jeudi 21 février 2013

Là où vont les abounas


Cinoc, qui avait alors une cinquantaine d'années, exerçait un curieux métier. Comme il  le disait lui-même, il était "tueur de mots": il travaillait à la mise à jour des dictionnaires Larousse. Mais alors que d'autres rédacteurs étaient à la recherche de mots et de sens nouveaux, lui devait, pour leur faire de la place, éliminer tous les mots et tous les sens tombés en désuétude. Quand il prit sa retraite, en mille neuf cent soixante-cinq, après cinquante-trois ans de scrupuleux services, il avait fait disparaître des centaines et des milliers d'outils, de techniques, de coutumes, de croyances, de dictons, de plats, de jeux, de sobriquets, de poids et de mesures; il avait rayé de la carte des dizaines d'îles, des centaines de villes et de fleuves, des milliers de chefs-lieux de canton;

Voici à quoi ressemblait une carte marine
après que Cinoc, dans l'exercice de son curieux métier,
en avait fait disparaître les îles surnuméraires.

  il avait renvoyé à leur anonymat taxinomique des centaines de sortes de vache, des espèces d'oiseaux, d'insectes et de serpents, des poissons un peu spéciaux, des variétés de coquillages, des plantes pas tout à fait pareilles, des types particuliers de légumes et de fruits; il avait fait s'évanouir dans la nuit des temps des cohortes de géographes, de missionnaires, d'entomologistes, de Pères de l'Eglise, d'hommes de lettres, de généraux, de Dieux et de Démons.
Qui désormais saurait ce qu'avait été le vigigraphe, "espèce de télégraphe de vigies qui se correspondent"? Qui désormais pourrait imaginer qu'il avait existé pendant peut-être des générations une "masse de bois placée au bout d'un bâton pour fouler le cresson dans les fosses inondées" et que cette masse se nommait une schuèle (chu-èle)? Qui se souviendrait du vélocimane*?  Où étaient passés ces abounas, métropolitains de l'Eglise éthiopienne, ces palatines, fourrures que les femmes portaient sur le cou en hiver, ainsi nommées de la princesse Palatine qui en introduisit l'usage en France sous la minorité de Louis XIV, et ces chandernagors, ces sous-officiers tous chamarrés d'or qui précédaient les défilés sous le Second Empire?
[…]
Cinoc se mit à traîner le  long des quais, fouillant les étals des bouquinistes, feuilletant des romans à deux sous, des essais démodés, des guides de voyage périmés, des vieux traités de physiologie, de mécanique ou de morale, des atlas surannés où l'Italie apparaissait encore comme un bariolage de petits royaumes. Plus tard il alla emprunter des livres à la bibliothèque municipale du XVII° arrondissement, rue Jacques-Binjen, se faisant descendre des combles des in-folio poussiéreux, des manuels Roret, des livres de la Bibliothèque des Merveilles, et des vieux dictionnaires: le Lachâtre, le Vicarius, le Bescherelle aîné, le Larrive et Fleury, l'Encyclopédie de la Conversation rédigée par une Société de Gens de Lettres, le Graves et d'Esbigné, le Bouillet, le Dezobry et Bachelet. Enfin, quand il eut épuisé les ressources de sa bibliothèque de quartier, il alla, s'enhardissant, s'inscrire à Sainte-Geneviève et il se mit à lire les auteurs dont, en entrant, il voyait les noms gravés sur la façade.
[…]
Cinoc lisait lentement, notait les mots rares, et peu à peu son projet prit corps, et il décida de rédiger un grand dictionnaire des mots oubliés, non pas pour perpétuer le souvenir des Akkas, peuple nègre nain de l'Afrique centrale, ou de Jean Gigoux, peintre d'Histoire, ou d'Henri Romagnesi, compositeur de romances (1781-1851), ni pour éterniser le scolécobrote, coléoptère tétramère de la famille des longicornes, tribu des cérambycins, mais pour sauver des mots simples qui continuaient encore à lui parler.


*vélocimane (n. m.) (du lat. velox, ocis, rapide, et manus, main) Appareil de locomotion, spécial pour les enfants, en forme de cheval, monté sur trois ou quatre roues, et dit aussi cheval mécanique.

