lundi 15 septembre 2014

Non ci si arriva facilmente



Une vallée

Il est une vallée que je garde secrète
Son accès est difficile:
Des escarpements en barrent l'entrée
Des broussailles et des gués dans des eaux rapides,
Et des sentiers effacés, à peine des traces.
Ignorée des atlas, des cartes;
J'en ai trouvé seul le chemin, 
Y passant bien des saisons,
M'égarant plus d'une fois,
Mais ce ne fut pas du temps perdu.

Je ne sais qui passa là avant moi,
Un homme seul, quelques-uns ou personne,
La question ne m'importe guère.

Les parois de roc sont gravées de signes,
Quelques-uns très beaux, tous mystérieux,
Et plus d'un non dûs à la main de l'homme.



En bas, il y a des bouleaux, des hêtres,
Plus haut, des sapins et de grands mélèzes,
Que le vent tourmente,
Voleur de pollen, quand vient le printemps,
Et que se réveillent les premières marmottes.

Et plus haut encore il y a sept lacs
D'une eau restée très pure,
Transparents et noirs, glacés et profonds.

A cette hauteur nos plantes ne croissent plus,
Mais, tout près du col, 
Il y a un arbre, un seul, florissant,
Plein de vigueur et toujours vert
Auquel personne n'a donné de nom;
C'est peut-être celui dont parle la Genèse;
Il porte des fleurs, des fruits en toute saison,
Même quand la neige fait ployer ses branches.
De son espèce il est le seul et se féconde lui-même.




Son tronc porte d'anciennes blessures
D'où pleure goutte à goutte une résine,
Amère et douce, porteuse d'oubli.


Primo Levi
Le fabricant de miroirs (Racconti et saggi, 1986)
Traduction d'André Maugé
(Liana Lévi, 1989; Le Livre de Poche, 1990)



Illustrations: Mountain Tree, photo de Frans van Liempt;
The Lawrence Tree, peinture de Georgia O'Keefe

samedi 13 septembre 2014

Du bon usage des vaisseaux fantômes


Et chez vous? Comment ça s'est passé, cette année, la fête de la Lune? C'est que ce n'est pas facile à organiser, une fête de la Lune.


C’est à l’aube que l’on vit avancer un grand vaisseau. 
Il s’approchait de l’escalier qui plonge ses dernières marches dans l’eau. Nous sommes descendus, pleins de curiosité.
Sur la proue on pouvait lire: «Vaisseau de l’antique douleur» et plus bas, écrit en rouge d’une manière maladroite, peut-être par un naufragé blessé: «Guarda te de l’agua mansa».
Si les douleurs étaient antiques, cela ne nous regardait plus et pourtant nous regardions inquiets descendre d'une passerelle de bois pourri un cortège de fantômes qui se bousculaient et portaient des sacs qui semblaient très lourds.
Nous l’avions compris, il s’agissait d’un authentique vaisseau fantôme, mais dès que les personnages s’approchèrent, l’étroitesse de leurs visages, l’absence de leurs yeux, la bouche si étroite qu’elle aurait tout juste pu, si nécessaire, se nourrir d’un seul grain de riz à la fois, nous révéla qu’il s’agissait de larves et que le vaisseau arrivait de l’extrême Nord.

Nous étions préoccupés, cela tombait si mal, juste au moment des préparatifs de la fête de la Lune. 

Finalement Lucidor décida d’utiliser ce vaisseau comme décor; pour créer un dépaysement. Nous allions le transporter sur la terre ferme, sur la collline, derrière l’église, près de l’ancien tombeau des Mamelouks. 
Les essences momificatoires et givrantes pouvaient le conserver un peu plus longtemps et cela pouvait être aussi d’un bel effet. Mourko et moi étions chargé de disposer les larves en pyramides autour des mâts. L’éclairage dû à la Lune ferait de son mieux.
Les sacs ne contenaient que de la Niebla morte.

« On aurait pu appeler cet éphémère décor  "le silence des énigmes"», dit Heliodoro, «ou "les sujets absents",  si on le voulait».

