dimanche 17 août 2014

La soupe aux chiens



Les chiens. Je ne me souviens pas de les avoir vus, à aucun moment, pendant ce rêve. Pourtant, les personnes présentes ne parlaient que d’eux. Avec autorité, avec gravité:  quelque chose au sujet de ces chiens les préoccupait visiblement.
Je ne comprenais pas bien quoi.
A la fin l’intendante (une petite femme sèche qui n’avait pas dit grand’ chose jusque là, elle avait suivi la discussion, le regard dur) a empoigné une grande auge de fer-blanc, l'a posée par terre et y a versé ce qu’elle touillait silencieusement depuis un certain temps dans une marmite: du riz, du pain, des morceaux de viande, des abats: la soupe des chiens.



mardi 12 août 2014

La musique des bananiers, la partie des cachalots dans les concerts des anges


14 - Une nuit, il me semble tout à coup qu’une certaine personne de ma connaissance doit penser à moi. Pour en avoir le cœur net, le lendemain, je vais lui rendre visite. En arrivant chez elle, je trouve cette personne dans sa chambre, en train de lire. Me voyant entrer, elle s’incline en silence et, me tirant par la manche, m’enjoint de prendre un siège. "Puisque vous voilà, jetez donc un coup d’œil à ce livre". Nous sommes heureux, nous rions, les heures passent. La personne en question finit par avoir faim, et me demande doucement: Si on mangeait quelque chose? Ah, quel délice!

Une nuit qu’il cherchait quelle contribution ajouter à un recueil de mélanges offerts à son maître Etiemble,  Pierre Ryckmans eut l’idée de lui dédier une traduction d’un texte peu connu: Les trente-trois délices de Jin Shengtan, qu’il présentait ainsi:  écrivain et critique dont les opinions esthétiques passèrent pour excentriques en son temps (1610? -1661), mais apparaissent aujourd’hui étonnamment modernes. Fantasque et prodigue, il avait le génie de l’amitié, l’amour de la littérature et le passion de la justice. Ayant pris la défense de paysans affamés qu’opprimait un magistrat corrompu, il fut accusé de rébellion et décapité.

4 - J’ai arraché les prunus, les houx et d’autres arbustes qui poussaient devant ma bibliothèque. A leur place, j’ai planté une vingtaine de bananiers. Ah, quel délice!

Le traducteur ajoutait en note: Le charme des bananiers tient essentiellement dans cette musique que fait la pluie quand elle tambourine sur leurs feuilles. Tout le monde n’est pas forcé de tout savoir sur les bananiers, et Simon Leys était comme ça: prévenant envers ses lecteurs.

2 - A la tombée du jour, un ami que je n’avais plus vu depuis dix ans arrive à l’improviste. On s’embrasse: sans prendre le temps de lui demander s’il est venu à cheval ou par bateau, et avant même de lui offrir un siège, je me précipite dans la chambre de ma femme et je la supplie humblement: Pourriez-vous nous procurer quelques cruches de vin en faisant comme la femme de Su Dongpo? Ma femme se dépouille en riant de l’épingle d’or qui retenait son chignon, et je calcule qu’avec ça nous allons pouvoir boire pendant trois jours. Ah, quel délice!

Si à l’instant Simon Leys - ou Pierre Ryckmans - frappait à ma porte, qu’il descendît de cheval ou débarquât d’une jonque, je serais trop heureux de me défaire d’une épingle en or pour pouvoir lui offrir à boire (je vous préviens, bande de soiffards: je ne ferai pas ça pour n’importe qui). Mais ça n’arrivera pas: Pierre Ryckmans est mort dimanche.

