dimanche 1 mars 2015

Il faut attendre que le sucre fonde


Les GIFs,  comme moyen d'expression, 
c'est un peu limité; ça peut, parfois, 
souvent, être mortellement ennuyeux...


... pourtant
 (ça tient à peu de chose), 
il y en a aussi dont on ne se lasse pas. Jamais.


Je ne sais pas qui est l'auteur de ce GIF; qu'il ou elle 
se fasse connaître et je lui offre un café bien tassé
qu'elle ou il pourra sucrer à son goût.


jeudi 26 février 2015

Rêve qui mêle Etat avec critique



Encore un rêve où je browse le web: ça devient une habitude.

Cette fois, je lis, en ligne, des critiques de cinéma. 
J’apprends ainsi qu’un des plus grands succès actuels du box-office est une comédie de mœurs contemporaines, située dans un pays évidemment imaginaire qui ressemble beaucoup à la France, ou à la Belgique, ou au Groland; l’autorité suprême y est partagée entre un président, qui pourrait assez facilement passer pour une caricature de Sarkozy, et un premier ministre qui ressemble curieusement à Hollande. Étrange répartition des rôles, n’est-ce pas?  La critique est d’ailleurs unanime à louer la composition de l’acteur qui incarne le premier ministre Hedwige (c’est comme ça qu’il s’appelle dans le film); ce rôle comique serait une première dans une carrière où il ne s’était fait remarquer, jusque là, que dans des films d’action (d’après les photos qui le montrent au naturel, sans son rembourrage  et ses lunettes de ministre il ressemble un peu à Jean Dujardin). 
Le pitch en quelques mots: le premier ministre, qui ne s’entend pas très bien avec le président, prépare discrètement sa sortie, car il vient de gagner le gros lot à Euromillions, et il entend bien le dépenser tranquillement dans l’anonymat retrouvé d’une retraite confortable; il cherche prétexte sur prétexte pour présenter une démission qui doit donner l’impression d’être imposée par la conjoncture politique, et, autant que possible, laisser au public le souvenir d’un geste d’une noble abnégation, dicté par la raison d’État; mais les choses ne vont pas se passer (dans le film) exactement comme il l’a prévu. 
Ne me demandez pas comment s’appelle ce film, ni qui l’a réalisé, ni les autres détails de l’affiche: au réveil, je ne m’en souvenais plus, il ne me restait que ce nom de  Monsieur Hedwige  et l’impression que ce scénario, après tout, ne serait pas plus idiot qu’un autre (quoi, les hommes politiques ne joueraient pas à Euromillions? Mais justement, répondrait un scénariste si on en discutait avec lui, les circonstances qui feraient entrer Hedwige en possession du billet gagnant, on pourrait, en accentuant leur aspect improbable, les traiter comme de désopilantes péripéties). Je me suis souvent demandé où ils allaient chercher leurs idées, les scénaristes, les auteurs de feuilletons, tous ces gens qui ont suffisamment d'idées pour en revendre? Je n’y avais pas pensé: c’est peut-être dans leurs rêves.



samedi 21 février 2015

Meilleurs voeux, suivis de voeux meilleurs


Vous vous êtes demandé, curieux que vous êtes, 
à quoi aurait dû ressembler cette carte de vœux 
dont je vous ai parlé, celle à laquelle je travaillais 
ce fameux jour de janvier?

À ça: 


À présent, pour tout un tas de raisons, 
même moi, elle ne me fait plus rire.
(et pourtant, je ris d'un rien)

Heureusement cette carte-ci, 
que je viens de recevoir, 
me remet de bonne humeur;
 je vous en fais profiter, petits veinards:



Elle est gaîment colorée, 
et riche de promesses de joies simples.
Comme il fera bon être un mouton en cette année 
201!
Car, cela ne vous a pas échappé, 
c’est l’année du mouton qui commence 
(pour certains, elle a déjà commencé).


Amis moutons, meilleurs vœux à vous tous!