Georges Perec, La vie, mode d'emploi (Hachette, 1978)

Illustration: The Bellman's Map, par Henry Holiday, 
pour La Chasse au Snark, de Lewis Carroll

mercredi 13 février 2013

Ça faisait longtemps


I feel like walking
Do you feel like coming?
I feel like talking, 'cause
It's been a long time


J'ai rêvé de toi la nuit dernière, ça faisait longtemps. 
Nous nous retrouvions une fois de plus dans le village de notre enfance - mais, cela va te faire sourire, ce village de l'Ariège, le rêve lui avait infligé la plus inattendue des transformations.
C'était devenu un paisible village de la campagne anglaise - je savais que ça te ferait sourire - rire, même, à ce que je vois!...  Disons que j'avais dû trop m'attarder la veille sur un de ces romans à énigme à l'ancienne: ce village aurait pu être Saint Mary Mead, ou King's Abbott,  on aurait pu y croiser Roger Ackroyd, ou Miss Marple… un village de carte postale, avec ses cottages écrasés par de grands toits pentus… Dans ce rêve, nous nous tenions justement tous les deux devant un des plus pittoresques: le presbytère! Une minuscule bâtisse à colombages et aux murs de torchis. Une plaque sur le mur signalait son caractère de monument historique, expliquait qu'elle avait survécu à la guerre civile, et détaillait les mesures prises par je ne sais quel trust  pour assurer sa conservation.
Hum, le fait que j'ai retenu tous ces détails te donne à penser que je n'étais pas très attentif à ce que tu disais? Dans le rêve, bien sûr, dans le rêve. Ma foi, tu n'a sans doute pas tort: oui, cette première partie du rêve était dominée par des impressions, non pas sonores, mais visuelles: je revois encore la texture si particulière de ces murs de torchis: je ne sais comment, à un moment une section de ce mur a semblé remplir tout mon champ de vision… 

De quoi nous parlions? Du temps passé, bien sûr, comme toujours.

Un clergyman d'opérette, favoris blancs et costume de tweed, est sorti en se pliant en deux par la toute petite porte, et nous a salué avec componction. La présence de cet homme de Dieu, voilà au moins un point commun entre notre aventure nocturne et l'histoire de Roméo et Juliette. Non, il ne nous a pas mariés secrètement, c'était un rêve très sage.

Je me suis éveillé quelques secondes, puis en me rendormant j'ai replongé dans le rêve. Il avait changé, un tout petit peu: nous étions toujours là, tous les deux, mais soudain, surgi de nulle part, il y avait ton frère aussi. Et il n'était pas venu seul, si je puis dire: notre conversation s'est mise à tourner autour de vos parents. Dans le rêve ils étaient de nouveau ensemble - non, je ne plaisante pas - et ils vivaient de nouveau dans la maison que vous habitiez autrefois, celle que vous avez quittée il y a si longtemps… dans ce rêve-là, à vrai dire, j'étais incapable de me souvenir à quoi elle ressemblait, et ce que vous en disiez ne m'aidait pas: cette maison, toujours dans le rêve, ton frère l'appelait "le château" avec, tu l'imagines, un soupçon de sarcasme dans la voix (ça lui ressemble, n'est-ce pas?); et toi, tu l'appelais plaisamment "l'entrepôt". Oui, ça vous ressemble bien à tous les deux. Apparemment, dans mes rêves je suis meilleur dialoguiste que géographe…  Donc tes parents, revenus pour un temps dans cette demeure ancestrale, voulaient à présent la quitter, définitivement cette fois, et bien qu'entre vous quatre le temps ait été au beau fixe - dans le rêve, toujours - il semblait qu'il se soit élevé un léger différent au sujet de tout le bric-à-brac accumulé dans la maison au fil des années ("l'entrepôt", ha ha) et devine qui inclinait à s'en débarrasser sans façons - dans le rêve? Ta mère! Là, nous quittons le domaine du vraisemblable, n'est-ce pas? Elle était pressée de se défaire de tout, tandis qu'au contraire ton père et ton frère… ah bon? 