1 - C’est le milieu de l’été, il fait un soleil de plomb, sans un souffle de brise ni l’ombre d’un nuage. La cour et le jardin sont comme deux fours chauffés à blanc. Les oiseaux n’ont plus la force de voler. Je suis en  nage, la sueur me ruisselle de partout. Mon déjeuner est  servi, mais je ne parviens pas à en avaler une bouchée. Je me fais installer une natte pour m’étendre par terre, mais le sol est gluant d’humidité; des essaims de mouches me tournent autour du cou et se posent sur mon nez - je les chasse, elles reviennent. Au moment où j’allais désespérer, voilà tout à coup un orage qui se lève: nuées noires, grondement de mille tambours de bronze, torrents de pluie qui transforment les gouttières en cataractes. En un instant, la pluie me lave, elle purifie la terre, toutes les mouches ont disparu - et l’appétit me revient. 
Ah, quel délice!

Les nouvelles de ce genre ne valent rien pour l’appétit. Mais il suffit d’ouvrir un des livres de Pierre Ryckmans - ou de Simon Leys, ils sont désormais signés de ces deux noms puisque les raisons qui poussèrent le sinologue à prendre un pseudonyme appartiennent au passé - et l’appétit revient. Au moins l’appétit de lecture.

17 - En été, avec un couteau effilé, 
trancher sur un plateau rouge un melon d’eau d’un vert éclatant. 
Ah, quel délice!

Dans la préface à l'édition de 2011 des Naufragés des Auckland de François Édouard Raynal, Leys suggérait: l'un des plus précieux cadeaux que l'on puisse se faire entre amis est de se signaler un bon livre.
Alors, voilà un cadeau pour vous: lisez tous les livres de Simon Leys (si vous ne les avez pas déjà tous lus, évidemment: dans ce cas, je n’ai même pas besoin de vous conseiller de les relire, vous avez probablement déjà commencé).


20 - Retrouver par hasard, dans un coffre, un manuscrit d’un ami. 
Ah, quel délice!


Les trente-trois délices de Jin Shengtan
première parution: Pour Etiemble,  Philippe Picquier, 1993
repris dans L’ange et le cachalot, Seuil, 1998
en poche: Points, 2002

jeudi 7 août 2014

L'Été



There came a Day - at Summer's full -
Entirely for me -
I thought that such - were for the Saints -
When Revelations - be -
Emily Dickinson,  
poème 325, 1862

Un jour - c’était en Été - il y a eu un Jour
Rien que pour moi
Des jours comme ça, je croyais qu’on les gardait en réserve 
Pour les Saints - pour les temps dont parlent - les Révélations 


WE GROW OUR OWN SUNS
photo de Susan Hayek-Kent



Les poèmes d'Emily Dickinson n'ont pas de titres.
La version de celui-ci qui apparaît dans la première édition des Poèmes est celle qui a été  recopiée bien proprement par Emily dans une lettre à T. W. Higginson, reproduite en fac-similé au début du volume; les éditeurs y ont ajouté (comme aux autres poèmes, pour se conformer à l’usage) un titre: Renunciation.


La version des Cahiers, reproduite ici (merci à The  Emily Dickinson Archive), jetée sur le papier avec plus d’impatience, présente de nombreuses corrections, entre autres au quatrième vers.


Je ne sais pas si Emily considérait l’une ou l’autre de ces versions comme définitive, et dans ce cas, laquelle. Si un jour l’occasion se présente, je lui demanderai. 

Et merci à Susan Hayek-Kent pour la permission de reproduire une de ses photos, 
et aux chats de L'œil des chats pour leur habitude d'attirer, 
à intervalles réguliers, l'attention de leurs lecteurs sur 
les poèmes d'Emiy Dickinson!

dimanche 27 juillet 2014

Des valises de Ronald Searle



Ronald Searle se trouvait bien à Tourtour, il y avait posé ses valises en 1975 et n’en est toujours pas reparti.

Desclozeaux et Gilles Blanchard ont aidé la municipalité de Tourtour à mettre en place une nouvelle exposition (au fil des années, c’est devenu une tradition) consacrée aux dessins de Searle, cette fois sur le thème: Autoportraits.



Le vernissage, c’est lundi (ses amis de Siné Mensuel insistent sur le fait que ce vernissage sera festif: on peut, je pense, les croire sur parole) mais vous avez tout l’été pour la voir: elle restera accrochée au sommet de sa colline, au château de Tourtour, jusqu’au 30 septembre 2014.
Cela vous fait une raison de plus (il n'en manquait déjà pas) pour faire un détour par Tourtour quand vous sillonnerez les routes du Midi.