jeudi 19 février 2015

Golkar Omonenko a dit: bonne nuit


Mais désormais il se tenait sur ses gardes.
Il avait commencé à se tenir sur ses gardes en permanence.
Les nuits surtout exigeaient un état de vigilance aiguë.
Les nuits commençaient toujours de la même manière, par une séance de contes.
Golkar Omonenko se plaçait au chevet de son fils, parfois assis, parfois debout, mais l’oreille aux aguets, prêt à surprendre tout bruit suspect venu de derrière les murs. Tout en bavardant et en riant avec le petit garçon, il était concentré sur cette tâche de surveillance et il ne la mettait jamais entre parenthèses.
Soir après soir, une conversation amicale avait ainsi lieu entre le père et l’enfant, ponctuée d’histoires drôles, de saynètes fantastiques où l’absurde dominait, oscillant toujours entre le comique et l’angoisse. De l’avis de Golkar Omonenko,  l’absurde possédait des vertus pédagogiques. Il assouplissait l’intelligence et, en même temps, il permettait de s’endurcir contre tout ce que la réalité pouvait produire de surprenant et d’horrible.
Avant de fermer les yeux, Ayîsch Omonenko écoutait son père avec ravissement. Il intervenait à l’intérieur des récits pour y ajouter des détails saugrenus, il enrichissait les aventures des héros avec des rebondissements oniriques qui multipliaient les possibilités narratives. Et souvent, car dans la solitude il avait développé des techniques de ventriloquie, il s’amusait à discourir avec son père en donnant la parole à des objets ou à de petits animaux qui se trouvaient à proximité - un chat de gouttière, un gecko, un scarabée noir. Sa voix facétieuse surgissait des endroits les plus inattendus.
Il y avait dans la chambre une ambiance de gaieté extraordinaire et de paix. Golkar Omonenko riait avec son fils, mais, comme l’heure tournait, il restait sur le qui-vive. 
Puis le petit garçon se laissait gagner par la somnolence et plongeait dans un sommeil qui était celui d’une enfance heureuse.
Jusqu’à l’aube, Golkar Omonenko montait la garde auprès du jeune infirme. Cette précaution avait tout lieu d’être, car des intrus rôdaient, très agressifs, et entraient dans la chambre, parfois agissant de leur propre initiative, mais, la plupart du temps, porteurs d’ordres de mission élaborés dans la caserne ou la sacristie la plus proche.
Quand un prêtre ou un soldat se faufilaient à proximité du lit d’Ayïsch Omonenko Golkar Omonenko n’engageait pas avec eux un débat théorique sur la pureté de la race, il ne leur demandait pas qui les avait envoyés ni s’ils avaient quelque chose à dire avant de mourir. 
Il les tuait. 
Il les tuait le plus rapidement possible et en silence. 
Il était dans la force de l’âge, il avait reçu une excellente formation de commando et il n’avait pas perdu la main. Il avait installé des pièges un peu partout dans la maison, et, tirant profit de l’obscurité et de sa parfaite connaissance des lieux, il avait toujours le dessus sur ses adversaires.
Une fois le travail effectué,  il nettoyait les traces du combat, s’assurait que d’autres indésirables n’étaient pas tapis dans les environs, et ensuite, lorsque tout était redevenu calme, il promenait sous les narines de l’enfant un morceau de la carcasse de l’ennemi, afin que l’enfant pendant son  sommeil prît l’habitude de côtoyer sans se troubler des odeurs et des corps hostiles. Golkar Omonenko savait qu’il n’était pas éternel et que, plus tard, Ayïsch aurait à affronter seul des combattants redoutables. Il profitait de toutes les occasions pour poser en son fils les bases d’une future éducation martiale.
Le contact avec l’ennemi doit être assumé sans état d’âme. 
L’ennemi est répugnant, le sentiment de dégoût qu’il provoque ne doit pas constituer pour lui un avantage.
Avant d’apprendre à exécuter l’ennemi, il faut s’accoutumer au contact de l’ennemi.
Avant d’apprendre à exécuter son ennemi, il faut savoir respirer de près son horrible chair.

Les aigles puent, Verdier, 2010

dimanche 15 février 2015

Description d'une description



Les étoiles que personne ne regarde


- Quoi, encore les broussailles de Castel Fusano? Encore une étoile filante? Comme l’année dernière à la même date? c'est devenu un marronnier sur ton blog, en février, la pinède de Castel Fusano?
- Non. Si cette photo est là cette fois, c'est parce que je viens de voir Pasolini, d'Abel Ferrara, et que dedans il est encore question de la route d’Ostie et d'une étoile filante (mais pas en même temps), alors, pourquoi ne pas remettre cette photo comme illustration puisque, en plus, je l'aime bien?
- Et le film, tu l'aimes bien?
- Oui.
- C'est un film pasolinien?
- Pas le moins du monde, c'est un film ferrarien.

La filmographie de Ferrara a ses hauts et ses bas, 
je ne pense pas que ce dernier film soit le meilleur qu'il ait fait, mais oui, j'ai aimé. 
J'ai été sensible au fait que les images de Rome et de Romains filmées par Ferrara ressemblent davantage à une vraie Rome et à de vrais Romains qu'il n'est habituel dans les films américains: Ferrara a encore de beaux restes d'italianité.