Oh. 

Non, je ne savais pas. 

Ça a dû être dur pour ta mère, je suppose. 

Rien du tout? Même les souvenirs de ta grand-mère? Même son clavecin? Je me souviens combien ta mère y tenait. Ton frère? non, il ne m'en avait jamais parlé. C'est que… je ne le vois plus si souvent que ça, en fait.

Des années, oui, c'est ça, des années. Dans les rêves il me semble toujours que c'était hier. Et ta mère, tu sais bien qu'elle ne m'a plus adressé la parole depuis que… 

Je me sens un peu sot à présent, si j'avais su je ne t'aurais pas raconté toutes ces absurdités.

Oui, bien sûr, ça n'a pas d'importance. 
Ce n'était qu'un rêve.


lundi 11 février 2013

Entrons dans le Serpent


Si le format Cinémascope 
est réputé taillé sur mesure 
pour les serpents…


… le format de ce blog aussi!
(il suffit de les prier 
de bien vouloir pivoter à 90°).
Lecteurs sensibles et sensés, 
que l'Année du Serpent vous soit propice!

Photo © Aarhuis University Hospital.

samedi 2 février 2013

A little electronic metronome sets the time


Le hasard (le hasard?) a fait que c'est peu après avoir vu  le dernier film de Wes Anderson que j'ai lu le dernier recueil de nouvelles paru en français de Steven Millhauser: Le lanceur de couteaux (il faudra qu'on reparle de  Steven Millhauser, je pense, non?). Dans ce recueil, une brève nouvelle, très millhauserienne, dans la veine de La Galerie des Jeux ou d'Eisenheim l'illusionniste: Le Nouveau Théâtre d'Automates.
Soudain, voilà que je comprenais ce qui m'avait gêné jusqu'ici dans le cinéma de Wes Anderson, pourquoi je n'étais jamais vraiment "entré" dans ses films, même s'ils m'avaient, à l'occasion, arraché un sourire (c'est toujours amusant de voir une caméra martyriser Bill Murray,  quel que soit le réalisateur qui dirige la séance de torture). 
Faisons connaissance, grâce à Steven Millhauser, avec le Nouveau Théâtre d'Automates:
… le Neues Zaubertheater demeure au centre d'une controverse passionnée. Ceux qui ne partagent pas notre amour du théâtre d'automates trouveront peut-être nos passions difficiles à comprendre; mais pour nous, ce fut comme si toute chose avait été soudainement remise en question. Même nous, les convaincus, demeurons perturbés par les représentations [du Neues Zaubertheater]  qui nous troublent à la manière de plaisirs interdits, de crimes secrets. 
J'ai parlé de la longue et noble histoire de notre art, de sa tendance à toujours vouloir accroître son éclat mimétique. Le jeune Heinrich avait hérité de cette tradition et à en croire l'opinion de beaucoup, il en était devenu le maître exceptionnel. D'un coup d'un seul, son Neues Zaubertheater mit cette histoire sens dessus dessous. On ne peut décrire les nouveaux automates que comme gauches. J'entends par là que la fluidité de mouvement qui constitue la caractéristique dominante de nos figures classiques a été remplacée par les mouvements brusques et saccadés d'automates d'amateurs. Il en résulte que les nouveaux automates sont incapables d'imiter les mouvements des êtres humains, sauf de la plus élémentaire façon. Ils sont dépourvus de grâce; selon tous les critères de l'art classique, ils sont ridicules et laids. Ils ne nous frappent pas par leur humanité. Il faut à vrai dure avouer que les nouveaux automates nous frappent d'abord par leur caractère d'automates. Telle est l'essence de ce que l'on appelle désormais le Nouveau Théâtre d'Automates.
J'ai qualifié les nouveaux automates de gauches, et cela est assez vrai si on les juge du point de vue de l'ancienne école. Mais ce n'est pas entièrement vrai, même si l'on considère les choses de ce point de vue. Tout d'abord, leur gaucherie elle-même est au plus haut degré artistique, comme ont pu l'apprendre à leurs dépens les imitateurs. Ce n'est pas simplement que le nombre de leurs mouvements est réduit, mais qu'il est réduit de façon très particulière, de manière à conférer aux mouvements un rythme très particulier. Ensuite on ne peut pas dire du maître reconnu de l'expressivité qu'il s'est dressé contre l'expressif en tant que tel. Les nouveaux automates sont profondément expressifs, à leur propre et dérangeante façon. On a en fait pu remarquer que les nouveaux automates sont capables de mouvements jamais vus auparavant dans l'art du mécanicien, même si l'on continue de s'affronter sur le point de savoir s'ils sont à proprement parler humains.