Un petit salut, en passant, à Matt Jones qui, après avoir organisé l’an dernier l’exposition Searle in America, continue à exhumer (et à accrocher sur le blog Perpetua) des documents peu connus ou
carrément inconnus!


Illustration © The Ronald Searle Estate & Mairie de Tourtour

samedi 26 juillet 2014

Holy dingbat, Batman!



L’année dernière, quand le Department of Canadian Heritage dévoila les projets de logo qu’il avait fait réaliser en prévision du 150° anniversaire de l’accession du Canada à la souveraineté, ceux-ci furent accueillis plutôt fraîchement.


Le saviez-vous?
La feuille d'érable est le symbole
du Canada. Depuis 150 ans.

Quoi, pas mieux? se sont exclamé en chœur les canadiens; c’est tout ce que vous avez trouvé? ça fait penser à des badges d’équipes de hockey, dirent les uns; on dirait un de ces trucs qu’on voit sur les pompes à essence, déplorèrent les autres; d’autres enfin, plus sobrement, constatèrent: on dirait la feuille d’érable du Canada avec 150 écrit dessous
Les articles assassins se sont multipliés dans la presse, et les contre-propositions ont afflué.

Cette année, Batman a 75 ans, et les responsables de DC Comics (les employeurs de l’homme-chauve-souris), ont manifestement fait appel à la même équipe de designers que Canadian Heritage pour la création du logo associé à cet événement (ou alors à leurs clones).

On dirait un peu un dingbat
( d'où le titre).

Mais à propos de ce logo-ci, pas plus de polémique dans le fandom que de beurre en batcave (ou de chauve-souris en baratte, si vous préférez); jusqu’ici personne ne s’est écrié: mais on dirait le signal du Batman avec 75 écrit dessous

Les fans du Batman seraient-ils moins exigeants que les compatriotes du sasquatch? Auraient-ils un goût moins raffiné, un esprit critique moins affûté? Certes non, vous vous en doutez bien. L’explication est ailleurs: l’attention des fans est accaparée par une question bien plus grave: qui serait le meilleur interprète de Batman dans sa prochaine apparition sur grand écran, Ben Affleck ou Benedict Cumberbatch? C’est qu’il faudrait quelqu’un qui fasse le poids face à… vous savez qui. 
Pour une fois les spécialistes sont unanimes: tout est une question de menton. Le Dark Knight devant avoir, pour partenaire-adversaire dans le film, le héros que distingue la fossette la plus remarquable de toute l’histoire des comics, ce ne peut être qu’une longueur de menton qui départagera les Batman potentiels sur la ligne d’arrivée.

Tout compte fait, les gens de DC ont sans doute été bien inspirés de choisir un logo d’un style qu’on peut qualifier de consensuel. Ils se sont rattrapé en offrant aux lecteurs tout un choix de goodies parmi lesquels tout le monde est assuré de trouver son bonheur. 


Le test de l'été: quel Batman êtes-vous?

Vous pouvez aller voir, il y a des rééditions, des nouveautés, des téléchargements gratuits et des produits collectors pas donnés, bref tout ce à quoi on pouvait s’attendre.

Joyeux anniversaire donc, Batman! Il n’y aura pas (pas cette année, en tous cas), dans la salle à manger de Wayne Manor, de dispute autour de ton gâteau et c’est très bien comme ça; si une controverse doit voir le jour, ce ne sera sans doute pas avant l’automne prochain, date à laquelle la Fox a programmé un feuilleton qui testera une  façon encore inédite de faire du beurre avec une chauve-souris, puisque cette fois-ci, il s'agira d'une prequel qui nous fera découvrir Gotham avant Batman.

Dans ce feuilleton, Bruce Wayne aura huit ans. 
Se trouvera-t-il quelqu'un pour l'avertir que c'est le bon âge pour arrêter de grandir?