Les amis avec lesquels j'ai vu le film l’ont diversement apprécié, et, dans l’ensemble, moins que moi; ils ont trouvé le film bavard  (en effet, il contient pas mal de bavardage mais je crois que c'est exprès, dans ce film, la voix humaine relève du bruitage plutôt que du discours), et surtout, trop illustratif (c'est pas faux: tout le long du film, l'image prime sur le discours), ils ont dit que Ferrara ne donnait pas assez la parole à Pasolini. En bref, leurs critiques, c’était qu’il y avait à la fois trop de ce qu’ils n’attendaient pas et pas assez de ce qu’ils attendaient: ma foi, je ne pouvais pas vraiment les contredire.


La déception de mes amis s’explique sans doute par le fait que pour eux - comme pour moi, d’ailleurs - Pasolini est un oracle, tandis que pour Ferrara, manifestement, c’est une icône; fidèle aux rites populaires méditerranéens, il tourne pendant tout le film autour de la châsse qu’il a construite, sans omettre de faire une génuflexion à chaque tour.
Si mes amis ou moi, païens que nous sommes, avions voulu faire apparaître Pasolini, nous aurions procédé tout autrement que Ferrara: nous aurions recouru à la bonne vieille méthode de nos ancêtres, nous aurions creusé une fosse dans la terre, nous l'aurions remplie jusqu'au bord du sang d'une victime sans tache (un bélier entièrement noir comme celui qu'Ulysse promet au spectre de Tirésias, par exemple), et dressés sur son bord, l'épée à la main encore fumante, nous aurions appelé encore et encore: Pier Paolo Pasolini! prêts à repousser les ombres errantes, couleur d’années de plomb (présidents du conseil, éditeurs, journalistes, commissaires), que le fumet n'aurait pas manqué d'attirer: jusqu'à ce que le spectre que nous aurions évoqué retrouve un peu de substance.


Puisqu'il aurait été là nous lui aurions demandé de dire quelque chose: le genre de chose que son simulacre ne dit pas dans le film, quelque chose qui ressemblerait sans doute à ce qu’il a écrit dans sa dernière chronique pour Il Tempo illustrato le 24 janvier 1975:

Au bout des cent cinquante semaines durant lesquelles j'ai écrit régulièrement chaque semaine, un papier sur un livre, je prends congé de mes lecteurs. Pendant quelques mois je serai occupé à faire un film. Il est vrai qu'alors que j'étais occupé à tourner, monter, post-synchroniser Les mille et une nuits, j'ai continué ponctuellement à rédiger mes critiques. Mais cela s'explique, avant tout, par le fait que j'avais, depuis peu de temps, commencé ce travail, et qu'il y avait donc en moi un élan qui ne pouvait pas être brutalement interrompu. De plus, le film que je faisais, quoi que terriblement fatigant  et aventureux, était très agréable et  me laissait donc, le soir, presque toujours, dans d'excellentes dispositions d'esprit. Enfin, j'étais loin d'Italie, dans des lieux où, précisément, le soir, ou les jours de fête, lire et écrire constituaient ma seule occupation possible. Maintenant, en revanche, je m'attelle à un tournage, alors que j'en suis déjà  à ma troisième année de critique militant: et je m'attelle à tourner un film extrêmement désagréable (Sade et la République de Salò mêlés) qui, certainement, me laissera le soir épuisé jusqu'à la nausée; et je le tournerai, surtout, au cœur de l'Italie, entre Salò et Marrabotto: ni soirs ni jours de fête ne seront libres pour moi et béatement vides.

Je précise tout cela pour me justifier, je crois, plus devant moi-même que devant mes lecteurs (qui ne doivent pas être si nombreux ni si tellement affectés).  En effet, après ce nombre incalculable de semaines où, chaque semaine, je devais écrire mon papier et lire donc au moins trois livres, je ne suis pas du tout fatigué de militer. La chose continue à m'apparaître encore agréablement excitante, bien que pénible, comme les premières fois. Voilà pourquoi je ressens le besoin de justifier devant moi-même ma désertion temporaire.

Le premier élément que je trouve, en regardant derrière moi et en repensant à mon travail, c'est le divertissement. Le deuxième élément est tout aussi agréable. En près de trois ans, jamais personne n'a essayé d'exercer sur moi une pression quelconque pour que je rendisse compte d'un livre plutôt que d'un autre. […]  Il y a encore un troisième élément: celui là n'est ni agréable, ni désagréable, ni positif ni négatif, mais simplement problématique, et il peut être résumé par une question: qu'est-ce que la critique et comment est-elle faite? Naturellement, c'est un très vieux problème, quoiqu'il n'ait jamais été résolu, fût-ce de loin. Je pensais, toutefois, que si je faisais personnellement de la critique, et pendant quelque temps, ce mystère serait à mes yeux du moins un peu et du moins de façon pragmatique éclairci. Eh bien, non. […] J'ai fait des descriptions. Voilà tout ce que je sais de ma critique en tant que critique. Et descriptions de quoi? D’autres descriptions auxquelles les livres se réduisent.