Avant d’envoyer l’invitation à la Lune nous avons eu des discussions et controverses: l’inviter au quart ou à la demie aurait été imprudent, puisqu’avec un seul œil elle aurait pu tomber par terre, buter sur un buisson de ronces ou tomber dans un trou. Soigner une Lune éclopée ou invalide aurait été d’un grand ennui. 
Donc on la pria de venir entièrement pleine. Le jour approchait.
On discuta aussi s’il fallait inviter quelques étoiles, mais les fées-sorcières sifflèrent: «Ici c’est nous qui sommes les étoiles!»
La saison était un peu plus avancée, les nuits seraient plus longues et on pouvait compter sur un peu plus de fraîcheur. On pourrait amener des plaques translucides pour le patinage, et un petit lac artificiel serait posé au milieu de l’église et parsemé de nénuphars congelés.

Remue-ménage: Arachné fut chargée avec ses huit sœurs de tendre un filet fin mais dense sur tous les murs; on tendit une grande quantité de fils de la vierge qui liaient également bouquets, couronnes d’asphodèles, monnaies du pape et ces longues perles appelées «larmes de crocodile».
On laissa la grande voûte ouverte, imaginant un caprice de la Lune et son désir d’arriver ou de s’envoler par là: on ne pouvait pas savoir.
Les oiseaux jardiniers, comme tous les jardiniers, Lui devaient des miracles de grâce et de sortilège et ils ne se lassaient jamais de broder pour Sa loge un macramé de lis et de gardénias ponctué de papillons nocturnes faits de pierres de Lune.

Mourmour, conte pour enfants velus, 
 Éditions de la Différence, 1976
réédition La Tour Verte, 2010



Note:  l'œil des chats suggère d'autres usages pour les vaisseaux fantômes, s'il se trouve que vous en avez sous la main.

lundi 8 septembre 2014

Wimbledon Green: un type épatant



Seth appears innocent, but 
looks can be deceiving. 
Lemony Snicket

The whole thing was just meant 
to be fun. 
Seth

Qui se souvient de Lester Moore? Je veux dire, qui s'en souvient autrement que comme d'une note en bas de page de l'histoire des comics? Pendant sa (relativement) longue carrière, il a touché à un peu tous les genres, s’effaçant souvent derrière des artistes plus prestigieux, et quand son nom apparaissait dans les crédits d’un numéro, c’était souvent à un rang modeste, comme encreur ou lettreur, sans compter ses contributions non créditées de co-scénariste.

Quelqu’un qui n’a pas oublié Lester Moore, c’est Wimbledon Green.

Quand Green en parle, c'est avec une émotion visible. C’est dans son éloge de Moore que, sans doute inconsciemment, il livre le plus de lui-même.
Un drôle de pistolet, Wimbledon Green, personnage central d’un one-shot de Seth à la présentation luxueuse. S’il lui en prenait la fantaisie, il pourrait se décrire en usant des mêmes termes qu’Edward Lear dans son autoportrait: "sa forme est parfaitement sphérique".
On pourrait le croire sorti des pages d’un strip d’Otto Soglow ou d’Alain Saint-Ogan.


Un album sous cartonnage éditeur vert anglais,
fers dorés à l'or fin sur le premier plat,
coins extérieurs arrondis.

L’auteur de la préface, un expert contemporain en comics, Seth, se montre très sévère à propos de l’apparence de Wimbledon Green: "… il est clair que ce travail est à l’état de brouillon; dessin médiocre, lettrage approximatif, composition de la page et narration simplistes. Tout a été fait dans l’esprit du «passable». Les personnages sont grossiers et caoutchouteux… tous faits de bulles et de tubes… "
Hé bien, voilà Wimbledon Green rhabillé pour l’hiver, il n’aura pas à puiser dans sa collection de chapeaux et de macfarlanes! Le pointilleux critique est plus sévère envers Wimbledon Green que les rivaux ou les partenaires en affaires du célèbre collectionneur, dont certains, pourtant, ont des réserves à formuler sur l’éthique professionnelle de Green: aucun ne lui reproche la tubularité des ses bras et jambes, aucun ne lui tient rigueur de sa sphéricité (il est vrai que la plupart présentent les mêmes traits physiques).

