vendredi 14 août 2015

Ce qu’il reste sur la feuille blanche quand il en a fini avec elle



Quand je regarde le papier blanc, écrit-il, je vois courir au loin un homme épouvanté.

De quoi épouvanté? 

De quoi épouvanté? Je ne sais, et aussi le rite ridicule d’hommes qui tournent en rond.

Puis viennent d’autres hommes (toujours à l’extrême bout du papier) en quantités innombrables, une foule non pour un tableau mais pour une époque.
Ces hommes sont maigres et grands.

La santé ne m’a pas prodigué les excès. Je n’en prodigue pas aux autres. Voilà ce qu’on pourrait dire.
Mais pour ce qui est de la multitude, elle est prodiguée. Seul un vieillard au faîte d’une longue vie en vit passer autant.

Ah! Si je pouvais les réunir en un seul tableau! Il y aurait des gens haletants à le regarder tant il grouillerait de vie.
On s’arrêterait et on dirait émerveillé: voilà, cette fois nous avons vu une vraie foule passer!

Mais ils passent et je ne puis les arrêter ni les tenir groupés.
Les jambes de l’un effacent l’ombre du précédent.
Pourtant chacun, je le vois, a comme un dépôt.

Les jambes de l’un effacent l’ombre du précédent.

Enfin, de rage de ne pouvoir le retenir, je me jette furieux sur le papier et je le massacre de ratures jusqu’à ce qu’il en sorte une horrible figure désolée qui en cent toiles et en dix ans a fini par me faire reconnaître pour peintre.
Mais je ne suis pas dupe. Dans les pleurs et la rage, je rejette loin de moi cette maudite usurpatrice, et l’art qui se dérobe m’emplit de son souvenir décevant et amer.


paru sous le titre La lettre du dessinateur 
dans Labyrinthes, Éditions Godet, 1944; 
puis sous le titre La page blanche
dans Le rideau des rêves, L’Herne, 1996.


Dessins d’Henri Michaux 
(de la série Mouvements)

lundi 10 août 2015

Le temps du Loup


Et maintenant, c'est Loup qui s'y met.
Mais qu'est-ce qu'ils ont tous?


Jean-Jacques Loup a dessiné tellement de trucs et de machins (et de bonshommes, et de girafes, et de perroquets, et de chiens et de vaches et de chats et de moutons et de moustiques et d'éléphants) qu'on n'arrive pas à les compter. Il a tout arrêté le 31 juillet.

Dessin de Loup
extrait de La Vie des Maîtres (tome 1), 
Glénat, 1983

jeudi 16 juillet 2015

Les tendances de la mode 2015 en quelques clics



Sagaces lecteurs, sauriez-vous deviner quel billet de ce blog a reçu depuis sa publication (et reçoit encore quotidiennement) le plus grand nombre de visites?
Celui-ci.

Il y a plusieurs leçons à en tirer.
D’une part, cela confirme ce que nous savions déjà: que le sérieux et la pertinence des études prévisionnelles de l'Institut Tororo sont unanimement reconnus dans le monde entier.
Cela confirme accessoirement que, la plupart du temps, la lecture des statistiques sert essentiellement à nous conforter dans nos convictions; mais est-il utile de s'étendre sur ce point?

D'autre part, cela nous rappelle qu'un blogueur averti anticipe les attentes de son public; je me dois donc de vous régaler (chers lecteurs), d'une nouvelle étude de tendances, en accord avec la saison.


L’écharpe en pashmina, c’est so 2000!

L'accessoire qui en 2015 s'accordera avec toutes vos tenues, c'est 
la chèvre sans cornes.
Toutes vos tenues? Oui, toutes! Des plus bohèmes...


... aux plus classiques.


Aux toilettes estivales même les plus succinctes,
la chèvre sans cornes apporte une touche de raffinement,
et ceci depuis la plus haute antiquité.


Si quelqu'un vous dit perfidement:
La chèvre sans cornes? Mais c'est pour les mémés! 
faites comme Quvenzhane Wallis, répondez-lui
Mêêêêêêêêê!


Mais attention: exigez la véritable chèvre sans cornes, 
et prenez exemple sur leur héroïne, Holly Ann: 
voyez comme elle la porte 
avec assurance et simplicité.


Où la trouver? Mais dans toutes les bonnes librairies bien sûr.

Je sens cependant qu'une question vous brûle les lèvres: 
et Felicia Day, que pense-t-elle de tout ça?
Hé bien, lorsqu'elle a pris connaissance de cette étude prévisionnelle, elle a eu exactement la même réaction que moi.