Et puis Pasolini insisterait pour nous parler de Leonardo Sciascia, indifférent aux pressions que nous essaierions d'exercer sur lui pour qu'il parle de telle ou telle autre chose (par exemple du film de Ferrara). 
Mais nous, quand Pasolini parlerait de Sciascia, nous serions tentés d’imaginer que c’est de Ferrara qu’il parle:
… mais le moralisme méridional - la grande ramification à laquelle se greffe la branche de Sciascia - n’est pas, ne peut pas être moraliste, parce qu’il n’est pas chrétien: et s’il est catholique, il l’est dans ses formes extérieures, sinistres, funèbres, à l’espagnole, assimilées dans des profondeurs où elles sont amalgamées à je ne sais quels substrats (pour aller vite).

... non? Sans doute Pasolini ne se serait-il pas interdit de taquiner gentiment Abel Ferrara, comme dans ses chroniques il taquine les gens qu'il aime bien, Moravia ou Sciascia, justement.
Je ne crois pas que Ferrara ait voulu faire autre chose que ceci: une description de Pasolini (oui, bien sûr, Ferrara aime à se présenter aujourd'hui comme bouddhiste, mais son film sur Pasolini doit encore beaucoup à l'héritage de ses ancêtres byzantins iconodules), et le Pasolini que décrit le film  (peint, en effet, par touches funèbres, à l’espagnole, dans la manière de Zurbaran ou de Ribera) c'est celui qui parle dans le billet du Tempo, un Pasolini du soir, à peine sorti du montage de Salò, encore embourbé dans la promotion du film, épuisé jusqu'à la nausée, qui essaie de revivre un de ces "moments béatement vides" que, dans ses souvenirs, étaient les soirs de fête, et qui, au lieu de s'en tenir à cela, essaie de remplir le vide à peine retrouvé en parcourant en tous sens la Rome nocturne et hantée dans  laquelle roulait à tombeau ouvert le Toby Dammit du sketch de Fellini dans  Histoires extraordinaires (vous savez, celui qui avait oublié qu'il ne faut pas parier sa tête avec le diable).

Un portrait de Pasolini en condottiere déserteur.







Il n'est pas illégitime de trouver une telle description frustrante: elle est un peu figée de profil, comme une médaille. 

Voilà donc une suggestion pour compléter le Pasolini de Ferrara, si vous l’avez vu ou si vous avez prévu de le voir: lisez donc Descriptions de descriptions.

C'est un choix des chroniques littéraires écrites par Pasolini pour le supplément hebdomadaire d'Il Tempo (l’édition italienne reprend la totalité de ces chroniques, l’édition française n’en offre qu’un choix relativement limité par les mêmes considérations qui avaient conduit l’éditeur à exclure deux nouvelles du recueil de Primo Levi, Lilith; je ne vais pas répéter ce que j'en pense, éditeur est maître chez soi, n'est-ce pas?).
Voici en quels termes René de Ceccaty, dans sa préface, présente ce travail:
Le travail de critique est le plus souvent l’aveu d’une frustration. Lorsque Pasolini rédigeait  ses chroniques, il tournait la fin de sa trilogie de la vie - qu’il devait désavouer peu avant sa mort - et surtout il travaillait à un ultime roman, encore inédit en italien*
Il projetait d’arrêter de faire du cinéma. 
Ces Descriptions de descriptions constituaient donc une importante transition dans son œuvre, puisqu’il ne cessait  de s’y demander comment l’écriture est faite et ce que celle des autres avait de singulier par rapport à la sienne. 
C’était une interrogation indirecte sur son œuvre littéraire, dans laquelle il n’avait probablement pas encore donné toute sa mesure. Beaucoup moins professoral qu’il ne l’avait été dans Passione e ideologia (consacré exclusivement à la littérature italienne et, pour moitié, à la poésie dialectale), Pasolini tentait de mettre au clair quelques thèses idéologiques et littéraires qui lui permettraient de poursuivre son œuvre. Un créateur, fût-il critique, ne vise que cela.



Au fait, dans Descriptions de descriptions, Pasolini parle aussi de Juan Rodofo Wilcock, et il ne fait pas mystère de la fascination qu’il éprouve pour ses livres. Vous voyez, on fait des rencontres de toutes sortes, dans les broussailles de Castel Fusano.



* cette préface date de 1984; depuis, les fragments du roman inachevé en question, Petrolio (dont on entend quelques pages citées au début du film de Ferrara) ont été publiés, d’abord par Einaudi en 1995, puis dans une édition révisée par Mondadori en 2005.


