samedi 26 septembre 2015

Le commentateur irrité


Rêve de fin de nuit: 
je suis les aventures d'un personnage qui ressemble à Lance Henriksen
je les suis ou je les vis? 
Quand les rêves ont plus de temps pour se développer, ils dissipent, en général, les ambiguïtés de cette sorte : tantôt - tout en rêvant - je prends du recul, et je dois admettre que l'énigme que je me préparais à résoudre grâce à mes talents de Célèbre Détective, c'est en fait sur un écran (ou un entre les rideaux d'un théâtre de marionnettes) 
que j'en avais pris connaissance; 
tantôt au contraire je découvre que le mystérieux vengeur 
masqué et balafré dont, quelques instants plus tôt, j'admirais un peu incrédule les gambades sur les toits, 
hé bien, c'est moi, en fait.
Mais là, dans ce rêve très court, l'équivoque sur l'identité du protagoniste subsiste jusqu'au réveil. 
Je le vois (je me vois?) lire un message sur un forum internet, 
au sujet de l'autorisation récemment (les actualités de la veille en parlaient) donnée par les Autorités Compétentes d'abattre un certain nombre de loups, quelque part dans les Alpes; le ton du message est indigné, son argumentation un peu confuse (il semble préconiser, non sans faire des réserves tâtillonnes, l'euthanasie par injection comme alternative au fusillage) et il se termine par la phrase "Elle existent pourtant, les écolent vétérinères, non?"...  
L'orthographe du message pousse l'équivoque lecteur 
(admettons que ce soit moi) 
à se voiler la face.

mercredi 23 septembre 2015

A propos du chat, 3



A propos du chat: il s'asseyait toujours sur les feuillets que j'avais écrit et mis sur le côté, et il cillait en me regardant de ses yeux insondablement jaunes, avec un air à lui de m'interroger. Je dois peut-être beaucoup à cette bête tranquille et gentille, que sait-on? 

article paru  dans le Neue Merkur en 1914, 
cité dans la postface de Les enfants Tanner, 
traduit par Jean Launay, Gallimard 1985

jeudi 17 septembre 2015

Lente, cotonneuse, solidifiante: la surface qui est l’éveil



Une nuit, je rêve.
Je suis dans les corridors, les mains embarrassées.
Impossible de trouver le directeur des opérations. J’ai quelque chose à lui dire au sujet du tournage de l’après-midi.
Quoique passant par quantité de bureaux pleins de monde, je n’arrive pas à le rencontrer.

Tiens! son chien, un grand berger alsacien.

Ah! voilà qui en quelque façon me rapproche du but et, serrant dans mes bras la tête du chien qui s’est dressé sur ses pattes, "Eh bien! dis-je, où est donc Eric?" (c’est son maître), m’attendant à voir sa bonne tête s’animer à ce nom.
Et voilà qu’à ma grande surprise une voix me répond, comme venant de ses entrailles, un semblant de voix, sans voyelle précise, mais tout de même pas confuse (pas d’onomatopées ou de "petit nègre" à quoi on se serait plutôt attendu qu’à ses phrases construites que j’entends).
C’est le son auquel j’aurais surtout à redire, flou comme venant de derrière une tenture.
Phrases précipitées.
Il tient - c’est évident - à me dire ce qu’il sait.
Et, observant ma difficulté à comprendre, voilà qu’il se met, et avec plus de volubilité encore, à me l’expliquer en anglais.
Là, en effet, je l’entends mieux. Des phrases, presque en entier, me sont intelligibles, claires, d’ailleurs d’une syntaxe normale, parfaite, lâchées d’une traite, sans hésitation aucune.
C’est prodigieux.

Chose digne de remarque, ce n’est pas ce prodige en soi qui est renversant et m’emplit de délectation, le prodige pour moi c’est que cette découverte majeure de la nature, ce parler des chiens, m’est pour la première fois révélé après tant d’années que je vais de tout côtés observant les bêtes. Quel maudit distrait je suis!

Enfin, je sais à présent. J’en aurai rencontré au moins un, de chien parlant. Mon envie de joindre le maître des lieux n’est plus qu’à l’arrière-plan. L’importante révélation m’occupe tout entier. J’ai entendu le parler des chiens. Je vais les observer mieux maintenant. Ils ne me donneront plus le change. Pendant que je rumine ces pensées, j’affleure à la surface qui est l’éveil, lente, cotonneuse, solidifiante affaire, qui dissipe l’autre.

… Sans doute j’ai dérivé. Et une langue commune aux chiens et aux hommes m’induit momentanément en erreur. Je cherchais si je continuais dans la nuit à chercher qu’on se comprît entre hommes, tout bonnement (entre hommes de différentes catégories), mais, certes, l’aspiration a été merveilleusement satisfaite et je me réveille avec un contentement immense. N’a-t-elle pas été trop satisfaite? Quel besoin, dira-t-on, d’utopie, d’extravagance?

Un problème majeur pour moi est là-dessous.