La phrase du jour: You're never weird on the internet (almost)

Ue réaction très saine, et parfaitement justifiée, 
si vous voulez mon avis.
Je vous laisse, j’ai, moi aussi, encore un petit creux 
(hé oui: bloguer, ça creuse).


Holly Ann, tome 1: La chèvre sans cornes 
est un album de Toussaint (scénario) et Servain (dessin), 
paru chez Casterman en 2015.
Vous pouvez en lire quelques pages en preview ici!

Les images du jour 
sont © photographes anonymes, Vogue, Casterman et Felicia Day.

lundi 13 juillet 2015

Fare thee well



Cette année, sous les lampions du 14 Juillet, 
la voix de Guy Piérauld ne percera pas le brouhaha pour demander à Elmer Fudd s'il y a du neuf. Y en aura-t-il seulement, du brouhaha? Nous n’aurons pas l’occasion cette fois de faire tinter nos verres contre celui de Gudule, et pas davantage contre celui de Tanith Lee, de Christopher Lee, de Jean Vautrin, de Patrick MacNee, d’Alain Nadaud, de Laura Antonelli, de Magali Noël, ou d’Eddy Louiss. 
Quant au Grateful Dead, s’il a ressuscité le temps de trois derniers concerts, ce fut pour annoncer que désormais il allait rester mort. 

Ce sera un 14 Juillet sans tintamarre. 
Nous lèverons nos verres en silence - pas très haut, embarrassés que nous serons de les lever dans le vide. 
Dans un silence pareil, le professeur Choron, s’il était encore là, n’aurait pas manqué de lâcher une belle grosse incongruité: c’est dans ces moments-là que son absence se fait sentir,
 et celle de Reiser, et celle de Gébé,
et celle de Fred, et celle
 de tous les autres. 
Alors, derrière nous, il y aura quelqu’un qui dira:
Fare thee well.

lundi 29 juin 2015

How to train your Wendigo


Tout ce que vous avez besoin de savoir sur les Wendigos, 
leurs besoins nutritionnels aussi bien qu'émotionnels
(ainsi que sur les menaces qui pèsent actuellement 
sur leur écosystème) se trouve, comme toujours, 
sur le tumblr d'Algésiras.



Adoptez le Wendigo! 
Ou du moins, allez lui témoigner un peu
d'amour: dans la conjoncture présente, 
ne pas le faire, ne serait-ce pas un peu rude?
Songez-y.


Illustration: dessin d'Algésiras (2015)

lundi 25 mai 2015

Sale temps pour les Pères Noëls


Gudule ne l'avait pas manqué, le Père Noël.


Pourtant, nous, elle va nous manquer, 


mercredi 20 mai 2015

Douceur de velours


O douceur du reblogage!
Oh que c’est reposant de rebloguer les blogueries d’autres blogueurs, au lieu d’en écrire de son cru! 
Je crois que si je me laissais aller, 
je continuerais comme ça. 
Jusqu'à présent, je me suis réfugié derrière un prétexte classique: 
pas de temps pas de temps pas de temps! 
Mais le temps a la fâcheuse manie de repousser, il repousse aussi touffu qu’avant même là où on l’a mis en coupe réglée, où on l’a surexploité jusqu'au malaise comme une forêt exotique…  
Déjà beaucoup de temps a poussé entre ce billet et le précédent, et bientôt il me faudra trouver un autre prétexte… lequel... voyons...
  
Voyons? J'ai dit voyons? 
Je sais! La fatigue oculaire.

J'en ai passé tant, de ce fameux temps, sur d'arides petits détails, qu'à présent les yeux me brûlent: il serait imprudent que je m'attarde davantage devant un écran. Voilà!

Bien, maintenant que je tiens un prétexte pour laisser ce blog en l'état, je peux, la conscience en repos, aller voir ce qui s’est publié ailleurs, par exemple chez Florizelle

Enfer et damnation! 
En un instant mon opportune fatigue oculaire s'envole: 
la propriétaire du Divan Fumoir Bohémien vient - sans le faire exprès, je veux le croire - de me priver de mon meilleur argument pour continuer à ne rien faire, en consacrant sa dernière note à une artiste un peu tombée dans l’obscurité, mais qui de son vivant, sans le moindre doute, gagnait à être connue.
Une miniaturiste. 
Elle s'appelait Sarah Goodrich, ou peut-être Goodridge, car, d'une humble origine, elle-même n'était pas très sûre de la façon dont on écrivait son nom.
Allez lire son histoire chez Florizelle. 
Et passez le temps qu'il faudra devant la petite boite qui abrite depuis deux cents ans un de ses petits  secrets.



