc énorme, à cette aventure poétique en quarante-neuf volumes menée aussi ailleurs, chez d’autres éditeurs, par nos camarades Antoine Volodine et Lutz Bassmann.

Nous aimerions dire haut et fort à quel point nous sommes redevables à Geneviève Brisac de nous avoir accueillis dans la collection qu’elle dirigeait. De nous avoir offert un merveilleux espace où notre littérature, avec tout ce qu’elle pouvait comporter d’éléments parfois déconcertants, aura pu exister pleinement, sans entraves ni exigences autres que celles que nous nous fixions nous-mêmes. Pendant quinze ans, nous avons pu confier à Geneviève Brisac nos petites proses d’origine carcérale, nos émerveillements et nos petits rêves pour jeunes et moins jeunes adultes. Notre éditrice nous a laissé construire ces pièces indispensables à la maison post-exotique, en respectant scrupuleusement notre souhait de rester durant toute cette longue période dans un quasi-anonymat et de n’avoir comme preuve de vie concrète que nos textes : sa complicité était sans faille, fondée sur un sens profond de la poésie et de la littérature. Des années et des années à pouvoir patiemment faire grandir notre monde, grâce à l’intuition, au soutien et à l’autorité amicale d’une éditrice parfaite.

Nous en parlons au passé, car, Geneviève Brisac écartée, nous ne publierons plus à L’École des Loisirs.


Le nom de  Geneviève Brisac ne vous est sûrement pas inconnu (mais si, cherchez bien: par exemple, c'est elle qui avait convaincu Florence Seyvos d'écrire pour L’École des Loisirs).

Je suis content, chaque fois que j'ai des nouvelles de Bobby Potemkine (je m'interdis de parler de lui au passé). Ça me réconforte de le savoir quelque part, en train d'écouter un orchestre de mouches ou de manger une glace aux groseilles polaires. Que fait Bobby Potemkine en ce moment? et que devient Lili Nebraska? Quand je n'en ai pas,  des nouvelles, je me fais un peu de souci pour eux. Je me dis, pour me rassurer, "heureusement qu'ils sont ensemble, heureusement qu'ils s'ont".

Manuela DraegerMoi, les mammouths,
collection Medium, L'École des Loisirs, 2015

Image © L'École des Loisirs, 2015

mardi 20 juin 2017

Quelques lectures pour l'été?



Pendant longtemps, nous avons été loin, 
et, en tous cas, nous avons été ailleurs. 
Manuela Draeger, Belle-Méduse




Fidèles, constants, bienveillants visiteurs de ce blog, 
mon petit doigt me dit que dans les prochains jours, 
les prochaines semaines, les prochains mois, 
et, qui sait? les prochaines années 
vous ressentirez fréquemment le besoin de 
chercher, loin de votre quotidien, 
du réconfort dans les livres.

Les circonstances exceptionnelles 
rendent nécessaires des mesures exceptionnelles: 
si, l'été dernier, il m'avait semblé indispensable 
- mais aussi suffisant - 
de vous recommander avec chaleur deux romans 
pour lesquels j'avais eu deux très gros coups de cœur,
 je vais cette année attirer votre attention sur quelques œuvres 
pas toujours aussi brillantes que
(et vous ne m'en voudrez pas si je les recommande
avec moins de chaleur: 
par cette canicule où les poissons ont tant de mal à choisir 
entre le court-bouillon et la poêle à frire qu'ils vont parfois jusqu'à 
se réfugier dans l'abstention, 
pour la chaleur, on est déjà servis, non?); 
pas forcément inoubliables, pas même nécessairement 
totalement réussies, il aura suffi
pour que je choisisse de vous en parler 
qu'elles m'aient intéressé un moment, 
qu'elles m'aient emmenés loin, ou ailleurs, ou les deux, 
ou ni l'un ni l'autre mais quand même quelque part.

Par exemple, dans un billet qui sera publié dans un proche futur 
(quand donc? vous le verrez bien)
il sera fait mention de cet ouvrage
dont le titre révèle fort peu sur le contenu:


J'espère que ça éveille votre curiosité!
Patience, on y sera bientôt!




dimanche 11 juin 2017

Fort Gauld


Ah il est fort, Tom Gauld.
On comprend que tout le monde soit jaloux de lui, et pas seulement parce qu'il a un jetpack 
(ceci dit, moi aussi j'aimerais bien un jetpack).