Arnold, de Tomorrow’s Heroes, Harvey Epp, du Comics Cellar, Sammy de MightyCon, Toby, de Bag-It, Doc "Scarcity" Brown, expert, Peter, de The Beguiling (qui a recueilli les confidences de Harry, de Now and Then Books), Andy (ancien collaborateur de Fat Frank à Comicopolis), Al, de Comic Crypt,  Tony, de Cosmos Comics,  Danny, de More Fun Comics and Cards, Nat, de Pulp City Comics, Tom, de Comic-Boy CA, Bill de It’s in the bag Comics, Captain Jack, fondateur de WinniCon, tous ont accepté de fournir leur témoignage sur Green, bien que parfois avec des réticences.
Il se pourrait que Ronnie Cox, de Big Prairie Comics, en sache plus qu’il ne veut bien en dire: on aurait pu s’attendre à ce qu’il se montre plus affirmatif quant à l’identité du Grand Collectionneur. Après tout, il a été une des rares personnes à avoir été en affaires avec l’élusif Don Green, qui, après des débuts sans éclat dans le commerce des comics d’occasion, pourrait bien être revenu sur le devant de la scène du comicdom en assumant la flamboyante persona de Wimbledon… ou peut-être pas?
Les avis des membres fondateurs du club Coverloose ("Cuts" Coupon, Nelson Bindle, Daddy Oats, "Doc Astro" - alias Dicky Drawers -, Chip Corners, Wax Coombs, Pulpy Wise,  Ashcan Kemp, R. Saddlestitch, et "Very Fine" Findley - titulaire de la carte de membre n° 38 - le successeur de Coupons au poste de président), sur ce point, sont partagés.


Le majordome de Green, Roofings Hatch, se montre assez bavard, mais sans apporter d'éléments réellement substantiels à l'enquête.
Son chauffeur (et pilote de gyrocoptère), Dozo, se refuse à toute déclaration.
Sa fidèle assistante, Ms. Flatiron, n’a pu être jointe.

H. Arbor Grove a tenu à faire une petite mise au point: il n’a rien à voir dans tout ça.

Même le fantôme de Wilbur Webb sera invoqué, et, pas plus que celle du fantôme dans Rashômon, son apparition ne dissipera le mystère.

Car - oh, serait-il possible que j'aie oublié de le mentionner? L'histoire de Wimbledon Green comporte une part de mystère. Et la présentation de l'album, sous forme d'"interviews" entrecoupés de "documents", est justifiée par le fait qu'il s'agit d'une enquête. Une enquête sur les zones d'ombre de la vie de Wimbledon Green.


Un des mystères non résolus
de la vie de Green.

De ces zones d’ombre, une grande part subsistera quand la dernière page sera tournée.
Une confidence de Wimbledon Green, pourtant, laisse entrevoir que le grand homme n’a pas toujours été ce spécialiste universellement reconnu qui excite la jalousie de ses pairs. Dans ses discours, on détecte parfois, au détour de quelque exégèse pontifiante, une note plaintive qui pourrait témoigner d’une insécurité bien cachée. Il ne serait pas surprenant que Green ait été un de ces teenagers mal dans leur peau qui cherchent à surcompenser leur malaise…

Vous savez, le genre de garçon pas très "populaire" qui, si par malheur il porte un nom de baptême un peu atypique, qui risque d’attirer l’attention sur lui, se hâte de l’abréger pour le rendre aussi banal que possible.

Don Green… Wimbledon Green… une chose qu’ils ont assurément en commun, c’est d’avoir connu cette période charnière où le commerce des comics de l’âge d’or est passé des mains des fans dans celles des spéculateurs.


Le dessinateur Seth.