Au fait, l’anniversaire d’Alfred, on le fête quand? Si le young master Bruce va sur ses soixante-quinze ans cette année, lui doit bien approcher des cent-vingt-cinq? Ça ne s'arrose pas, ça?


Quant au blog de Boulet, ça fait juste dix ans 
qu'il a ouvert ses portes d'albâtre.


Illustrations ©  Canadian Heritage et DC Comics.

dimanche 20 juillet 2014

Les Grands Webcomics Du XXIème Siècle (4): . . . les petits riens


786
Shieldaig.
J’ai dessiné pendant une heure ce bout de décor et maintenant j’y circule…
Je vois tous les éléments que j’ai dessinés, en plus grands… 
les maisons, les arbres, la route…

J’ai l’impression d’être dans mon dessin… 


C’est intéressant, ce que griffonne Lewis Trondheim dans les bulles qui agrémentent les aquarelles dont jour a près jour, il remplit son carnet de croquis virtuel, mis en ligne sous le titre: Les Petits Riens.
Le contenu est largement tributaire de son  humeur: parfois, il se contente de ronchonner, comme tout le monde, à propos de petits tracas quotidiens; parfois, ça devient tout autre chose, allez-y voir, je vous laisse juge.

790
Elgin cathedral.
Al Alexander, mort en 1900 à 80 ans, 
et sa femme Jessie morte en 1906 à 83 ans, 
et leurs enfants…

… John, mort en 1852 à 7 mois…

Janet, morte en 1854 à 1 an…

Francis James, mort en 1859 à 1 an et 2 mois…

Francis William, mort en 1864 à 6 mois…

Mary, morte en 1870 à 22 ans… 

Alistair, mort en 1898 âgé de 36 ans…

Robert, mort en 1922 âgé de 75 ans.


Non… je ne vais pas lire les autres.


Lewis Trondheim, auteur de BD au sujet duquel courent bien des légendes urbaines, a adopté, pour son blog à dessins, un parti intéressant: un astucieux petit script, chaque fois qu’une nouvelle page est ajoutée, estompe les couleurs des pages plus anciennes: un peu comme si, oubliées sur l’appui d’une fenêtre, exposées au grand soleil, ces aquarelles pâlissaient peu à peu tandis que leur papier jaunit… (bon, il n’a pas poussé le souci d’authenticité jusqu’à faire jaunir le « papier » virtuel de son non moins virtuel carnet de croquis, mais vous avez saisi l’idée…).
Ce parti-pris, euh… je crois qu’il nous manque un mot, là… «webcomique», ça ne le fait pas, c’est sûr…   webéditorial? webdesignesque? C’est moche. «Parti-pris de conception de page web», ça n’aurait sa place que dans un rapport commandé par le ministère… on va dire ce parti-pris tout court… ou ce choix graphique, voilà, me paraît, pour plus d’une raison, digne d’éloges: d’abord, c’est beau, et, quelque part, poétique: ça réconcilie «éphéméride» avec «éphémère».
Ce n'est pas la seule explication, ça s’inscrit dans le projet d’instaurer une distance entre le blogueur et ses lecteurs (Trondheim a, en outre, adopté une mise en page qui décourage la copie, et il n’accueille pas de commentaires; ça peut se comprendre, le dialogue entre l’auteur d’un blog et ses visiteurs, ça peut être aussi bien la meilleure que la pire des choses) accessoirement, ça résout assez élégamment la question de la concurrence que peut faire la publication en ligne à la publication papier (car, vous n’en serez pas surpris, les petits riens sont périodiquement rassemblés en albums: déjà six volumes disponibles, chez Delcourt).

En ce mois de juillet 2014, Lewis arpente l’Écosse, avec une bonne provision de papier. Les paysages l’inspirent: profitez-en maintenant, tant que c’est frais, dans quelques mois*, le temps aura fait son œuvre et les jolies couleurs seront toutes fanées…


Je l’ai mentionné, Lewis Trondheim ne souhaite pas qu’on republie ses dessins n'importe où et n'importe comment sur le web, aussi, pour illustrer ce billet, voici une photo exclusive de l’auteur des Petits Riens pendant ces fameuses vacances écossaises.