Guardians of the Kingdom, pl. 46






































Admirez sa présence d'esprit: dès 2001, dans cette planche extraite de Guardians of the Kingdom ( Les Gardiens du Royaume), paru en 2001, donc, chez Cabanon Press (actuellement indisponible: j'ai chipé cette planche au n° 3 du magazine Black, qui est à ma connaissance le seul à l'avoir publiée en français), il mettait en garde ses lecteurs contre le... contre la... contre le danger de se tromper de côté, quoi. Comment pouvait-il se douter que, seize ans plus tard...  Ça restera sans doute un mystère: les grands auteurs de BD ont tous leurs petits secrets.

Image © Tom Gauld et Coconino Press, 2005 

jeudi 8 juin 2017

La méthode du chevalier Dupin


D'un rêve long et compliqué (dans une première partie, je devais me rendre, pour y accomplir quelque mission secrète, à une adresse où je savais que, par pure coïncidence, vivait un vague copain qui habitait chez sa mère; or je n'avais pas  envie qu'ils sachent - ni le vague copain, ni sa mère - que j'étais venu (pourquoi? Hum...  disons, à cause du caractère secret de ma mission), aussi, j'élaborais un plan compliqué pour cacher mon sac à dos (qui aurait pu me ralentir dans une entreprise où le timing était important) dans un recoin de la cage d'escalier où on aurait peu de chances de le voir, le temps nécessaire pour que je fasse ce que j'avais à faire dans l'immeuble - j'ai oublié quoi - et naturellement à ce moment je croisais entre-deux étages un de nos amis communs; s'ensuivaient des péripéties qui méritaient sans doute, elles aussi, d'être oubliées) la partie dont je me souviens le plus précisément, c'est celle où je m'attardais à  rêvasser (c'était un rêve nocturne pendant lequel je daydreamais: ça arrive) devant la façade d'un grand bâtiment néo-classique en ruines. Je suivais, en l'écoutant distraitement, une personne qui voulait absolument me faire découvrir un musée contemporain récemment inauguré (elle discourait sur la "philosophie" qui avait "présidé" à la "programmation", vous savez, cette sorte de discours dont on se fatigue très vite). Comme nous approchions de ce fameux nouveau musée, situé dans un quartier qui présentait, comme beaucoup des villes dans lesquelles nous passons notre temps d'éveil, un aspect dévasté, à la fois inachevé et ravagé, je remarquais un bâtiment de l'autre côté de la rue: une vaste construction à l'abandon - peut-être un ancien musée, justement - surabondamment pourvue de pignons, frontons, frises, fausses colonnades. Les ouvertures basses, condamnées par des rangées de briques, suggéraient une démolition programmée. Une coupole écroulée avait laissé entre deux attiques un vide qui avait un faux air de terrasse. Je me disais que, ne fût-ce que pour pouvoir paresser sur ce semblant de terrasse,  j'aurais aimé habiter cette ruine.
Pendant ce temps ma guide, sautant du coq à l'âne, se mettait soudain à déplorer la disparition des petits commerces dans le quartier. 
Était-ce une mise en garde contre la tentation d'emménager dans le coin? 
Avait-elle deviné à mes changements d'expression, ainsi qu'eût pu le faire le chevalier Dupin, le tour qu'avaient pris mes pensées?



dimanche 4 juin 2017

Dernières prédictions concernant la fin de l'univers


Don't get eaten by anything, 

de Dakota McFadzean (mais si, vous vous souvenez, je vous en ai parlé) sortira en français sous ce titre alléchant

Soudain l'univers prend fin, 

aux éditions Çà et Là, juste à temps pour les fêtes de fin d'année. 
Ça nous promet de sacrés réveillons.


(surtout que les éditions Çà et Là ont déjà un catalogue
pas piqué des hannetons mutants)


jeudi 1 juin 2017

Vu et approuvé


Les billets parus sur ce blog au mois de Mai ont été officiellement approuvés par le Hibou et la Minouchette: un label de qualité que, j'en suis sûr, nos lecteurs apprécieront à sa juste valeur.

- La motion est adoptée? Pas besoin de recompter les voix?
- Pas la peine.