Une période à laquelle l'auteur de ce roman graphique ne dissimule pas son attachement.
Seth nous dit qu’il s’est bien amusé tout le temps qu’a duré la réalisation de cet album; après cela, il présenterait presque des excuses pour les irrégularités d’un produit artisanal au fini un peu rugueux qui tranche sur l'éclat poli du reste de sa production. Je veux croire qu’il s’agit d’une excusable coquetterie de sa part (l’équivalent de ce que serait, pour Wimbledon Green, le geste de lisser sa moustache): l’écriture de Seth dans Wimbledon Green apparaît plus brillante que jamais, la forme sert le fond.


Le critique Seth.

Une dernière remarque: le bruit court que le préfacier de l’album, Seth, expert autoproclamé en comics qui aime à se gargariser des relations qu’il cultive parmi les chouchous de la critique tels que le redondant Chris Ware, et le dessinateur Seth, l’auteur de Wimbledon Green, personnage attachant totalement et humblement dédié à l’art de la narration graphique, qui peut s’enorgueillir d’amitiés fidèles dans la profession telle celle du modeste et génial Chris Ware, seraient une seule et même personne. Pour ma part, je n’achète pas ces salades! Au physique comme au moral ils sont très différents.
Quant à ceux qui, marchant sur les brisées du regrettable Dr Fredric Wertham, soutiennent que les comics rendent schizophrène, on leur dit crotte et même re-crotte! N’est-ce pas, Tororo? - Absolument.



Drawn and Quarterly, 2006

Toutes les illustrations © Seth.

samedi 6 septembre 2014

La piste


Hum... je me demande ce que dirait Louis Pons si nous lui demandions un commentaire sur le billet précédent?
Quelque chose, je pense, qui ressemblerait à ceci:

Si tu te sens seul, pauvre et perdu, 


c'est que tu as trouvé 
ton propre chemin.

(Fata Morgana, 1992)

Illustration: planche de Hergé: Tintin au Tibet.

jeudi 4 septembre 2014

Rêves de blancheur



Vous voyez, vous avez bien fait d’attendre un peu pour mettre sur le marché cet exemplaire du N° 1 d’Action Comics que votre grand-tante Gertrude acheta sur un trottoir de New York juste avant de réembarquer sur le Normandie en 1938 et qu’elle offrit à votre cousin Ernest à la condition qu’il serait bien sage pendant la longue traversée de retour. La douce émotion que vous avez ressentie en l’exhumant de la malle où il avait passé le dernier demi-siècle, dans le buron de la Montagne Noire ou cousin Ernest acheva loin du tumulte et de la pollution des villes une vie en demi-teintes, vous n’êtes pas près de l’oublier. C’est depuis lors votre plus précieuse possession.


Si vous l’aviez vendu en 2011, vous auriez pu espérer en tirer, plus ou moins, deux millions cent soixante mille dollars; à présent, vous pouvez avec confiance fixer le prix de réserve à trois millions au moins.
Tout cela grâce au buzz qui a entouré la mise aux enchères sur eBay d’un exemplaire «d’une qualité exceptionnelle» de ce comic par Darren Adams (de Pristine Comics, à Federal Way, dans l’Etat de Washington), qui en a raconté avec prolixité l’histoire sur le site de vente.
Ce qui fait la rareté de cet exemplaire, c’est l’état exceptionnel (attribuable aux conditions d’hygrométrie dans lesquelles il a été conservé: par un heureux coup du sort, c’est dans un chalet de montagne qu’il a traversé le siècle) du papier, blanc comme au premier jour, insiste  Darren Adams.
Mis à prix le 14 août dernier pour 99 cents, le comic book a trouvé preneur le 24 août pour 3 207 852 dollars: le prix de la blancheur.

Mais vous hésitez encore: vous vous dites que la vente de ce précieux souvenir laisserait un vide difficile à combler sur vos étagères.
Voyez le côté positif de la chose: avec cette rentrée d’argent frais, vous pourriez, par exemple, enchérir sur cet ensemble de tirages originaux des photos, prises par Eric Earle Shipton en 1951, lors de son expédition à l'Everest, de cette fameuse piste tracée dans la neige de l’Himalaya par un voyageur sans visage.


Elles sont mises en vente (en ligne, aussi) par Christie's; actuellement, le meilleur enchérisseur offre trois mille huit cents livres sterling (ce qui ne représente guère que quatre mille sept cent soixante-huit euros et soixante-deux centimes), et les enchères seront closes dans cinq jours, ce qui vous laisse pas mal de marge.