Pasolini, c'est un film d' Abel Ferrara, dans lequel Willem Dafoe parvient à ressembler, un peu, à Pasolini tout en parlant anglais avec ses interlocuteurs italiens. Voilà ce qu’il ne faut pas chercher dans ce film: ce n’est pas un discours théorique sur l’œuvre de Pasolini, ce n’est pas une analyse de son processus créatif.


Descriptions de descriptions (Descrizioni di descrizioni, Einaudi, 1979), c'est un livre de Pasolini, t‪raduit par‬ ‪René de Ceccatty‬, ‪Rivages,‬ 1984

1984 Collection : Littérature étrangère/Rivages
ISBN  2903059489

1995 Collection : Rivages Poche / Bibliothèque étrangère (168)
‪ISBN 2869309759





mercredi 28 janvier 2015

Tout essayer avec Jack vance


Je vois que vous êtes comme moi: ces derniers jours, après avoir lu les nouvelles, vous avez  ressenti le besoin d’avaler un bon remontant (ou trois)? Le problème: vous ne saviez pas que choisir? 
Heureusement, notre ami Jack Vance était là pour nous guider dans nos choix. L’avantage avec les amis qui ne sont plus là, c’est que justement, c'est comme s'ils étaient là tout le temps.


La scène est à Coro-Coro, sur la planète Flutter.

Un panneau accroché au mur derrière le bar affichait une liste de boissons spéciales, dans une écriture illisible. 
Le gentleman à la barbe brune les observa avec indulgence pendant un moment, puis il leur offrit un conseil: 
"Balrob, notre hôte, est un homme de bonne réputation, et je peux garantir la qualité de sa bière blonde."
Balrob s'inclina avec gratitude.
"Je vous remercie, Seigneur Agent! Venant de vous, c'est une recommandation de poids."
Le gentleman se redressa de toute sa taille.
"Permettez-moi de me présenter; je suis Efram Shant, Agent Territorial, à votre service."
Wingo et Schwatzendale lui indiquèrent leurs propres noms, et l'Agent Territorial poursuivit ses remarques.
"Si vous avez un faible pour les grogs, le Picoteville, l'Importunata et le Vieux Fidèle sont tous trois hautement appréciés! Toutefois, Balrob considère que sa plus grande spécialité est le Pooncho Punch, et j'ai tendance à être de son avis."
"Hmmm, fit Wingo pensivement. C'est une boisson qui ne m'est pas familière."
Schwatzendale secoua la tête d'un air dubitatif.
"J'ai goûté bien des formulations, mais jamais de Pooncho Punch."
"Je n'en suis pas étonné, dit Balrob. Le Pooncho Punch existe en quatre versions, qui sont toutes de conception locale, faites uniquement à partir d'ingrédients locaux également.
La recette, naturellement, est un secret de famille soigneusement gardé."
L'Agent Shant dit:
"Ma préférence personnelle va au Pooncho Punch Numéro Trois. 
Il est vivifiant et parfumé, mais il reste cependant léger sur la langue."
Wingo se tourna vers Schwatzendale.
"Et si nous essayions cette boisson renommée?"
"Une telle occasion ne saurait être gâchée!" déclara Schwatzendale sans hésiter.
"C'est tout à fait mon sentiment", dit Wingo. 
Il fit signe à Balrob.
"Deux verres de Pooncho Numéro Trois, je vous prie."
"Avec plaisir, monsieur."





"… Et bien? Quel est votre verdict?"

Wingo toussotta et se racla la gorge.
"C'est là une boisson aux dimensions multiples. 
Il convient de ne pas la juger à la hâte."
Schwatzendale dit:
"Je la trouve revigorante, et bien équilibrée. 
Elle possède un panache certain."
Wingo but une autre gorgée.
"Extrêmement rafraîchissante. 
Y aurait-il par hasard un Pooncho Numéro Quatre?"
L'Agent Shant se caressa pensivement la barbe.
"Je n'ai pas personnellement expérimenté cette boisson. 
Cependant, à ce que je comprends, on la nomme parfois 'le Réjuvénateur de Pingis', et il arrive qu'on l'administre aux morts ou aux personnes inconscientes."
"Vraiment! s'émerveilla Wingo. Et quel est le résultat?"
"Je n'ai pas moi-même été témoin du traitement. 
J'ai cependant une vaste expérience de la vie, et j'ai assisté à quelques événements surprenants, de sorte que je ne me risque plus à émettre d'opinions absolues."