Dans le théâtre d'automates classique, on nous demande de partager les émotions d'êtres humains dont nous savons qu'ils sont en réalité des automates miniatures. Dans le nouveau théâtre d'automates, on nous demande d partager les émotions des automates eux-mêmes. L'artifice mécanique, loin d'être déguisé, s'impose à notre attention. Si tout était là, la chose serait stupéfiante, mais il ne s'agirait tout de même pas de grand'chose. Pareil théâtre ne pourrait durer. Mais les nouveaux automates de Graum souffrent et se battent contre des difficultés; ils ne semblent pas moins avoir une âme que les anciens automates. Mais ils n'ont pas des âmes d'êtres humains; ils ont des âmes de créatures mécaniques, devenues conscientes d'elles-mêmes. Les créateurs d'automates classiques présentent des personnes miniaturisées; Heinrich Graum, lui, a inventé une race nouvelle. C'est la race des automates, le clan des rouages; ce sont des êtres nouveaux, insérés dans l'univers par l'esprit du créateur qu'est Graum. Ils vivent des vies parallèles aux nôtres, avec lesquelles il convient de ne pas les confondre. Leurs combats sont des combats mécaniques, leur souffrance est une souffrance d'automates. Il est du dernier chic de prétendre que Graum a abandonné le théâtre pour adultes et qu'il est revenu au Théâtre pour Enfants, là où serait sa véritable demeure spirituelle. C'est là, selon moi, une erreur d'interprétation absolue. Les créatures du Théâtre pour Enfants sont des imitations d'êtres imaginaires; les créatures de Graum ne sont pas des imitations de quoi que ce soit.  Elles ne sont qu'elles-mêmes. Les dragons n'existent pas; les automates si.
Diriger des marionnettes dans Fantastic Mr. Fox a-t-il, pour Anderson, eu l'effet d'un  exorcisme? est-il à présent libéré d'une malédiction? Peut-être les films de Wes Anderson ont-ils toujours été des films pour marionnettes. Dans ce cas, les faiblesses de ces premiers films pouvaient s'expliquer par la discordance entre le caractère guignolesque des ressorts dramatiques de leurs scénarios et l'aspect trop lissé, trop crédible, trop bien verni des guignols qu'ils mettaient en mouvement (on aurait dit des acteurs!): un malaise du même genre que celui que produisent les créatures numériques nées des technologies de dernière génération lorsqu'elles sont distribuées dans des rôles qu'auraient mieux rempli les petits bonshommes en mousse du Studio Aardman ou les grosses peluches de Jim Henson (là ce n'est pas aux films d'Anderson que je pense, c'est à quelques blockbusters récents)... bref, une excursion insuffisamment préparée dans l'Uncanny Valley.


Si vous préparez une excursion, n'oubliez surtout pas:
un panier pour le chat, une provision de ses boîtes préférées,
et des piles pour le tourne-disques. 

Avec ça, vous pourrez vous passer de briques.

Dans Moonrise Kingdom on n'est plus dans la comédie mais dans le cartoon. Adieu, malaise: les plans s'enchaînent comme des cases de BD, les projectiles y volent à l'horizontale comme dans Krazy Kat, la foudre vous y maquille en noir et vous frise les cheveux comme chez Tex Avery, les façades, comme chez Chris Ware, s'ouvrent à la façon de celles des maisons de poupées: ce dispositif, esquissé dans Les Tenenbaums et La vie Aquatique où il n'était utilisé que pour mettre entre parenthèses des moments dans le récit, en est maintenant le moteur, un moteur dont on entend le tic-tac :  afin que "l'artifice mécanique, loin d'être déguisé, s'impose à notre attention", c'est comme le grincement plaintif d'une boite à musique qui accompagne, avec un décalage significatif, les pirouettes des petits automates. 
Et jamais petits automates n'ont été aussi sympathiques.




