jeudi 22 octobre 2026

Orélien (ou le traité du vain combat?)

 On en apprend tous les jours: il paraît qu'il y a des gens qui, rien qu'en lisant une page d'un texte quelconque, peuvent détecter si une I.A. y a mis la patte, ou non.
Cette nouvelle m'a impressionné; comme je ne me croyais pas capable d'une telle performance, je suis allé voir de plus près ce qu'on en disait. Les détectives de l'artifice nous livrent quelques-unes de leurs astuces: d'abord, repérer, dans ces textes, des mécanismes caractéristiquement mécaniques; il paraît, par exemple, que les I.A.  aiment bien les "rythmes ternaires" (c'est comme compter les doigts de toutes les mains dans une image: s'il y en a trop ou pas assez, on peut en conclure que c'est une image générée générativement); autre méthode, on peut aussi repérer les emprunts à des textes célèbres. Alors j'ai essayé de faire aussi bien que ces intelligents artificieux: relisez le titre de ce billet! J'ai mixé les titres de deux romans, de deux écrivains célèbres; et ça a marché, puisque vous avez cliqué dessus! En mélangeant de petits bouts de deux chefs-d'œuvre, j'ai fabriqué un troisième chef-d'œuvre (ou du moins, soyons modeste, la promesse d'un chef-d'œuvre): merci l'I.A. pour la leçon! Si je persévère, réussirai-je un jour à convaincre mes visiteurs que ce blog est écrit ou au moins co-écrit par une intellectualité artificieuse? Pour le savoir, restez connectés! 

Ai-je besoin de vous dire si c'est Aragon qui a écrit Aurélien, ou Yourcenar Alexis ou le traité du vain combat? si vous avez des doutes, demandez à votre Siri, ou à votre Claude, enfin vous voyez de qui je parle: iels vous donneront des réponses vérifiées.

 
Quant à l'incident qui a ravivé l'intérêt du public pour les capacités de l'I.A., je ne m'y étais, je l'avoue, pas beaucoup intéressé au début (si, vous aussi, ça ne vous a pas intéressé, je vous explique: tout est parti d'un roman qui a peut-être été écrit avec une I.A. ou peut-être pas). 
Tous les étés et jusqu'en automne, si on a du temps à perdre, on peut jouer à un petit jeu: quel prix vise quel livre de la Rentrée Littéraire? celui-là, c'est clair, il ne veut rien de moins que le Goncourt... celui-là se contenterait sans doute du Renaudot... celui-là a des chances pour le grand prix de l'académie française, et celui-ci est taillé sur mesure pour le Goncourt des lycéens.
Il y a quelques semaines, passant devant la table des nouveautés dans une librairie, j'avais jeté un coup d'œil rapide à quelques goncourables - dont celui de Monsieur Thélévisyon-Oreillons; et après en avoir lu quelques pages, ma réaction avait été "encore un écrivailleur qui s'écoute écrire, comme à peu près tous les autres; décidément les recettes pour être sélectionné pour les prix ne changent pas". Bref, ça m'a semblé un goncourable d'une extrême banalité. Ou normalité. Goncourabilité, quoi.
                     
Et puis le temps a passé, et il y a eu la polémique, le scandale, appelez ça comme vous voulez... ça a réveillé mon intérêt; pas tant pour le livre lui même (il y a longtemps que je n'espère plus que les jurés Goncourt nous révèlent un nouvel Émile Ajar) mais un peu pour le processus de création artificiellement assistée (je ne m'attarde pas là-dessus, parce que, vous l'avez compris, ça reste largement pour moi un mystère) et surtout pour sa réception, ce que les gens ont trouvé à en dire. 
Les réactions des professionnels étaient intéressantes! Les critiques majoritairement très  positives qui avaient accueilli le bouquin dès sa sortie au Québec au début de l'été m'ont paru extrêmement disproportionnées; mais pas plus que les critiques françaises quand le livre a été distribué chez nous. Et plus on en parlait, plus le livre était shortlisté pour des prix,  plus les critiques étaient enthousiastes. Je crois qu'il y a un nom pour cette démarche des critiques: "voler au secours de la victoire",  ce serait, pour eux, une espèce de tradition. Et puis...

... je vous l'ai dit plus haut: tout a changé quand il s'est trouvé quelqu'un pour affirmer que le livre devait avoir été écrit avec l'aide d'une I.A. La preuve? C'était une I.A. (prétentieusement nommée Pangram) qui le disait; et les I.A. ne mentent pas, n'est-ce pas? Ça se saurait. Du coup, que valait mon impression initiale (que le livre avait été écrit avec des moufles)? Elle n'avait plus beaucoup d'importance puisque le débat s'était déplacé vers le mode de production du produit (ne jamais oublier qu'à notre époque on ne dit plus œuvre, mais produit).  Du coup, plus personne ne semble s'intéresser aux éléments autobiographiques présents dans le récit (qu'il y en ait, ça ne fait pourtant pas de doute, intervention artificielle ou pas); serait-ce moins croustillant que les histoires de cuisine littéraire?