- Alors, on se la fait, cette sieste?
- Je veux.

- Tes moustaches... elles...
cha...

- ... tou...   zzzzz...


Le jury qui a décerné cette distinction à Tororoshiru était composé de Fuku-chan et Marimo, respectivement chouette et chatonne ayant débuté dans la vie comme mascottes du Hukulou Coffee à Osaka avant d'accéder au statut envié de célébrités de l'internet. Les images ci-dessus proviennent du site du Hukulou Coffee et ont, par la suite, migré un peu partout sur le web: ceci n'est pas un message publicitaire.


dimanche 21 mai 2017

Zootopia: une tragédie toute mignonne




    “We desire our present civilization to advance steadily 
toward some kind of Utopia. 
The thought that it may decay and collapse, 
and that all its spiritual treasure may be 
lost irrevocably, is repugnant to us. 
Yet this must be faced as at least a possibility. 
And this kind of tragedy, 
the tragedy of a race, must, I think, 
be admitted in any adequate myth.” 

Nous voulons que notre civilisation se fixe 
comme objectif de parvenir à une forme d'utopie. 
L'idée nous répugne que puissent être inscrits, 
dans le destin de cette entreprise, sa corruption 
et son effondrement, la perte de ses trésors spirituels. 
Cependant, cette perspective doit rester présente 
à notre esprit, au moins comme une éventualité. 
Ce motif tragique, la tragédie 
de la transmission d'un destin
ne doit jamais être absent lorsque nous 
essayons de créer un mythe.



Il y a des œuvres qui sont des jungles, d'autres qui sont des zoos, ou encore des parcs à la française ou des jardins de curé. Quelle catégorie, pour Zootopia? Méfions-nous des évidences.

Aux nombreuses attractions qu'offre, à ceux qui le rêvent,
ce rêve agité qu'est le Rêve Américain
s'est ajoutée récemment cette variante du Palais des Miroirs (également connu, dans quelques luna-parks, sous le nom de Palais des Illusions): la vision, située dans un futur proche, d'une société "color-blind". Une société dans laquelle, non seulement on aurait cessé de classer par réflexe ses concitoyens selon la nuance de leur épiderme, mais on prêterait moins d'attention à ce détail qu'à la marque de leur smartphone (il y a des limites à la suspension d'incrédulité: on aurait, je le crains, beaucoup de mal à convaincre nos contemporains  de la possibilité d'une société dans laquelle le choix d'un smartphone ne serait pas un marqueur social. Chassez l'esprit de discrimination par la porte, il revient par la fenêtre).


Zootopia nous emmène dans une utopie qui ressemble fortement au pays de rêveurs mentionné plus haut (c'est une utopie pleine de gratte-ciels). Peaux, poils et carapaces s'y parent de toutes les couleurs du spectre, mais on ne se permet pas d'en déduire quoi que ce soit sur le caractère de leurs porteurs (il y a des ours blancs et des moutons blancs, et, la nuit, les éléphants ne sont pas moins gris que les souris): ce n'est donc pas, dans ce pays-ci, la couleur (au sens littéral) qui compte* : la difficulté initiale que les Pères Fondateurs de Zootopia ont dû surmonter, c'est que certains des pèlerins multicolores qui l'ont construite étaient des prédateurs qui considéraient d'autres pèlerins tout aussi multicolores comme leurs proies.
L'idéal vers lequel tend la société zootopique n'est donc pas la "color-blindness" mais la, euh… blindness, ça veut dire cécité… la "cécité à la position dans la chaîne alimentaire", c'est un peu long, mais je ne sais pas faire plus court. La difficulté à le nommer, cet idéal, rend manifeste son rattachement  à la tradition anglo-saxonne du nonsense, non? Pour trouver un meilleur mot, il faudrait faire appel à un spécialiste de la chose, par exemple Humpty-Dumpty (je l'ai appelé, mais je n'ai eu que sa boite vocale: il était en conférence). À première vue, une telle société ne peut trouver naturellement sa place que dans les contrées brillamment colorées de la nursery-rhyme et de la whimsy (depuis longtemps annexées par le royaume enchanté de Disney Productions: ça tombe bien, c'est un film Disney).
Pour le vérifier, voyons si, en re-transposant  la situation décrite dans Zootopia dans le monde dominé par les humains, on obtient quelque chose d'absurde: ça donnerait: une société dans laquelle tout le monde aurait renoncé à se demander s'il est désirable que l'homme soit exploité par l'homme, ou s'il vaudrait mieux que ce soit le contraire...
Euh... j'ai dit une bêtise (ça m'arrive): 
en fait, on n'a pas tellement besoin de transposer.
Il nous suffit de jeter un coup d'œil autour de nous 
pour y voir des homo sapiens qui souhaiteraient construire 
exactement cette utopie-là.