Pendant les années 1957 et 1958, Hergé subissait la persécution d’un rêve récurrent, un rêve dans lequel il était prisonnier d’une étendue blanche sans issue. La vue de ces photos, largement reproduites dans la presse dans les années qui suivirent le retour de l’expédition, lui causa un choc salutaire: et si, dans tout ce blanc, quelqu’un avait laissé une trace, une piste si ténue fût-elle, ne lui serait-il pas possible de la suivre?


Hergé se sentit mieux, beaucoup mieux, après avoir visualisé cette piste, et imaginé jusqu’où, case après case, elle pourrait l’emmener.


Les photos de Shipton, elles, ont un peu jauni. Mais, aujourd'hui comme hier, quel support pour l’imagination! Utilisez ce mystère réduit à une simple ligne en pointillés, cette épure de mystère, comme point focal: à votre tour maintenant de visualiser votre propre piste dans la neige et votre propre voyageur sans visage.


Ah, je vois le problème.
J’ai mal interprété votre hésitation.
Ce qui vous a manqué, c’est un cousin Ernest et une tante Gertrude, vous n’avez jamais vu de numéro d’Action Comics ailleurs que sur internet, et même la modeste somme de trois mille huit cent livres est un peu trop élevée pour vous: les photos d’Eric Shipton iront dans la chambre forte de quelqu’un d’autre.

Mais tout n’est pas perdu. Ce que je vois dans le coin là-bas, derrière vous, n’est-ce pas une rame de papier blanc?


Illustrations ©... les divers détenteurs de leurs copyrights respectifs, 
ce qui peut faire pas mal de monde
(vous avez noté que Christies précise 
sur son catalogue en ligne, que, 
concernant les photos d'Eric Shipton, 
"le copyright n'est pas inclus dans la vente"?).

mercredi 3 septembre 2014

Rêver de restaurer



Dans ce rêve je sors d’une école d’art. La première partie du rêve détaillait sans doute les péripéties de l’obtention de mon diplôme, réduites, à présent, à quelques souvenirs confus, qu’au réveil mes efforts n’ont pas réussi à remettre en ordre. Ça n’a pas dû être simple, sans doute: il me revient des images décousues de paysages qui défilent, de changements de train...
Dans les derniers instants du rêve (est-ce seulement pour cela que je m’en souviens mieux?) les choses sérieuses commencent: voilà qu’on me confie un travail.
Il faut restaurer une mosaïque Art Déco: quelqu'un s’est aperçu, alors qu’elle venait d’être arrachée d’un mur, qu’elle présentait un intérêt historique qui avait échappé au propriétaire du bâtiment qu’elle décorait, et sur ordre d’autorités supérieures l’équipe de restaurateurs à laquelle je dois me joindre a entrepris de la reconstituer, comme un puzzle, pour la remonter ailleurs, sans doute dans un musée.
Les bords des petits cubes de pâte de verre ont tous été un peu ébréchés lors de la dépose, ça leur donne un éclat inattendu: les arêtes des cubes scintillent alors qu'en leur centre la surface, qui a gardé la patine des ans, est un peu plus terne.
La mosaïque n’est pas très grande: un mètre carré, à peu près.
Ce qu’elle représente, en couleurs vives, bleu, indigo, pourpre, aigue-marine, sur fond doré, c’est une déclinaison de la fameuse affiche de Cassandre: le petit bonhomme en chapeau melon qui boit du beau, du bon Dubonnet.




Le dessin original dont sont dérivées les nombreuses 
variantes de cette affiche est de Cassandre (1901-1968).

jeudi 28 août 2014

Goodness, gracious, pumpkin pie!