Mais oui, c’est lui, il a cette tête-là Lewis Trondheim, 
allez vérifier sur son site si vous ne me croyez pas.


*Comme, avec raison, me le fait remarquer Imaginos en commentaire, au rythme actuel des mises à jour des Petits Riens,  j’aurais mieux fait d’écrire «dans quelques semaines», voire «dans quelques jours»…   mais ce rythme infernal n’est pas destiné à se maintenir indéfiniment: les vacances, ça ne dure pas toujours. 


Photo: R. B.

mardi 15 juillet 2014

Tally ho, Rin-tin-tin!



Quatorze juillet.
En attendant sur la terrasse l’heure du feu d’artifice, je m’endors. 
Sans doute la pyrotechnie municipale passe-t-elle pour douce musique à mes oreilles, car je ne m'éveille qu'à deux heures du matin.
Vous vous attendez peut-être à apprendre que, pendant ce somme, m’auront bercé de crépitantes histoires de batailles - voire de rois et d’éléphants, pourquoi pas? Ce serait perdre de vue combien les sentiers du rêve aiment à bifurquer. Ce dont je me souviens à mon réveil, c’est d’une vive satisfaction d’amour-propre: j’ai tenu captif un auditoire onirique, et je l’ai convaincu, par une argumentation serrée, de ce fait peu connu: que le feuilleton Rin-tin-tin était basé sur un roman d’aventure du siècle avant-dernier, dont l’action se situait en Angleterre sous Cromwell (de l’œuvre originale, les feuilletonnistes américains n’avaient conservé que l’idée de l’orphelin et du chiot adoptés comme mascotte bicéphale par un régiment de cavalerie, mais avaient estimé que les noms de Côtes-de fer et de Cavaliers n’évoqueraient pas grand’ chose pour le public qu’ils visaient - friand, plutôt, de cow-boys et d'indiens - et avaient donc transposé l’intrigue, des Northern Borders à la West Frontier, et rhabillé de bleu les soldats de la guerre civile anglaise).
Je connaissais les dates, les noms, les références bibliographiques et dans le rêve j’étais capable de les produire à mes interlocuteurs étonnés. A présent que je suis éveillé, je crains bien de ne plus pouvoir en faire autant. La science des rêves!


mardi 8 juillet 2014

La plume à bec


Pour dessiner vraiment bien, il faut tirer un peu la langue comme les enfants, sucer son porte-plume n'est pas contre-indiqué.
(Fata Morgana, 1992)

Et vous vous demandez pourquoi?

Pourquoi pincer ainsi la pointe de notre langue entre nos lèvres lorsque nous nous appliquons à une tâche qui demande du soin ? me demandais-je en regardant Agathe colorier la tour de son château. C’est pourtant simple : il s’agit de faire taire le bavard, de l’empêcher de nous distraire avec ses perpétuels commentaires et oiseuses considérations, de lui clouer le bec.
(2013)


Jean Renoir en train de dessiner,
par Auguste Renoir, 1901

vendredi 4 juillet 2014

Est-ce ici?



- Est-ce ici, m’étais-je dit à plusieurs moments, que là-bas commence? Ici, dans cette maison 
dont les volets sont fermés?

Yves Bonnefoy, Rue Traversière
Mercure de France, 1977


Oui, je sais j’ai déjà cité le texte de Bonnefoy 
qui faisait allusion à ce "là-bas"-là. 
Mais, depuis j’ai fait cette photo 
qui m’a semblé pouvoir l’illustrer avec pas mal d’à-propos, 
et j'ai eu envie de la poster.