Zootopia,  sous l'apparence d'une silly symphony hypertrophiée, serait donc une allégorie transparente? réductrice? naïve?
Transparente: oui.
Réductrice: pas tant que ça, car le scénario fait bon usage de la complexité de la nature: il y a de très gros herbivores au caractère pas commode, et les carnassiers les plus petits ne sont pas les moins teigneux: voyez les musaraignes.
Et naïve...
... posons une question naïve, pour voir: mais qu'est-ce qu'ils mangent, tous ces animaux dont les habitudes alimentaires ataviques sont si contrastées?

La réponse est dans le film, et elle n'est pas naïve:
ils mangent de la junk food.

Hmmmmmm... pas comme dans Soleil Vert, quand même? Non? Sûrement pas? ça passerait encore pour des carnivores, mais des herbivores, disons au hasard des ovins et des bovins qu'on nourrirait de sous-produits de carcasses d'animaux réduits en farine, ça ne pourrait exister nulle part, même au royaume des fables, ce serait encore plus absurde que des renards en chemise hawaïenne ou des dromadaires en jogging?
Oh.
Flûte, j'ai encore dit une bêtise 
(qu'est-ce que j'ai en ce moment?):
en fait, nous n'avons même pas besoin de nous forcer 
pour avaler cette énormité, 
nous sommes déjà en train de la digérer.

Ici, Joyce Carol Oates a envie de s'inviter dans le débat: dans la postface, intitulée "Réflexions sur le grotesque", de ce recueil de nouvelles dont nous parlions justement il y a quelques semaines, elle insinue: "la place de l'humanité dans la chaîne alimentaire… serait-ce là la connaissance innommable, le tabou ultime, qui donne naissance à l'art du grotesque?… ou à toute forme d'art, de culture, de civilisation?"

... Supposons que nous sommes des gnous ou des oryctéropes, et remplaçons "la place de l'humanité dans la chaîne" par "la place dans la chaîne de notre voisin de palier qui laisse des poils partout", et nous réalisons que la question soulevée par Oates vaut pour les zootopiens comme pour les humains.
Dès qu'on se demande "que mangent-ils, les zootopiens? d'où viennent les additifs dans leurs ice-creams, dans leurs pâtisseries, dans les délicieux entremets qu'on sert dans les mariages de musaraignes?" on s'aperçoit que la question que la scène d'ouverture du film (le spectacle de fin d'année de l'école primaire de Bunnyburrow) a évacuée d'une façon badine n'a jamais cessé de se poser.
Et on saisit mieux que la position la plus ambiguë, dans cette fameuse chaîne alimentaire, ce n'est pas celle des lions (qui sont prêts à beaucoup de concessions pour qu'on ne les dérange pas dans leur occupation la plus importante: la sieste), ni celle des lapins (qui ont tendance à préférer, à tout bouleversement social, la préservation même inconfortable du statu quo), c'est celle des moutons et des cochons.
Je n’ai rien contre les moutons et les cochons, notez bien: j’ai pour voisins plusieurs familles de moutons et de cochons, et, je peux en témoigner, ce sont de très braves gens, le coeur sur la patte et tout; mais  écoutons-les parler, il ne faut pas les encourager beaucoup pour qu’ils se laissent aller à dire, par exemple,  c’est pas normal qu’on ait créé des emplois réservés aux, comment on dit déjà, aux mammifères dotés d’un métabolisme différent, même que dans le temps, on ne disait pas ça, mammifères au métabolisme différent, avant on employait un mot plus facile à retenir et qui disait bien ce qu’il voulait dire, mais maintenant soi-disant que c’est pas zoologiquement correct, c’est comme ces lapins qui vous regardent de travers si vous leur dites qu’ils sont mignons, on se demande où ça va s’arrêter, groïnk.
D'où vient cette insécurité qui transparaît si fréquemment dans leur discours? Être mouton ou cochon, en zootopie, ça correspondrait, chez les humains, à faire partie d'une classe moyenne qui ressent intimement la fragilité des douteux privilèges à elle concédés par la méga-faune.
Et, songez-y: ce qui, dans une telle société, permet à des musaraignes de devenir big boss, c'est leur habitude de - leur aptitude à - manger sans discrimination tout ce qui n'aura pas eu la possibilité de les manger avant.
Ce sont les omnivores qui, à Zootopia, ont fixé les règles tant sociales qu'économiques: le choix qu'ont fait les Mister Big étant moins de les transgresser que de les appliquer sans prendre de gants. Peu importe qu'une musaraigne pèse moins d'un pour cent du poids du plus petit des ours; dès lors que la loi reconnaît à la musaraigne le droit de manger chaque jour trois fois son poids de protéines, la capacité de la musaraigne à amasser des victuailles fait suffisamment rêver les ours pour qu'ils la prennent pour role model et pour maître à penser: pour qu'ils adhèrent à un modèle économique qui donne la préséance à ceux qui ont vocation à accumuler de la richesse sur ceux qui ont vocation à en créer (le raccourci scénaristique qui nous fait passer des champs de carottes de Bunnyburrow à la barquette de plastique des carrots for one évoque ce modèle avec un réalisme réfrigérant saisissant).