Enfant, je ne comprenais pas les autres.

Et ils ne me comprenaient pas. Je les trouvais absurdes. 
On était étranger.
Depuis, ça s’est amélioré, néanmoins, l’impression qu’on ne se comprend pas réellement n’a pas disparu.
Ah! s’il y avait une langue universelle avec laquelle on se comprît vraiment tous, hommes, chiens, enfants, et non pas un peu, non pas avec réserve. Le désir, l’appel et le mirage d’une vraie langue directe subsistent en moi malgré tout.
Maintes fois, des voix de femmes entendues dans la journée et d’un peu loin, lorsqu’on perçoit les sons élevés des voix de soprano, sans saisir le sens, maintes fois les personnes qu’on écoute distraitement ou avec agacement, pendant qu’elles continuent à parler feront "songer", ni femmes ni oiseaux, mi-femmes, mi-oiseaux. La vague réflexion du jour à peine consciente continue à cheminer, la nuit vient et ces oiseaux, délivrés de notre surveillance rationnalisante, parleront, et rien d’étonnant qu’ils parlent français, puisque ce sont des Françaises.


Durant les siècles où l’on croyait que ce qu’on avait rencontré en rêve existait réellement en quelque endroit,
il devait y avoir des conséquences à ces rêves de bêtes parlantes.
Sûrement, ils étaient accueillis avec émotion, 
le rêveur croyant, à son réveil, s’être trouvé dans des lieux où 
les animaux parlaient encore. 
Des récits se mettaient de différents côtés à circuler, 
de témoins en quelque sorte. 
Ils ne furent pas le fait de conteurs en mal de création, 
ou de sottes nourrices pressées de répondre aux questions des petits enfants, lesquels en effet n’ont pas encore constaté de différences tranchées et définitives entre animaux et hommes.
Non, les hommes attentifs à leurs rêves devaient,
des animaux qui parlent, 
avoir eu une expérience personnelle.

D’abord.

Le rideau des rêves (1963-1966), 
L’Herne, 1996

dimanche 13 septembre 2015

dimanche 30 août 2015

A propos du chat , 1


À force de le regarder dormir — c'est un expert, comme tous ses semblables — je commence à mieux comprendre le rôle du chat dans nos vies. Si tout groupe humain, petit ou grand, a besoin d'un veilleur — de quelqu'un qui reste aux aguets tandis que les autres dorment —, l'inverse est vrai aussi. Le chat est ce veilleur à l'envers qui dort tandis que nous vaquons à nos affaires diurnes. 
Au milieu de notre agitation, il maintient le contact avec le sommeil et ses richesses profondes. 
Le regarder dormir, ou simplement savoir qu'il pionce dans la pièce à côté, aussi détendu qu'on peut l'être et en même temps concentré à l'extrême, cela nous fait du bien. Le chat qui dort apaise la maisonnée entière, lui insuffle un peu de sa béatitude, et même, peut-être, nous emplit secrètement d'une mystérieuse énergie.







vendredi 14 août 2015

Ce qu’il reste sur la feuille blanche quand il en a fini avec elle



Quand je regarde le papier blanc, écrit-il, je vois courir au loin un homme épouvanté.

De quoi épouvanté? 

De quoi épouvanté? Je ne sais, et aussi le rite ridicule d’hommes qui tournent en rond.

Puis viennent d’autres hommes (toujours à l’extrême bout du papier) en quantités innombrables, une foule non pour un tableau mais pour une époque.
Ces hommes sont maigres et grands.

La santé ne m’a pas prodigué les excès. Je n’en prodigue pas aux autres. Voilà ce qu’on pourrait dire.
Mais pour ce qui est de la multitude, elle est prodiguée. Seul un vieillard au faîte d’une longue vie en vit passer autant.

Ah! Si je pouvais les réunir en un seul tableau! Il y aurait des gens haletants à le regarder tant il grouillerait de vie.
On s’arrêterait et on dirait émerveillé: voilà, cette fois nous avons vu une vraie foule passer!

Mais ils passent et je ne puis les arrêter ni les tenir groupés.
Les jambes de l’un effacent l’ombre du précédent.
Pourtant chacun, je le vois, a comme un dépôt.

Les jambes de l’un effacent l’ombre du précédent.

Enfin, de rage de ne pouvoir le retenir, je me jette furieux sur le papier et je le massacre de ratures jusqu’à ce qu’il en sorte une horrible figure désolée qui en cent toiles et en dix ans a fini par me faire reconnaître pour peintre.
Mais je ne suis pas dupe. Dans les pleurs et la rage, je rejette loin de moi cette maudite usurpatrice, et l’art qui se dérobe m’emplit de son souvenir décevant et amer.


paru sous le titre La lettre du dessinateur 
dans Labyrinthes, Éditions Godet, 1944; 
puis sous le titre La page blanche
dans Le rideau des rêves, L’Herne, 1996.


Dessins d’Henri Michaux 
(de la série Mouvements)

lundi 10 août 2015

Le temps du Loup


Et maintenant, c'est Loup qui s'y met.
Mais qu'est-ce qu'ils ont tous?