Le Nouveau Théâtre d'Automates, dans 
Le lanceur de couteaux (The knife thrower), traduit par Marc Chénetier. 
Paris, Éditions Albin Michel, coll. « Les grandes traductions », 2012 
(ISBN 978-2-226-23849-8)
Moonrise Kingdom est un film de Wes Anderson (2012)
Merci à Krazy, Ignatz et Pupp pour leur participation exceptionnelle à ce billet.
(Krazy Kat de George Herriman, 1941)

samedi 26 janvier 2013

Chants de glace et de feu


Le Service Météorologique australien a modifié l'échelle qu'il utilise depuis ses débuts pour les cartes et graphiques de température qu'il publie; cette échelle, qui s'arrêtait à 50 degrés Celsius, "monte" désormais jusqu'à 54.
Que des températures aient dépassé les 50° n'était pas sans précédent, mais de telles observations étaient si rares que, considérées comme des phénomènes marginaux, elles n'étaient pas reportées sur les graphiques. Cependant, les météorologues s'attendent à ce que ces extrêmes deviennent plus fréquents dans les quarante prochaines années: il était donc temps de prendre des mesures.
On a choisi pour cette "tranche" (51°-54°) une couleur d'un violet très vif, qui contraste avec celle de la tranche immédiatement inférieure (46°-50°), d'un pourpre presque noir. (Global warming is turning the volume of extreme weather up, Spinal-Tap-style, to 11. The temperature forecast for next Monday by Australia's Bureau of Meteorology is so unprecedented - over 52C - that it has had to add a new colour to the top of its scale, a suitably incandescent purple - The Guardian, 8 janvier)

En Australie, le précédent record de température moyenne diurne (sur l'ensemble du territoire), détenu par l'été 1972-1973, a été pulvérisé début Janvier: 40,7°C. La semaine dernière, on a noté un "pic" de 46° à Sidney; et dans le Sud du continent, plusieurs au-dessus de 50°.


L'Australie est sortie à l'automne dernier seulement (l'automne austral, bien sûr: pour nous, le printemps) d'une période de dix ans d'une sécheresse exceptionnelle, qui a rempli l'outback de bois mort bien sec. Aussi, à présent que l'Australie est entrée dans son mois habituellement le plus chaud, la brousse de Nouvelles-Galles du sud (la région où les températures les plus hautes ont été relevées) est en train de flamber.


Pendant ce temps, aux États-Unis, il fait si froid qu'il s'est écoulé neuf jours entiers (pour être précis, 221 heures: ça aussi, c'est un record) sans que l'on constate un seul meurtre dans les rues de New York. "We're rooting for more cold weather", ça nous arrangerait si la vague de froid continuait, a remarqué Raymond W. Kelly, police commissioner du NYPD (la dernière fois qu'à New York une semaine entière s'était écoulée sans homicide sur la voie publique, ce n'est pas au froid qu'on avait attribué ce répit, mais à l'ouragan Sandy).

Sources: The Guardian; The New York Times.
L'image illustrant ce billet est © Australian Bureau of Meteorology. 

dimanche 20 janvier 2013

Un rêve d'oreilles noires


Sur le divan de la salle d'attente, j'ai pour voisin le célèbre Mickey Mouse. 
Les années ne l'ont pas épargné: à la surface sphérique de sa tête noire, entre ses deux fameuses oreilles noires, s'arrondit une tonsure blanche - pas totalement dépourvue de ressemblance avec la mienne. 

Pour détendre l'atmosphère, je me penche vers une de ses grandes oreilles et je dis assez fort 
(je connais sa date de naissance: tout de même, 
ce frimeur de Mickey, avec ses prétentions à la jeunesse 
éternelle, il pourrait être mon père!) 
en articulant bien par précaution: 
- Nous pourrons échanger des idées.
- ... 
- Sur la meilleure façon. 
- ...
- De nous coiffer. 