Photo: R. B.


mardi 1 juillet 2014

La petite maison sur le tapis


Lila aimait jouer. Elle aimait jouer à tous ces jeux que tout le monde connaît et dont le succès ne s'est jamais démenti, le jeu de la ficelle, le jeu du bouchon, le personne-ne-peut-m’arrêter; les jeux auxquels on peut jouer tout seul, comme le le-bout-de-ma-queue-est-un-papillon, ou le mon-ombre-veut-m’attraper! ou encore le on-dirait-que-ce-serait-moi-la-balle, mais elle préférait les jeux à deux: le jeu de Je-vais-te-manger-tout-cru-en-commençant-par-le-bout-des-doigts, le cherche-moi-des-poux, la balle-à-huit-pattes, le on-fait-semblant-qu’on-est-des-chenilles. Mais peut-être plus encore que ces grands classiques du répertoire ludique, elle aimait les jeux qu’elle avait inventés elle-même, et dont elle m’avait patiemment appris les règles. 
Par exemple, ce jeu qui était rien qu’à nous deux: La Petite Maison de Lila. 
C’était un jeu de rôle, qui réclamait de moi que je m’investisse à fond dans le mien. Les jeux les mieux, ce sont ceux où on fait semblant que quelque chose qui n’est pas vrai, est vrai. Je devais me mettre à quatre pattes, sur les coudes et les genoux, prendre un air, autant que possible, minéral, et croiser les bras et les jambes. 
Je devenais alors une petite maison, une maison avec deux portes et deux fenêtres. 
Il y avait une porte dans l’espace entre mon bras droit et ma jambe droite, une autre entre mon bras gauche et ma jambe gauche; il y avait la fenêtre carrée délimitée par ma poitrine horizontale, mes bras verticaux et mes avant-bras croisés, et la fenêtre triangulaire entre mes cuisses divergentes et mes mollets juxtaposés. 
Sitôt que j’avais posé le toit, Lila se faufilait chez elle par une des portes, et prenait possession des lieux en s’accoudant sur l’appui d’une des fenêtres. Le monde est différent, selon qu’on le regarde du bord du chemin ou depuis la fenêtre de chez soi (c'est pour ça qu'une maison qui n'aurait pas de fenêtre, ce ne serait pas vraiment une maison). Comme tous les chats, Lila passait beaucoup de temps à réfléchir à cette différence: c'est un inépuisable sujet de spéculations pour les chats, depuis l'invention de la boite en carton. 
Mais, je le jure (je sais qu'en disant cela je peux sembler présomptueux ou chimérique), Lila me préférait à n'importe laquelle des boites en carton, même les plus confortables, même celles qui sont adéquatement percées de trous. Si bien qu'elle fût emboîtée, ou perchée, ou cachée, elle ne se lassait jamais, chaque fois que je l'y invitais, de venir jouer à emménager dans moi, sa petite maison. 

Et moi, me demanderez-vous? Ne m'arrivait-il jamais d'en avoir assez? Au bout de combien de temps? Longtemps. Être une maison, ça me convenait tout à fait, je me disais que j’étais fait pour être ça (en eussé-je douté, que Lila me l’aurait confirmé, aussi souvent que nécessaire, en donnant de petits coups de tête approbateurs dans mon menton): une maison avec presque pas de murs, comme dans la chanson de Brel, et même si c’est pas sûr, c’est quand même peut-être, c’est comme ça qu’il dit dans la chanson.
Non, ça ne me pesait pas, même de prendre un air minéral, demandez aux sphynx qui savent garder cet air-là aussi longtemps qu'il leur plaît et qui n’en sont pas moins des créatures de l’air, ce n’était pas lourd, c’était léger au contraire. Si vous posez la question, ce ne peut être que parce que vous n’avez pas connu le privilège d'être la petite maison de Lila.
Avec de grandes fenêtres, et puis presque pas de murs,  et même si c’est pas vrai, c’est quand même peut-être. Les jeux les mieux, ce sont ceux où on fait semblant que quelque chose qui n’est pas vrai, 
est vrai.
Voilà, aussi longtemps que Lila a vécu près de moi, je me suis senti comme un vers d’une chanson de Brel. Aussi léger.
Comme une maison, mais avec presque pas de murs.
Avec de grandes fenêtres.

Parce que n’est pas le mur qui fait la maison, c’est la fenêtre.