vendredi 29 juillet 2016

Service public


Fran Krause est un dessinateur qui offre une sorte de service public:
vous lui racontez ce qui vous effraie le plus, et il le dessine.

Vous pensez que je devrais inclure ce billet dans la série "Grands Webcomics du XXI° Siècle"? J'hésite: ce n'est pas tout à fait un webcomic, non? Et quelque chose - pas vraiment une terreur, plutôt une appréhension informulée - me retient de créer à son intention une nouvelle étiquette "Grands Services Publics du XXI° Siècle". Enfin, du moins le cas Fran Krause nous prouve que l'esprit du service public n'a pas tout à fait disparu en ce début de vingt-et-unième:
il a même trouvé une solution pour financer celui qu'il offre: vous pouvez acheter son recueil de cauchemars; avec un peu d'application, vous pourrez ainsi ajouter de nouvelles phobies à celles que vous avez déjà!
C’est un fait scientifiquement établi que lorsque le pire se produit, c’est toujours une sorte de pire à laquelle on ne s’attendait pas: aussi, mettre des mots, ou des images, sur nos pires craintes, c’est s’assurer qu’elles ne deviendront pas la réalité.
Ah?
Non?
Ce n’est pas un fait scientifiquement établi?
Pas encore. Patience.

And remember, kids:
 Grandma knows best.


Donc, comme je vous l'ai dit, Fran Krause fait des dessins.

dimanche 24 juillet 2016

Météorologiques


Comment dire cela?

On a touché à quelque chose de si froid que toute l'année en est atteinte, même au cœur de l'été.
Parler de glacier serait beaucoup trop beau. Même parler de pierre enjoliverait cela.
C'est une forme de froid qui atteint, au cœur du bel été, votre cœur.
Une main trop froide pour être encore de ce monde.
[…]
C'est comme si, pendant plusieurs mois, on n'avait presque pas vécu: rien senti, rien vu, rien lu, ou presque rien. 
Rien pu lire, à cause de cette main froide touchée probablement en vain.

Philippe Jaccottet,
Notes du Ravin,
Fata Morgana, 2001

vendredi 1 janvier 2016

Deux mille saisons, en attendant mieux


Hé bien voilà, on en a terminé avec 2015, ça n'a pas été si compliqué que ça, tout compte fait.

Bon, maintenant, 
on ferait mieux de s'accrocher, 
ça risque de secouer:
droit devant, il y a 2016.

Deuxmilleseizons donc, 
du mieux que nous pouvons.





vendredi 18 décembre 2015

Le sommeil de la saison




El sueño de la razón produce ectoplasmas


Que pouvons-nous nous souhaiter les uns aux autres en ce moment,
sinon de faire des rêves réconfortants?

Illustration: A dream of Christmas 
carte postale de Strohmeyer & Wyman, 1897

samedi 5 décembre 2015

Entre les tremblements de terre (Murakami Haruki, 12)



- Je l’ignore, répondit Crapaudin. Personne ne sait ce que pense Lelombric, dans les ténèbres de son cerveau. Ceux qui ont eu l’occasion de l’apercevoir sont fort peu nombreux. D’habitude, il passe son temps à hiberner. Il dort d’un long sommeil, pendant des dizaines et des dizaines d’années, dans les ténèbres et la tiédeur du fond de la Terre. Alors, naturellement, ses yeux s’atrophient, son cerveau se ramollit, se met à fondre dans son sommeil, et il se transforme en toute autre chose. Pour parler franchement, je suppose, moi, qu’il ne pense rien du tout. Je crois qu’il absorbe simplement des échos et des vibrations venus de très loin, et les emmagasine dans son corps. Ensuite, il en restitue la plupart sous forme de haine, après un processus de transformation chimique complexe. Je ne sais pas comment ça se produit exactement, je serais bien incapable de l’expliquer en détail.