Jean-Jacques Loup a dessiné tellement de trucs et de machins (et de bonshommes, et de girafes, et de perroquets, et de chiens et de vaches et de chats et de moutons et de moustiques et d'éléphants) qu'on n'arrive pas à les compter. Il a tout arrêté le 31 juillet.

Dessin de Loup
extrait de La Vie des Maîtres (tome 1), 
Glénat, 1983

jeudi 16 juillet 2015

Les tendances de la mode 2015 en quelques clics



Sagaces lecteurs, sauriez-vous deviner quel billet de ce blog a reçu depuis sa publication (et reçoit encore quotidiennement) le plus grand nombre de visites?
Celui-ci.

Il y a plusieurs leçons à en tirer.
D’une part, cela confirme ce que nous savions déjà: que le sérieux et la pertinence des études prévisionnelles de l'Institut Tororo sont unanimement reconnus dans le monde entier.
Cela confirme accessoirement que, la plupart du temps, la lecture des statistiques sert essentiellement à nous conforter dans nos convictions; mais est-il utile de s'étendre sur ce point?

D'autre part, cela nous rappelle qu'un blogueur averti anticipe les attentes de son public; je me dois donc de vous régaler (chers lecteurs), d'une nouvelle étude de tendances, en accord avec la saison.


L’écharpe en pashmina, c’est so 2000!

L'accessoire qui en 2015 s'accordera avec toutes vos tenues, c'est 
la chèvre sans cornes.
Toutes vos tenues? Oui, toutes! Des plus bohèmes...


... aux plus classiques.


Aux toilettes estivales même les plus succinctes,
la chèvre sans cornes apporte une touche de raffinement,
et ceci depuis la plus haute antiquité.


Si quelqu'un vous dit perfidement:
La chèvre sans cornes? Mais c'est pour les mémés! 
faites comme Quvenzhane Wallis, répondez-lui
Mêêêêêêêêê!


Mais attention: exigez la véritable chèvre sans cornes, 
et prenez exemple sur leur héroïne, Holly Ann: 
voyez comme elle la porte 
avec assurance et simplicité.


Où la trouver? Mais dans toutes les bonnes librairies bien sûr.

Je sens cependant qu'une question vous brûle les lèvres: 
et Felicia Day, que pense-t-elle de tout ça?
Hé bien, lorsqu'elle a pris connaissance de cette étude prévisionnelle, elle a eu exactement la même réaction que moi.

La phrase du jour: You're never weird on the internet (almost)

Ue réaction très saine, et parfaitement justifiée, 
si vous voulez mon avis.
Je vous laisse, j’ai, moi aussi, encore un petit creux 
(hé oui: bloguer, ça creuse).


Holly Ann, tome 1: La chèvre sans cornes 
est un album de Toussaint (scénario) et Servain (dessin), 
paru chez Casterman en 2015.
Vous pouvez en lire quelques pages en preview ici!

Les images du jour 
sont © photographes anonymes, Vogue, Casterman et Felicia Day.

lundi 13 juillet 2015

Fare thee well



Cette année, sous les lampions du 14 Juillet, 
la voix de Guy Piérauld ne percera pas le brouhaha pour demander à Elmer Fudd s'il y a du neuf. Y en aura-t-il seulement, du brouhaha? Nous n’aurons pas l’occasion cette fois de faire tinter nos verres contre celui de Gudule, et pas davantage contre celui de Tanith Lee, de Christopher Lee, de Jean Vautrin, de Patrick MacNee, d’Alain Nadaud, de Laura Antonelli, de Magali Noël, ou d’Eddy Louiss. 
Quant au Grateful Dead, s’il a ressuscité le temps de trois derniers concerts, ce fut pour annoncer que désormais il allait rester mort. 

Ce sera un 14 Juillet sans tintamarre. 
Nous lèverons nos verres en silence - pas très haut, embarrassés que nous serons de les lever dans le vide. 
Dans un silence pareil, le professeur Choron, s’il était encore là, n’aurait pas manqué de lâcher une belle grosse incongruité: c’est dans ces moments-là que son absence se fait sentir,
 et celle de Reiser, et celle de Gébé,
et celle de Fred, et celle
 de tous les autres. 
Alors, derrière nous, il y aura quelqu’un qui dira:
Fare thee well.

lundi 29 juin 2015

How to train your Wendigo


Tout ce que vous avez besoin de savoir sur les Wendigos, 
leurs besoins nutritionnels aussi bien qu'émotionnels
(ainsi que sur les menaces qui pèsent actuellement 
sur leur écosystème) se trouve, comme toujours, 
sur le tumblr d'Algésiras.



Adoptez le Wendigo! 
Ou du moins, allez lui témoigner un peu
d'amour: dans la conjoncture présente, 
ne pas le faire, ne serait-ce pas un peu rude?
Songez-y.


Illustration: dessin d'Algésiras (2015)