Carson McCullers, vous la connaissez, bien sûr, pour ses romans: Le cœur est un chasseur solitaire, ou Frankie Addams, par exemple, ou pour La ballade du café triste… Ce n’est pas à ses livres pour enfants, ou plutôt à son unique livre pour enfants, qu’elle doit sa réputation, c’est sûr. A propos de ce petit recueil de vignettes rimées, Sweet as a Pickle and Clean as a Pig, Ariel S. Winter, sur son blog We too were children, Mr Barrie (c’est là que j’ai découvert l’existence de ce recueil), écrit que c’est: une simple note en marge d’une bibliographie exceptionnellement brillante. Et d’énumérer des défauts: manque d’unité, pauvreté rythmique, mélancolie omniprésente. Carson McCullers, pense Ariel Winter, ne savait pas ce qui plaît aux enfants. Jess, autre lecteur de  McCullers, se montre plus enthousiaste, mais c’est un enthousiasme de collectionneur. Et de fait, froidement accueilli par la critique, rarement réédité, peu traduit (je n’ai pas trouvé trace d’une publication française pour cet ouvrage), Sweet as a Pickle passe à présent, juste cinquante ans après sa parution, pour une simple curiosité pour bibliophiles. N’anticipait-elle donc pas les réactions de ses lecteurs, Carson McCullers? Pour quelle sorte d’enfant écrivait-elle? Principalement, vous l’avez compris, pour la petite fille qui habitait à l’intérieur de sa tête, celle qui demandait: C’est où, nulle part?  et s’étonnait de ne pas recevoir de réponse.
Je les aime bien, quant à moi, ces petits poèmes un peu boiteux, un peu bizarres, un peu drôles, un peu tristes… pour citer Carson McCullers elle-même, that’s good enough for me.*

Olden Times
  
I told my mother about a monkey, 
And she said,
"Goodness, gracious, pumpkin pie,
How that carries me back, oh my.
When I was a child in Peach Tree Valley,
Around our town I would sally.
In summertime, the green and golden summertime.
And there was the monkey and the monkey man.
The monkey man would grind gay tunes
In the long, long summer afternoons.
The dressed up monkey would dance,
The dressed up monkey would prance.
Dancing and prancing he would bow and scrape, 
And hold out his cap for money.
Children would laugh and put in his cap
Pennies and nickels, quarters and dimes.
For a dime, he would shake hands
And tip his cap to the monkey man.
For a quarter he started all over
Bowing and scraping as the  monkey man grinned
to the sound of sweet tunes
In the golden green of the afternoons."
My mother's voice was sad and gay
As she talked of olden times, so far away.
I asked what happened to the  monkey and the  monkey man.
"Drink your milk, darling, I do not know,
It was such a long, long time ago."

Carson McCullers,  
Sweet as a Pickle, clean as a Pig

Pas de traduction française, donc, que je sache, pour ces petits poèmes. Que diriez-vous alors d'un petit essai de transposition?

L’ancien temps

En parlant à ma mère, j’ai lâché comme ça: 
Il paraît qu’il y aurait eu un singe… 
Qu’est-ce que j’avais pas dit là!
Elle a eu l’air de partir dans un songe,
Et elle a dit: Miséricorde et doux Jésus,
Ça nous rajeunit pas, tout ça, hu-hu.
Quand j’étais petite au Bois-Saint-Gambais,
Tout autour du pays je me baguenaudais,
Tous les étés, des étés dorés,
Comme il y en avait avant, des étés.
On allait voir le singe
Et le montreur de singe.
L'homme au singe tournait, tournait sa manivelle
Tout l’après-midi: 
ça en faisait, un tas de ritournelles!
"Les beaux messieurs font comme ça": 
et le singe faisait comme ça.
"Les belles dames font comme ça": 
et le singe faisait comme ça.
Après ça il faisait la quête:
Nous, on mettait dans sa casquette
Ce qu’on avait: des sous, des quat’-sous, 
Des fois même, des pièces-vingt-sous.
Quand c’était quat’ sous, ils topaient-
-Là, homme et singe, main dans la main,
En nous regardant d’un air malin;
Mais pour vingt sous, le singe refaisait
Tout son numéro, faisait la révérence
Et le bonhomme jouait des danses,
C’était de beaux après-midis, 
En ce temps-là, qu’on était petits. 
Elle avait l’air gai, maman, et triste en même temps
En parlant de ces jours du temps de l’ancien temps.
Je lui ai demandé, à maman,
Et l’homme, et le singe, où ils sont maintenant?
Bois ton lait, ma chérie, je ne sais pas,
C’était il y a tellement, 
tellement longtemps,     
tout ça. 