Crapaudin regarda Katagiri un moment en silence, attendant que la teneur de ses propos pénètre bien dans le cerveau de son interlocuteur. Puis il poursuivit :

- Evitons tout malentendu : je ne ressens aucune animosité ou opposition personnelle envers Lelombric. Je ne vois pas non plus en lui une incarnation du mal. Je n’irais pas jusqu’à vouloir m’en faire un ami, mais l’existence d’êtres comme lui en ce monde ne me dérange pas outre mesure. Le monde est une sorte de grand pardessus, avec une multitude de poches de formes et de tailles différentes. En ce moment, cependant, Lelombric est trop dangereux pour qu’on continue à le laisser faire sans rien dire. Son esprit et son corps sont enflés comme ils ne l’ont jamais été, sous l’effet de haines diverses qu’il a absorbées et accumulées pendant des années. Et qui plus est, le tremblement de terre de Kobe le mois dernier l’a brutalement réveillé du sommeil profond et confortable où il était plongé. Sa rage lui a inspiré une sorte de révélation : il a décidé que son tour était venu de provoquer un tremblement de terre sur Tokyo, un énorme tremblement de terre…

Haruki Murakami, Crapaudin sauve Tokyo
traduction par Corinne Atlan
Editions 10/18

samedi 14 novembre 2015

Il eut un rêve étrange qui l'occupa encore longtemps après.


Quand le froid commence à s'installer, Robert Walser n'est-il pas de bonne compagnie pour attendre la saison, encore lointaine, où les gens pleureront de joie en s'embrassant dans les rues de Paris? 

"La plupart du temps je dormirai; une magicienne doit dormir beaucoup; et toi tu joueras avec le petit chat ou tu liras un livre, j'ai là les plus beaux romans de Paris ici dans ma bibliothèque. Les écrivains parisiens écrivent d'une façon délicieuse, tu verras. 
Et puis dans un mois, sans compter que nous avons aussi de la musique, n'est-ce pas, dans un mois, disais-je, ce sera le printemps dans les rues de Paris. Tu verras comme après avoir été enfermés si longtemps, les gens s'embrasseront dans les rues et pleureront de joie en se revoyant. Ce sera un enlacement général.  L'envie si longtemps retenue éclatera dans les yeux, sur les lèvres, dans la voix, on s'embrassera  tout le mois de mai, du reste tu vivras tout cela toi-même. Imagine-toi que l'air devient tout bleu, tout humide et chaud  quand il descend sur la ville,  c'est le ciel alors qui se promène dans les rues de Paris et qui se mêle aux passants ravis. Les arbres ont des fleurs d'un jour à l'autre et sentent  merveilleusement bon,  les oiseaux se mettront à chanter,  les nuages à danser et l'air sera sillonné  de fleurs comme s'il en pleuvait. 
Et il y aura de l'argent dans toutes les poches même les plus pauvres et les plus percées. 
Je vais dormir à présent. 
Tu vois comme j'ai déjà sommeil.  
Profite du temps devant toi et étudie  un ouvrage parmi ceux que tu trouveras,  un qui puisse te captiver pendant tout un mois.  
Il y a des livres comme cela. 
Bonne nuit!"

Et sur ces mots elle s'endormit. 
Le chat voulut alors se coucher auprès d'elle,  Simon essaya de l'attraper,  il lui échappa,  il courut après lui, et chaque fois le chat lui glissait des mains quand il l'avait déjà saisi. Il s'enfonça dans ce jeu jusqu'à bientôt perdre haleine et tout suffocant, 
il se réveilla enfin.

J'ai fait là un rêve bien sombre pensa-t-il en se levant de son lit.

Ah ces rêves, ces rêves dont on s'éveille tout essoufflé comme si on avait couru. Robert Walser connaissait bien la sensation particulière qu'ils laissent au réveil: la sensation de ne pas avoir réussi - presque, mais pas tout à fait - à attraper le chat.