 Je me suis souvenu que ce n'était pas la première fois que je voyais les critiques s'emballer à conte-temps. Exemple: il y a quelques années, j'avais pris plaisir à lire La horde du contrevent (vous aussi, je suppose? ne me dites pas que vous ne l'avez pas lu!); je m'en promettais encore beaucoup - de plaisir - de la lecture du livre suivant de Damasio; celui-ci (Les Furtifs) est paru, et patatras! Il m'est tombé des mains. Pourtant il leur avait plu, celui-là, aux critiques! C'était instructif, de comparer la réception de La horde du contrevent  à celle des Furtifs; le premier n'avait été signalé que sur les sites spécialisés en SFF et en "imaginaire",  l'autre a ravi les critiques des media généralistes (Lire!... Télérama!...); une bonne mise en place en librairie, ça aussi ça ravit les critiques. Lui, il n'en fait pas mystère, Alain Damasio,  il s'en sert de l'I.A.; il s'en félicite même (comme ça, il n'y aura pas de polémique): dans une récente interview il s'excite sur les rapports entre l'humain et l'artifice: "C'est un binôme, c'est un dribble, c'est une danse"...  tiens, en re-voilà  des "rythmes ternaires"; serait-ce que, déjà, Damasio parle comme écrivent les I.A.? En tous cas, Mister T. devrait en prendre de la graine: avouer qu'il a commis par le passé quelques petits plagiats tout en niant vigoureusement avoir utilisé l'I.A. pour son best-seller (c'est comme ça qu'il a choisi de se défendre), ce n'est sans doute pas la meilleure stratégie, il devrait plutôt faire le contraire.

Une des choses qui m'ont frappé, c'est d'apprendre que non seulement le livre du phénomène québéco-haïtien s'était bien vendu dès sa parution (pourquoi pas? il est vendu par des gens dont c'est le métier de vendre beaucoup de livres) mais qu'il avait continué à bien se vendre après que la réputation de son auteur ait pris un coup qu'on aurait pu croire fatal... Vous en souvenez-vous? au début des années 2000, un jeune écrivain nommé Jeremiah Terminator LeRoy, or simply JT LeRoy, avait été accusé de ne pas exister, et ça avait causé un scandale qui avait mis fin à sa carrière car apparemment, c'est très vilain de  ne pas exister, plus grave que de plagier, de copier ou de se faire passer pour un robot (ou de faire passer un robot pour soi, je ne sais pas si ça marche dans les deux sens). On dirait que les temps ont changé, et que les scandales ne mettent plus fin aux carrières aussi systématiquement qu'autrefois. L'important, maintenant, c'est de proposer au public de lire exactement ce qu'il s'attend à lire.

Vous trouvez ce billet trop long? Demandez à Google de vous le résumer. 

Vous trouvez que j'écris beaucoup de bêtises? Vous avez sans doute raison. J'ai cherché qui avait écrit des choses intelligentes au sujet de ce pataquès: je n'en ai pas trouvé tant que ça! Claro, voilà quelqu'un qui s'est posé de bonnes questions (c'est un peu sa spécialité: j'espère que vous le lisez souvent, son blog?): "il semblerait dans le cas présent que se faire berner par une machine soit plus pénible que de se faire berner par un humain, voire plus humiliant..." c'est peut-être ça qui a changé: avant,  se faire berner par une machine, c'était une éventualité  qu'on ne prenait pas au sérieux, c'était de la science-fiction, des histoires pour les gosses...

La plupart des nouvelles du Cycle des Robots d'Isaac Asimov examinent des failles dans le système construit autour des fameuses Trois Lois de la Robotique (je ne vous les rappelle pas, vous connaissez ça par cœur); une fois ces lois énoncées, on s'assure que les robots pensants ne pourront pas s'en affranchir... mais que se passe-t-il si,  loin de chercher à s'en affranchir, ils les prennent tellement au sérieux qu'ils les appliquent à des situations que les humains n'ont pas prévues? Asimov imagine, dans une de ces nouvelles, un robot très gentil, très prévenant, qui ne peut supporter que sa superviseuse (le docteur Susan Calvin, un personnage récurrent du cycle, pour lequel Asimov lui-même a un faible) soit triste; alors il entreprend lui remonter le moral...  en lui disant exactement ce qu'elle a envie d'entendre (ce n'est pas tout à fait la même chose que la vérité). L'histoire ne se termine pas très bien. Le titre de cette nouvelle: Menteur.


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