La précaution n'est pas inutile: après avoir ponctué ma phrase, pourtant courte, de plusieurs 
"Hein?"
il met quelques instants à me répondre, d'un air un peu égaré: 
"Quoi? Ah, oui, bien sûr."

Nous ne sommes pas là depuis longtemps,  pourtant du gros tas de cookies qui à notre arrivée s'élevait dans une assiette sur la table basse devant nous, il ne reste déjà presque rien.


mardi 15 janvier 2013

Verres presque pleins (ou, au moins, presque pas vides)



Pour commencer l'année dans l'état d'esprit le plus positif, essayons de recenser les raisons que nous avons d'envisager l'avenir avec optimisme.
Où les trouver? Mais dans des blogs éminemment recommandables, bien sûr!

Sway nous rappelle que, quand le monde ne finit pas, ça veut dire qu'il continue.

Swaaayyy!!!

Tom Gauld fait appel aux meilleurs experts en développement personnel.

Tom Gauld!!!!!!!!!
(son tumblr est aussi
génial que son blog)


Et quand rien d'autre ne marche, il y a encore une ressource: transmise jusqu'à nous par l'entremise des mystiques précolombiens (dont on oublie trop facilement que, s'ils collectionnaient de gros cailloux, ce n'était pas pour les sucer: ils suçaient tout autre chose - d'ou, au sujet desdites collections de cailloux, certains malentendus historiques):
 la Sagesse Mystérieuse des Grands Anciens.


Cazaaaaaaaaaaaa!!!!
(ses e-books sont ici)


Le grand Caza  l'a étudiée comme peu d'autres l'ont fait, et il l'a résumée dans cet aphorisme:

Foutu pour foutu, manger du chocolat. 
Caza


Tous les dessins ci-dessus sont, évidemment, la propriété de leurs auteurs.

dimanche 13 janvier 2013

Bonjour, 2013


Vous l'avez compris à la lecture du billet précédent, c'est avec des sentiments mêlés que j'ai pris congé de l'année dernière.
2012 avait tout pour être une année  mémorable - ou était-ce mémorielle? mes idées sur la question sont un peu confuses à présent. C'était l'année où Edward Lear aurait eu deux cents ans, où Alan Turing en aurait eu cent…
Bien sûr, nous savions bien, en accueillant 2012, qu'il ne nous serait pas donné d'y scander He's a jolly good fellow pour réjouir  Edward Lear, de crooner Voulez-vous danser, grand-père? pour émouvoir  Alan Turing: nous allions nous contenter, pour fêter ces anniversaires, d'échanger entre nous des vers de mirliton, des dessins défiant le sens commun et des devinettes mathématiques, et nous avions pris notre parti de l'absence des héros de la fête…
Mais nous ne nous attendions pas à ce que, dans la même année, juste après Ronald Searle, disparaissent Dorothéa Tanning, Moebius, Maurice Sendak, Ray Bradbury, Antonio Tabucchi, Harry Harrison, Chris Marker et Gore Vidal, Spain "Trashman" Rodriguez et Boris Strougatski, Roland C. Wagner et Nakazawa Keiji…
Après avoir dit au revoir à 2012, j'ai hésité quelque temps à partir à la rencontre de 2013 pour la saluer. C'était assez tentant, de passer à côté de la nouvelle année en faisant mine de ne pas la voir et en espérant qu'elle serait elle-même trop occupée pour rien remarquer.
Ça a été reposant, de vivre sans le temps, avec juste l'espace, pendant quelques kilomètres (oui, parce que quand il n'y a pas de temps, on compte en kilomètres), à ne rien faire parce que plus rien ne pressait.
Et puis…
... vous savez ce que c'est,
quand la pendule n'est pas là pour nous dire qu'il est temps de cesser de ruminer (on rumine beaucoup dans l'espace), inévitablement on se retrouve avec, coincées dans les dents, des pensées désagréables:
et si, à rester trop longtemps en-dehors du temps, on se retrouvait, comme l'astronaute dans 2001, à dériver si loin de la grosse machine qu'on n'arriverait plus à la rattraper?