J’ai été fortement tenté, je l’avoue, de conserver sans les traduire les expressions qui font couleur locale, goodness, gracious, pumpkin pie, Peach Tree Valley, et les pennies et les nickels, les quarters et les dimes… (surtout goodness, gracious, pumpkin pie, je trouve ça mignon, oh my!).. Mais il m’a semblé que ça faisait trop artificiel, trop dissonant, alors j’ai cherché des équivalents. J’ai transposé, plutôt que traduit. Oui, c’est vrai, Bois-Saint-Gambais traduit Peach Tree Valley d’une façon aussi scrupuleuse que La Poursuite impitoyable traduit My Darling Clementine (ou que La Chevauchée Fantastique traduit She wore a yellow Ribbon). Je suis sûr que Carson McCullers ne m’en voudra pas. Après tout, ce qu’elle a écrit, ce sont des vers libres.



*I’ve never seen the ocean,
I’ve never seen the sea,
But once I loved a sailor,
And that’s good enough for me.
Carson McCullers, Song for a Sailor
dans Sweet as a Pickle and Clean as a Pig



Lecteurs curieux, Ariel S. Winter a mis généreusement à votre disposition des scans d'excellente qualité de son exemplaire de Sweet as a Pickle and Clean as a Pig, ici.

mardi 26 août 2014

Mourre de gat


Et qui est ce petit matou, 
que Léonor Fini aurait certainement 
pris pour modèle (si leurs chemins s'étaient croisés
avant que la barbe ne lui pousse)?


C'est Julio Cortazar, dont c'est l'anniversaire: 
il aurait cent ans aujourd'hui.

Merci à Chris Kearin 
de nous l'avoir rappelé, j'ai failli oublier!

Le dernier palier



Est-ce pour avoir parlé d’elle dans un de mes derniers billets?
Je viens de rêver de Lila, il y a longtemps que ça ne m’était pas arrivé.
Je gravissais l’escalier de la maison, à présent à l'abandon, où nous avons longtemps vécu ensemble, et soudain, sur le dernier palier,
elle était là.
Dressée sur son arrière-train, le cou tendu, le regard fixe, elle surveillait quelque chose d’invisible pour moi, quelque part sans doute au ras de la charpente, un insecte peut-être.

En arrivant à sa hauteur je l’ai saluée d’une caresse du bout du doigt sur  la nuque, elle y a répondu d’un infime roucoulement de bienvenue, mais sans relâcher sa vigilance; une attitude que, même s'il m'aurait été doux que l'instant de nos retrouvailles soit marqué par davantage d'effusions, je ne pouvais qu'approuver: quand une chose flotte au-dessus de notre tête, tourne et tourne, s'approche, s'éloigne, et peut-être, même, si nous avons de la chance, scintille une fraction de seconde quand elle croise un rayon de lumière, que pouvons-nous trouver de mieux à faire que la suivre des yeux?



jeudi 21 août 2014

Buée sur une vitre



147 - Il y a longtemps déjà que les miroirs ne reflètent plus que le fantôme de ma jeunesse, mais voilà qu’ils se rebellent et refusent de me considérer comme un reflet acceptable. Ils estiment que j’ai trop duré et qu’à force de me regarder j’ai fini par les user jusqu’au tain. 


Ils ignorent que je possède en moi mes propres miroirs et que mon regard intérieur vaut cent fois mieux que l’œil distrait du petit bonhomme qui, de temps en temps, sur ses traits, vérifie l’âge qui s’avance. Dehors, je ne suis que buée sur une vitre; dedans, c’est l’infinie projection des images dans le face-à-face du labyrinthe.

Frédérick Tristan: Brèves de rêves
Pierre Guillaume de Roux éditeur, 2012 
ISBN 978-2-36371-029-1

Photo : Le Photographe Sans Visage