Ouvrons une parenthèse:
saviez-vous que le talentueux Peter De Sève
a été un des principaux contributeurs
au character design de Zootopia?
Fin de la parenthèse.

En Zootopie, ce n'est pas le fait d'être doté de cornes, de ramures, de défenses, de canines, de carnassières qui assure l'intégration des mammifères dans la société: c'est leur capacité à adhérer à (et à tirer le meilleur parti de) ce système  de production globalisé dans lequel une protéine est une protéine, peu importe d'où elle vient.

On a beaucoup parlé d'économie ces derniers temps; il n'est pas inopportun qu'un dessin animé plein de mignonnes créatures aux grands yeux nous rappelle (à nous mammifères superlatifs, pardon supérieurs) que notre choix d'un système économique dépend de ce que nous sommes, au sens propre comme au sens figuré, disposés à avaler.

Il y a deux cents ans William Blake notait sévèrement: Même Loi pour le Lion et le Bœuf, c'est Oppression.
Je me demande si c'est la lecture de William Blake (si les Indiens lisent William Blake, pourquoi les buffles du Cap ne le liraient-ils pas?) qui a inspiré au capitaine Bogo la réflexion désabusée: Ce n'est pas vous qui avez cassé le monde, Hopps. Il a toujours été cassé
Je suis sûr d'avoir déjà entendu ce genre de maxime sortir du mufle d'officiers de police à l'oreille fendue, dans nombre de classiques (des cinéphiles plus méthodiques que moi trouveront sûrement une foule de références, pour l'instant il ne m'en vient qu'une ou deux, pas toutes neuves, à l'esprit): les "capitaine Bogo", ces officiers no-nonsense, bourrus, cachant un cœur énorme sous d'épaisses couches de lard et de cuir tanné, on les a déjà vu dans un tas de films et de feuilletons… n'est-ce pas, capitaine Dobey?

Et que dire des demi-sels qui vous jettent, d'une pichenette, leur cure-dent à la face, des seconds couteaux qui font le signe de croix avant d'aller réfrigérer, des gentilles fliquettes qui rosissent comme des éléphantes quand leur chef leur souhaite un bon anniversaire, et de l'appartement triste où l'on entend tout ce que beuglent les voisins... autant d'images familières qui nous arrachent un sourire de connivence...
Puis, au détour d'un couloir de commissariat, nous croisons un guépard**, un représentant de l'ordre… euh, non, de l'espèce la plus rapide (sur courte distance) de tous les mammifères terrestres… mais c'est un guépard obèse.
Un guépard obèse. Vous commencez à comprendre pourquoi, dans le titre de ce billet, j'ai appelé Zootopia "une tragédie"? J'aurais dû plutôt dire un mythe tragique, imaginé par des gens qui ont médité l'avertissement d'Olaf Stapledon. Une utopie qui transforme les guépards en boules de suif est déjà bien lézardée***.