Ce rare document d'époque témoigne
des premiers pas dans le monde de l'année 1913.
C'est mignon à cet âge-là,  faudrait pas que ça grandisse.

Bonjour donc, 2013. Ce serait plutôt sympa de laisser cet endroit dans l'état où tu l'as trouvé en arrivant; même, si tu ne sais pas quoi faire de tes minutes, il ne t'est pas interdit de penser à apporter quelques petites améliorations.
Tiens, j'ai une idée: ce serait cool si tu pouvais faire en sorte que Siné soit en pleine forme pour fêter avec nous la prochaine Saint-Sylvestre, et si pour permettre ça il faut rétablir un quelconque équilibre cosmique (on peut supposer que tu as sans doute, comme ta collègue 2012, un quota de trous à remplir), tu pourrais lui donner l'occasion de suivre l'enterrement de quelques-uns (tous, ce serait sans doute trop demander?) des petits malins qui, naguère, l'ont enterré,  lui, un peu prématurément.


Le document d'époque est de J.-C. Leyendecker.

mardi 1 janvier 2013

Au revoir, 2012.


À vrai dire, je ne sais pas si on se reverra.

Je ne cherche pas systématiquement à rester en contact avec les années passées - il y en a même que j'évite lorsque je les croise.
2012 emporte avec elle des personnes et des choses que je regretterai - toutes les années font ça, mais je ne peux me défendre de l'impression que cette année-ci en a pris plus que sa part.
En dernier lieu, Lebbeus Woods, décédé le 30 octobre, de qui j'affiche ici un dessin, dont la légende, si on voulait en mettre une, pourrait être quelque chose comme "restons légers".




dessin de Lebbeus Woods

samedi 29 décembre 2012

Le bruit que fait le cœur (Beasts of the Southern Wild)


Le monde n’est pas moins beau 
pour n’être vu qu’à travers une fente 
ou le trou d’une planche.  
Henry David Thoreau

L'univers est un bricolage fait n'importe comment. La preuve, c'est que parfois il suffit d'un coup de marteau donné au bon endroit au bon moment pour que ça redémarre; et d'autres fois, même en démontant et en remontant tout ce qu'on a à portée de la main bien comme il faut, ça ne se remet pas à marcher. Ce n'est pas une raison pour arrêter d'essayer de le faire fonctionner: tout ne fonctionne pas tout le temps de la même façon, parfois, il faut démarrer un moteur, parfois, il faut pousser ou pagayer. 



Parfois, entre deux battements de cœur, il se passe si longtemps qu'on aurait le temps de compter jusqu'à beaucoup, si on avait envie de s'amuser à ça - mais en général on n'a pas envie, parce qu'on a trop à faire à regarder ce qui se passe entre ces deux battements-là: par exemple une chose en train de se défaire, de cesser d'être une chose pour devenir un débris. 
D'autres fois, le cœur se met à battre si vite qu'il est impossible de compter le nombre de fois qu'il bat entre un moment et un autre, par exemple entre le moment où une femme entre dans une cuisine et celui où l'on s'aperçoit que l'eau dans les marmites s'est mise à bouillir. Il y a des gens qui croient qu'une machine est capable de faire ce calcul, parce que c'est ça que les machines sont construites pour faire: cracher des chiffres qui ne signifient quelque chose que pour elles ou pour d'autres machines. C'est pour ça qu'il y a des gens qui croient qu'il faut attacher d'autres gens, pour leur bien, à des machines. Mais les machines n'arrivent pas à traduire les chiffres en phrases qui voudraient vraiment dire quelque chose, même pas en phrases aussi simples que: Papa ne va pas mourir.
Certains films sont montés par des gens qui regardent leur montre, pour s'assurer que le montage obéit bien à des formules apprises dans les écoles: tant de secondes pour les tonneaux que fait une voiture avant d'exploser, tant de secondes pour un baiser. Pas Beasts of the Southern Wild, un film où le timing des séquences a été calé sur les battements de cœur d'une Hushpuppy.