Jack Vance, Lurulu, 2004, 
traduit par Patrick Dusoulier, 2006, 
Fleuve Noir


Illustration: Stirred Up Thoughts, 
collage de Martin Copertari

samedi 24 janvier 2015

Dans lequel, en cherchant Manuela Draeger, on rencontre quelqu'un d'autre (Manuela Draeger à l’École des Loisirs, 3)



Ce billet-ci est la suite de ce billet-là qui est la suite de cet autre billet.



Certains jours, en particulier ceux où il fait très sombre (ça arrive assez souvent sous les climats presque polaires), ou ceux où il souffle un vent salé (comme ça arrive dans les villes portuaires), quand on appelle à la cantonade "Manuela Draeger!" c'est quelqu'un d'autre qui répond. 
Ça m'est arrivé il n'y a pas très longtemps, dans une ville, justement, presque polaire, non, je veux dire portuaire, où se tenaient des Littorales

Ça commence souvent comme ça les affaires bizarres: ça commence avec des littorales, ça continue avec des goémones et ça finit avec des goélandes ou d'autres choses dont on n'est même pas sûr que ça existe, les affaires bizarres. 

Pour essayer de recueillir des indices (il faut toujours faire ça quand on enquête sur une affaire bizarre),  j'ai appelé, d'abord tout doucement puis un peu plus fort (parce qu'il soufflait, par sautes, un vent assez salé qui risquait d'emporter les mots), "Manuela Draeger! … Manuela Draeger?"

"C'est vous qui avez appelé Manuela Dragée?"

La personne que j'avais en face de moi ne ressemblait pas du tout à une dragée, plutôt à un très grand crabe, et je me suis mis à craindre un malentendu, d'autant plus que je n'étais plus très sûr d'avoir bien articulé le nom: peut-être après tout que j'avais appelé Manuela Dragée au lieu de Manuela Draeger. 
- Non, je cherche Manuela Draeger, ai-je répondu, en détachant tellement les syllabes 
(dra - et - gè - re) 
que du coup j'étais presque sûr que quelle que soit la façon dont ce nom doit se prononcer (Drégé? Dragueur? Drégeur? Draigaire?), je devais être à côté de la plaque. 
"Manuela Draeger, l'inventeuse du feu", 
ai-je précisé à tout hasard, sans être bien sûr de ça non plus (mais tant pis, c'était justement pour avoir des informations sur la biographie de Manuela Draeger que j'étais là, et je comptais bien tout vérifier, y compris les données les plus incertaines, bien qu'il fît assez sombre).  
"Manuela Draeger a brûlé", 
a répondu la personne qui était en face de moi, d'un ton parfaitement neutre; cette neutralité dans le ton est ce qui m'a le plus frappé, au point que je n'ai pas bien mémorisé la façon dont elle a prononcé le nom "Draeger", pour ça je n'étais pas plus avancé. 
C'était une réponse curieuse quand même, la syntaxe avait l'air de vouloir dire 
"Manuela Draeger a péri dans un incendie" 
tandis que la neutralité du ton suggérait presque que la phrase avait été interrompue avant de se terminer par exemple par 
"a brûlé un tas de vieilles pancartes, puis est allée acheter du lait", 
ou bien 
"a brûlé des papiers périmés dans un bidon percé de trous où se consumaient déjà des chiffons sales, là-bas, sur le quai, au pied du lampadaire éteint; puis elle est rentrée chez elle". 
Ou quelque chose comme ça. 
Je l'ai déjà dit, il soufflait, par sautes, un vent assez salé qui aurait bien été capable d'emporter des mots, allez savoir jusqu'où: on était au bord de la mer.


Une personne rencontrée aux Littorales 2014:
un certain Antoine Volodine.

"C'est que, j'aurais aimé lui parler", ai-je demandé à la personne, en face de moi, qui était de toute façon la seule personne à avoir réagi au nom de "Manuela Draeger", que j'avais pourtant crié assez fort, que je l'aie bien prononcé ou pas.

Quand j'ai dit que la personne que j'avais en face de moi me faisait plutôt penser à un très grand crabe, je ne voulais pas dire que c'était sa silhouette qui me faisait plutôt penser, je faisais allusion plutôt sa façon de parler, c'était sa voix, plutôt qu'autre chose, qui donnait l'impression de provenir de sous une carapace. Une très grande carapace: une carapace sous laquelle il y aurait eu de la place pour plusieurs personnes de taille plus ou moins humaine.
"Je ne sais pas si vous y arriverez", 
a répondu le très grand crabe.
C'est à ce moment que j'ai réalisé que le très grand crabe - dans le doute, appelons-le comme ça - était en train de parler à plusieurs personnes en même temps: c'est un exercice assez difficile et je me suis demandé si à sa place j'y serais arrivé aussi bien.
"Le plus sûr, a dit le grand crabe (il avait, donc, l'air de parler à la cantonade, aussi je n'étais pas tout à fait sûr que c'était à moi qu'il s'adressait; il faisait très sombre, je crois que je l'ai déjà dit) ce serait de faire comme si elle existait".