Le scénario fait passer ça en jouant sur le cliché immédiatement reconnaissable du flic accro aux donuts (qui doit être présent, la tradition l'exige - à moins que ce ne soit inscrit dans une convention syndicale? - dans tous les polars américains). Encore un! Zootopia, c'est vrai, fait un usage abondant - surabondant même, aux yeux de certains critiques - de clichés empruntés aux crime movies, aux noir, aux police procedurals, à l'urban fiction...
Mais justement, cette accumulation de clichés n'a pas qu'une vocation comique.

Ses ressorts comiques, Zootopia va les chercher  très loin des inoffensives petites blagues anthropomorphiques qui parsemaient les précédents films Disney, et beaucoup plus près des cruautés balzaciennes de la comédie animale de Grandville. Dans les "classiques" de Disney, l'attribution occasionnelle à des animaux d'un comportement caricaturalement humain sonnait toujours un peu faux: le vieux Saint-Hubert, dans Les 101 Dalmatiens, qui parlait comme un général en retraite, pour ne rien dire du colonel Hathi dans le Livre de la Jungle (version  1966), étaient en décalage avec les autres personnages. Ces grossières tentatives de satire alourdissaient des films qui devaient l'essentiel de leur charme à la légèreté de leurs protagonistes. Aucune rupture de ton de ce genre dans Zootopia, pas davantage de faux raccord entre le monde merveilleux où les lapins peuvent entrer à l'académie de police et le nôtre: des dromadaires qui font du jogging... nous en croisons tous les jours, n'est-ce pas?

Même l'échange, dans l'avant-dernière séquence, entre Judy et son partenaire,  la fameuse réplique  digne d'une comédie de Lubitsch ou de Wilder ("Do I know that? Yes. Yes I do"), remplit une fonction bien précise (en plus de celle de faire fondre le cœur de tout spectateur normalement constitué comme fond un Jumbo Pop sur un toit brûlant): celle de nous confirmer (en tirant définitivement un trait sur l'impossibilité, jusque-là supposée, d'une romance entre nos deux peluches favorites) que les personnages de Zootopia sont bien, en réalité, des humains. Des humains avec de grandes oreilles, mais des humains quand même****.






Oui, décidément, j'aimerais bien lire un essai de Joyce Carol Oates sur Zootopia. Respectueusement, je lui proposerais pour épigraphe une citation de son cher Edgar Poe:
... Une tragédie qui s'appelle L'Homme
Et dont le héros est le Ver conquérant.


Il y a des œuvres qui sont des jungles, d'autres qui sont des zoos, ou encore des parcs à la française ou des jardins de curé. Pour moi, Zootopia, c'est… au moins jusqu'à un certain point, le parc mémorial de Ground Zero. Un mémorial, un mémento du prix payé pour ce que nous appelons la civilisation*****.





Dans une scène de Zootopia coupée au montage (mais visible sur youtube), on entend le grand-papa Hopps s'exclamer "Foxes are red because the Devil made them!". Mais bon, c'est un lapin.

** Si, si, regardez-le bien, regardez ses taches: ce n'est pas un léopard, c'est bien un guépard.

*** Cette locution imagée ne doit en aucune façon être interprétée comme impliquant un appel à la ségrégation ou à la discrimination envers les lézards.

**** Il ne reste plus, à nos détectives au poil soyeux, qu'une vérité choquante à révéler à leurs concitoyens:  Carrots for one are people!

***** Puisque depuis un certain temps déjà vous tolérez sans protester que je déballe ici mes récits de rêves, je peux bien vous en raconter un tout récent: j'ai rêvé l'autre nuit que je lisais les news sur allo ciné ou un autre site web de ce genre-là, et j'apprenais qu'une suite de Zootopia est prévue. Même que (spoiler) dans une des intrigues secondaires, nos mammifères préférés enquêteront sur un mystère dans lequel Gazelle sera impliquée: vous n'avez donc pas fini de l'entendre, il faudra vous faire une raison.
A moins bien sûr que ce rêve n'ait eu aucun caractère prémonitoire.
Et vous savez quoi? Sur le caractère prémonitoire (ou non) des rêves, je ferai comme Confucius: je me garderai bien d'émettre une opinion.


Illustrations © Disney, Amblinn, Peter de Sève et The New Yorker.