Une boite de cuir rouge, un nid de velours blanc, deux pouces cinq huitièmes sur trois pouces un huitième: huit centimètres dans la plus grande dimension. il y a quatre centimètres entre ces deux petites roses. Si vous allez le voir sur le site du Met qui en a généreusement mis en ligne une version en haute définition vous pourrez zoomer jusqu’à apprécier le rendu du grain de la peau.


Je n’ai pas exagéré, j’avais vraiment les yeux fatigués 
quand j’ai affiché ce dernier billet de Florizelle, 
mais voilà qu'ils se sentent déjà 
beaucoup mieux.



Autoportrait, par Sarah Goodridge,
Réserves du Metropolitan Museum of Art, New York

vendredi 1 mai 2015

A page blanche, muguet bleu


La photo postée hier, si vous zoomiez dessus, vous pouviez y lire du Pessoa et c'était déjà très bien; sur celle que j'ai, aujourd'hui, empruntée au délicieux blog de Terri Windling, c'est encore mieux: sur les pages du petit carnet à spirale qu'elle a posé parmi les jacinthes des bois (que quelques-uns appellent muguet bleu), elle a laissé tout plein d'espace blanc,


vous n'aurez qu'à plisser un peu les yeux pour imaginer tout ce qui vous passera par la tête.


Photo © Terri Windling

jeudi 30 avril 2015

Pâquerettes


Votre intuition dit vrai, chers lecteurs: le mois d’Avril n’a pas été très favorable au blogage pour votre ami Tororo. 
Pour ne pas laisser la place refroidir, permettez-moi, aujourd'hui, de simplement rebloger une photo jolie comme tout:


elle est de François Matton, dont le blog est, 
pour le dire en peu de mots, 
trop trop bien.
Et faites comme François Matton:  profitez bien du beau temps!


Photo © François Matton.

jeudi 19 mars 2015

Exagérations


Parmi les écrivains post-exotiques, il en est dont l'existence n'est attestée que par les mentions plus ou moins obliques qu'en ont fait d'autres écrivains post-exotiques: ainsi Bogdan Schlumm.
Son nom ne figure pas dans l'inventaire fragmentaire de dissidents décédés, dans la leçon 1 du manuel Le post-exotisme en dix leçons; tandis que, s'il apparaît dans la bibliographie de 343 titres qui est le sujet de la leçon 10 du même ouvrage, ce n'est pas dans la liste des auteurs mais dans celle des titres d'ouvrages (le n° 27: Schlumm appelle Tassili, attribué à Wolfgang Gardel). Les autres sources qui mentionnent le nom de Schlumm sont encore plus incertaines, et rien ne permet de dissiper le doute: concernent-elles bien  Bogdan Schlumm, ou  Abram Schlumm? Tarchal Schlumm? Ingo Schlumm? ou encore Djonny Schlumm?  Le désir de reconnaissance qui aurait, suppose-t-on, habité le douteux Bogdan Schlumm n'en paraîtrait (s'il était confirmé) que plus pathétique.

Nulle part dans le monde n'ont été représentées intégralement et simultanément les sept saynètes de Bogdan Schlumm. Celui-ci, pendant une période de son séjour au pavillon Zenfl,  s'est ingénié à nous faire croire qu'une troupe d'amateurs de Singapour, le Baba et Nyonya Theater, jouait régulièrement, le deuxième dimanche de chaque mois de novembre, les Sept Piécettes bardiques dans leur forme polyphonique la plus radicale. Selon les dires de Bogdan Schlumm, le public asiatique venait assister à ces représentations en réservant des places depuis Sydney, Hong Kong ou Nagasaki, avec ce même enthousiasme qui pousse les fanatiques d'opéra chinois à traverser le globe pour aller écouter l'intégrale en cinquante-cinq actes du Pavillon aux pivoines. Renseignements pris, cette histoire de Singapour reflète surtout les désirs refoulés de Bogdan Schlumm, ses risibles songeries de gloire à grande échelle, en pleine contradiction avec ses discours hostiles au star system. En réalité, Schlumm exagérait les faits d'une manière éhontée. Le Baba and Nyonya Theater a donné une fois une piécette bardique, Baroud d'honneur avant le Bardo
La salle étant restée vide jusqu'à la fin, les comédiens ont décidé d'annuler la deuxième séance, qui était programmée pour le lendemain.

Bardo or not Bardo, Seuil, 2004
ISBN 2 02 062854 6



J'y pense: c'est l'occasion de faire un petit clin d'œil 
aux chats qui, l'autre jour, sont allés au théâtre