" - Vous savez, mes petits, parfois il faut 
reculer  un peu  ou faire du surplace 
en attendant que les ténèbres se dissipent. 
L'essentiel, c'est de ne pas perdre de vue 
qu'on avance, qu'on va coûte que coûte 
vers l'avant et qu'on ne renonce pas. 
Même si quelque chose nous aveugle, 
il ne faut pas perdre ça de vue. 
Il faut se rappeler à tout instant 
qu'on ne renoncera jamais."

Manuela Draeger, Onze rêves de suie, 
éditions de l'Olivier, 2010

Dessin: R. B.

mercredi 21 janvier 2015

Allons prendre l'air avec Georges



Tous les oiseaux étaient dehors
Et toutes les plantes aussi.
Le petit cheval n'est pas mort
Dans le mauvais temps, Dieu merci.
Le bon soleil criait si fort :
"Il fait beau", qu'on était ravis.
Moi, l'enterrement de Paul Fort
Fut le plus beau jour de ma vie.

On comptait bien quelques pécores,
Quelques dindes à Montlhéry,
Quelques méchants, que sais-je encore :
Des moches, des mauvais esprits,
Mais qu'importe ? Après tout ; les morts
Sont à tout le monde. Tant pis.
Moi, l'enterrement de Paul Fort
Fut le plus beau jour de ma vie. 

Le curé allait un peu fort
De Requiem à mon avis.
Longuement penché sur le corps,
Il tirait l'âme à son profit,
Comme s'il fallait un passeport
Aux poètes pour le paradis,
S'il fallait à Dieu du renfort
Pour reconnaître ses amis.

Tous derrière en gardes du corps
Et lui devant, on a suivi.
Le petit cheval n'est pas mort
Comme un chien, je le certifie.
Tous les oiseaux étaient dehors
Et toutes les plantes aussi.
Moi, l'enterrement de Paul Fort
Fut le plus beau jour de ma vie.

Georges Brassens  
L'enterrement de Paul Fort

dimanche 18 janvier 2015

Le jour des Seigneurs



Interrogé par des journalistes français, dans le vol le menant aux Philippines, sur la façon de concilier la liberté d’expression et la liberté religieuse, le pape François a expliqué les conditions d’exercice de ces deux droits fondamentaux et leurs limites.
L’intervention de Sa Sainteté peut se résumer ainsi: 
La liberté d'expression doit pouvoir s'exercer sans aucune restriction, dès lors qu'elle n'offense aucune croyance.

Il n'est peut-être pas hors de propos de noter qu'à plusieurs reprises au cours de cet entretien, si l'on se réfère à la transcription qu'en a donné La Vie Catholique illustrée, puis aux commentaires postés dans le débat qui a suivi sa mise en ligne, le Souverain Pontife a fait preuve d'un sens de l'humour qui semblerait bien avoir échappé à nombre des lecteurs du vénérable hebdomadaire.

Depuis, des responsables religieux de différentes confessions ont tenu à préciser leur position sur ce sujet.

Le Grand Sophi OEcuménique des Oblats du Désintégré et Réintégré a tweeté: 
La liberté de croyance doit pouvoir s'exercer sans aucune expression, dès lors qu'elle ne restreint aucune offense.

Lors d'un grand meeting, le Métropolite de l'Ain a rappelé le dogme de sa congrégation en ces termes: 
L'expression des croyances doit pouvoir s'exercer sans aucune liberté, dès lors qu'elle ne s'offense d'aucune restriction.

La Porte-Jarretière Supérieure de l'Assemblée Évangélique de la Licorne Rose a déclaré: 
Sans aucune croyance, il n'est dès lors pouvoir d'offenser aucune liberté.

L'Archichancelier de l'Ordre Lumineux du Chandelier du Temple a avancé: 
La croyance en la liberté restreinte n'offense aucun pouvoir, dès lors qu'elle n'est qu'un exercice d'expression.

Le Khan-Gourou d'Oulan-Bator et des provinces circonvoisines a martelé en chaire: 
Liberté! Expression! Pouvoir! Exercice! Restriction! Offense! Croyance! 

La Confrérie des Abstracteurs de la Quinte Essence, réunie en conclave, a adopté cette synthèse:
Aucune restriction des ex-libertés ne doit offenser les croyances, dès lors qu'aucun pouvoir n'exerce sur elles de pression.