Parmi les gens qui ont vu le film, quelques aristarques, çà et là, ont dénoncé comme un "maniérisme" l'usage systématique de la caméra portée, oubliant que, d'une part, ce choix de caméra était dicté par les conditions du tournage (on a tourné dans de la vraie vase authentiquement traîtresse, pas sur un plateau), 
et que d'autre part, se placer à hauteur d'enfant*, c'était faire le meilleur usage possible de cette contrainte; ils se sont plaint aussi de nausées devant ces images qui ne restaient jamais tranquilles dans leur cadre (surprenante réaction: ils n'ont donc jamais le mal de mer devant les mouvements de caméra virtuelle des dernières productions Dreamworks, ou New Line, ou Pixar?); d'autres on trouvé que le rythme du film était bizarre: trop ceci au début, trop cela à la fin. 

Le tempo de Beasts of the Southern Wild n'est pas calculé par une machine, il est réglé sur des battements de cœur. Il y a de longs plans sur des choses qui marchent, et de courts plans sur des choses qui ne marchent pas. Et s'il y a, dans le dernier tiers du film, quelques ruptures de rythme, je soupçonne que l'élargissement du cadre, l'apparition de nouveaux personnages, avec qui Benh Zeitlin semble se forcer à garder ses distances pour ne pas compromettre davantage l'unité de ton du récit, n'y sont pas étrangers. Sans doute une logistique plus importante sur le terrain et une postproduction plus sophistiquée auraient-elles pu rendre plus homogènes les images saisies à fleur de peau dans le bayou, celles filmées sous des néons, et celles tournées au large;  mais au prix de quelle normalisation du scénario aurait pu être obtenue l'augmentation de budget nécessaire? Combien de livres de chair à offrir en nantissement? Produit avec d'autres moyens Beasts pourrait mettre en scène une princesse qui doit aller chercher une fleur d'or au-delà des montagnes et au-delà des mers pour soulager quelqu'un qu'elle aime des souffrances qu'il endure du fait d'une malédiction: et - on peut, pour ce genre de choses, faire confiance à la technique - il ne manquerait pas un pétale virtuel à la fleur d'or, pas un mâchicoulis numérique à la forteresse inaccessible. 
Mais, j'y pense, l'histoire que Benh Zeitlin nous a racontée, c'est justement l'histoire de cette princesse à la fleur d'or. Il l'a juste racontée autrement. 
Son film raconte comment une Hushpuppy vivait dans le bayou avec un papa qui était fatigué, et une maman qui n'était pas là. On ne sait pas pourquoi, la présence des mamans fatigue les papas, c'est une des lois de la nature. Et leur absence aussi, c'est encore une autre loi. Ça doit être assez compliqué d'être, ou un papa, ou une maman, et le plus compliqué ça ne doit pas être d'avoir à s'occuper de choses petites, ni même de tenir à distance de grosses méchantes choses: pour ça il suffit d'être fort. Pour faire fonctionner ensemble une maman, un papa et tout ce qui qui va avec, il faut être fort et encore quelque chose de plus: savoir exactement à quel endroit il faut frapper fort pour bien clouer les planches, et quel endroit il faut caresser, légèrement, de la main, du bout des doigts. 
Ça aide à savoir tout ça, d'écouter s'il y a un cœur qui bat à l'intérieur des choses, ou pas. 



L'univers est un bricolage, en général taper dessus ça ne change rien; parfois, au contraire, y ajouter quelque chose fait avec des pièces et des morceaux qu'on a récupérés et remontés comme on a pu, ça change tout.


*Ben Richardson, le chef-op'-caméraman-directeur de la photo a donné les précisions suivantes: pour le tournage il disposait d'une seule caméra dont il a modifié le harnais Easyrig de façon à pouvoir placer l'axe de la caméra à environ 90 cm du sol, pour adopter le point de vue du personnage principal.
Interview de Ben Richardson sur AFcinéma

Beasts of the Southern Wild / Les bêtes du Sud sauvage est un film de Benh Zeitlin.
La photo est © Benh Zeitlin, Cinereach, Court 13 Pictures, Journeyman Pictures et al.