Robert Walser, 
Les enfants Tanner 
traduit par Jean Launay
 Gallimard, Du monde entier, 1985
Galimard, Folio n° 2380, 1992

lundi 5 octobre 2015

On est plusieurs à rêver


Tu vois, moi aussi je rêve beaucoup et un tas de gens aussi, dont on ne le croirait jamais, rêvent,  mais tu croyais, toi, avoir un droit sur le rêve, tandis que  nous autres, nous ne rêvons que lorsque cela va très mal  pour nous et nous sommes contents de pouvoir nous arrêter.

traduit par Jean Launay,
Gallimard 1985

lundi 28 septembre 2015

Jeune journée parée d’un bijou d’argent


Vous avez raté le rendez-vous de cette nuit avec la lune rouge? Ça peut arriver à tout le monde, ne vous en faites pas. Demain, vous constaterez en levant le nez que la lune est sortie toute pimpante de son bain aux pétales de roses, et j'espère que ça vous aidera à bien commencer la journée.

A l’instant même précédant  le réveil, je fis un rêve d’une étrange beauté dont une demi-heure plus tard, je ne savais rien plus. M’étant levé, il me revint alors à la conscience que j’avais vu une femme très belle et, débordant d’un juvénile élan, je l’adulais. Je me sentais merveilleusement d’aplomb et exalté par la jeunesse rayonnante de mon beau rêve.
Je me vêtis prestement. Il faisait encore sombre. Un souffle d’air hivernal m’effleura par la fenêtre ouverte. Les couleurs étaient si sévères, si rigoureuses. Un vert froid et noble luttait avec un bleu naissant: le ciel était rempli de nuages rose vif. La journée en éveil, qui portait encore en collier la lune comme un bijou d’argent, me parut divinement belle.

Robert Walser­,  A l’aube
traduit par Golnaz Houchidar, 
éditions Zoé, 1999
 ISBN 978-2-88182-353-4

samedi 26 septembre 2015

Le commentateur irrité


Rêve de fin de nuit: 
je suis les aventures d'un personnage qui ressemble à Lance Henriksen
je les suis ou je les vis? 
Quand les rêves ont plus de temps pour se développer, ils dissipent, en général, les ambiguïtés de cette sorte : tantôt - tout en rêvant - je prends du recul, et je dois admettre que l'énigme que je me préparais à résoudre grâce à mes talents de Célèbre Détective, c'est en fait sur un écran (ou un entre les rideaux d'un théâtre de marionnettes) 
que j'en avais pris connaissance; 
tantôt au contraire je découvre que le mystérieux vengeur 
masqué et balafré dont, quelques instants plus tôt, j'admirais un peu incrédule les gambades sur les toits, 
hé bien, c'est moi, en fait.
Mais là, dans ce rêve très court, l'équivoque sur l'identité du protagoniste subsiste jusqu'au réveil. 
Je le vois (je me vois?) lire un message sur un forum internet, 
au sujet de l'autorisation récemment (les actualités de la veille en parlaient) donnée par les Autorités Compétentes d'abattre un certain nombre de loups, quelque part dans les Alpes; le ton du message est indigné, son argumentation un peu confuse (il semble préconiser, non sans faire des réserves tâtillonnes, l'euthanasie par injection comme alternative au fusillage) et il se termine par la phrase "Elle existent pourtant, les écolent vétérinères, non?"...  
L'orthographe du message pousse l'équivoque lecteur 
(admettons que ce soit moi) 
à se voiler la face.

mercredi 23 septembre 2015

A propos du chat, 3



A propos du chat: il s'asseyait toujours sur les feuillets que j'avais écrit et mis sur le côté, et il cillait en me regardant de ses yeux insondablement jaunes, avec un air à lui de m'interroger. Je dois peut-être beaucoup à cette bête tranquille et gentille, que sait-on? 

article paru  dans le Neue Merkur en 1914, 
cité dans la postface de Les enfants Tanner, 
traduit par Jean Launay, Gallimard 1985