La Diaconesse Plénipotentiaire des Missionnaires de la Très-certaine Évidence a ainsi résumé la doctrine de son chapitre: 
Sans aucune liberté, aucune restriction des croyances ne doit, en toute logique, pouvoir offenser aucune expression.

Le Computeur Général des Dénombreurs des Noms dédiés au Non-dédié a tenu à faire savoir que: 
La liberté de croire doit exprimer qu'elle s'exerce sans aucune restriction, dès lors qu'elle n'offense aucun pouvoir.

Le Vicaire de la Conférence Planétaire des Visiteurs de l'Au-Delà et d'Ici-Même a souligné: 
De la liberté d'expression, on doit croire qu'elle s'exerce sans aucune restriction, dès lors qu'elle n'a pouvoir d'offenser aucun.

Le vice-président adjoint du Consistoire des Non-Advenus du Quarantième Jour a insisté sur ce point: 
Aucune expression du pouvoir ne doit restreindre la liberté d'offenser, dès lors que ne s'exerce aucune croyance.

Le Suprême Lama Volant des Conducteurs du Grand Véhicule a rendu public le communiqué suivant:
La liberté est illusion. L'expression est illusion. Le pouvoir est illusion. L'exercice est illusion. La restriction est illusion. L'offense est illusion. La croyance est illusion. Dès lors, cette déclaration est illusion.

En dernière minute, nous apprenons que la Bienveillante Matriarche de l'Ordre Universel du Bene Gesserit™ aurait relancé le débat en posant - tout en brandissant son gom jabbar et en l'agitant furieusement - cette question restée pour l'instant sans réponse: 
Tu veux mon doigt, il est plus gros?




Toutes les positions doctrinales ainsi exposées 
ne sauraient engager que ceux qui les adopteraient comme articles de foi.

samedi 17 janvier 2015

Le diable probablement



Dans les récits des événements des derniers jours, un détail revient non pas une, mais deux fois: en deux circonstances distinctes, on aurait identifié des suspects grâce à des documents d’identité retrouvés dans des voitures.
Des cartes d’identité dans des voitures empruntées pour commettre des crimes?
Deux fois dans la même affaire? Et puis quoi encore?
Quel auteur de polar oserait employer une ficelle aussi grosse?

Le conspirationnisme, silhouette géante, gesticulante et brumeuse, apparaît derrière la fenêtre, se découpant sur le ciel clair.

Voyons - murmure la silhouette brumeuse - si on raconte une histoire totalement inventée, n’est-ce pas une stratégie envisageable, "pour faire vrai",  de la parsemer de détails improbables - comme les histoires qui arrivent dans la vraie vie, quoi?
Il m’est arrivé de retrouver mes lunettes bien rangées sur une soucoupe dans le frigidaire, ou un stylo au fond d’une soupière: ça m’a un peu surpris, mais je n’ai jamais été en peine d’imaginer une douzaine de scénarios qui aurait pu justifier leur présence en ces endroits.
Mais je n’arrive pas à concevoir un enchaînement d’événements qui aurait pu m’amener à déposer ou à perdre ma carte d’identité dans une voiture. Est-ce l'imagination qui soudain me fait défaut,  ou le problème se situe-t-il pour moi dans un angle mort, coïncide-t-il avec un point aveugle?

La silhouette du conspirationnisme se fragmente en formes encore plus indistinctes et bourgeonnantes, des sortes de grosses amibes.

Me vient une pensée encore plus troublante que la précédente:
se pourrait-il que, dans une fraction de la population, il se trouve des gens à ce point habitués à ce qu’on leur demande leurs papiers qu’il leur paraîtrait plus commode de les conserver à portée de main dès qu’ils s’installent derrière un volant, plutôt que derrière trois épaisseurs de tissu et de fermetures Éclair, ou même, qui anticipent la possibilité que le geste de chercher leurs papiers dans leur veste ou leur pantalon en cas de contrôle soit interprété comme un de ces gestes suspects qui, par la suite, font la une des journaux?
Se pourrait-il qu’une ligne de faille - témoin de ces fractures entre civilisations dont on nous rebat les oreilles - sinue entre, d’une part, des gens qui ont pris l’habitude qu’on leur demande leurs papiers trois fois par semaine, et d’autres gens à qui ce n’est jamais arrivé de toute leur vie?

Bien sûr, il faut tenir compte du fait que le projet des trois imbéciles n'était pas seulement homicide mais aussi suicidaire, et on ne peut exclure qu’ils aient délibérément laissé derrière eux des preuves de leur identité dans le seul but d’éviter que leurs noms ne soient mal orthographiés dans les dépêches qui apprendraient à leurs proches qu’ils avaient, comme prévu, rejoint le paradis des cons, pourtant…

... on dirait que le diable, en effet, est bien dans les détails.