samedi 15 novembre 2014

La première et la dernière

Novembre est-il le mois des citrouilles, ou le mois des souvenirs? Internet a tranché: selon lui, c'est les citrouilles. Mais le monde est si vaste: citrouilles et souvenirs peuvent coexister.


Elvira de Alvear

Elle posséda toutes choses et lentement
Toutes la quittèrent. Nous l’avons vue
Armée de beauté. Du haut de leur crête,
Le matin et l’abrupt midi lui montrèrent
Les beaux royaumes de la terre.
Le soir les effaça. La faveur des astres
(le réseau infini et partout présent
Des causes) lui donna la fortune,
Qui, comme le tapis de l’Arabe,
Annule les distances et confond
Désir et possession. Elle lui donna aussi
Le don des vers, qui transforme les peines
Vraies en musiques, rumeur et symboles;
Et la ferveur, et, dans ses veines, la bataille
De Ituzaingó et le poids des lauriers;
Et la joie de se perdre dans le fleuve
Errant du temps (fleuve et labyrinthe)
Comme dans les teintes paresseuses des soirs.
Toutes les choses la quittèrent, moins
Une. Sa généreuse courtoisie
L’accompagna jusqu’au bout du chemin,
Presque surnaturellement, plus loin
Que le délire et l’éclipse. La première
Chose que jadis je vis d’Elvira fut son
Sourire et ce fut aussi la dernière.




Todas las cosas tuvo y lentamente
Todas la abandonaron. La hemos visto
Armada de belleza. La mañana
Y el arduo mediódia le mostraran,
Desde su cumbre, los hermosos reinos
De la tierra. La tarde fue borrándolos.
El favor de los astros (la infinita
Y ubicua red de causas) la había dado
La fortuna, que annula las distancias
Como el tapiz del Arabe, y confunde
Deseo y posesión, y el don del verso,
Que transforma las penas verdaderas
En una musica, un rumor y un simbolo,
Y el fervor, y en la sangre la batalla
De Ituzaingó y el peso de laureles,
Y el goce de perderse en el errante
Río del tiempo (río y laberinto)
Y en los lentes colores de las tardes.
Todas las cosas la dejaron, menos
Una. La generosa cortesía
La acompaño hasta la fin de su jornada,
Más allá del delirio y del eclipse,
De un modo casi angélico. De Elvira
La primera que vi, hace tantos años,
Fue la sonrísa y es también la última.

Jorge-Luis Borges
Paru d’abord dans la revue Atlántida 
en mai 1960 puis la même année dans El Hacedor, 
et repris, en 1969, dans El Otro, el mismo.
Traduction de Roger Caillois, Gallimard, 1965

vendredi 31 octobre 2014

Contre le mur même de la bibliothèque (une des morts de K.)


Rome - 25 février 1938

[…] J’étais assise sur un petit divan bas et jaune, par terre devant moi se trouvait un tas de livres, j’étais jolie, ravissante comme cet été, avec ma robe à fleurs au col et aux poches de taffetas, mon grand chapeau de feutre noir. Comme d’habitude, quand je me sens belle, je prenais les attitudes supérieures et assurées qu’il fallait. Je ramassais et jetais avec négligence les livres que j’avais devant moi, mais en moi il y avait une morosité bien particulière, et Filippo S., qui, à sa façon idiote et égoïste, faisait de l’esprit, me donnait une sorte de nausée. 

Personne ne paraissait remarquer que là, contre le mur même de la bibliothèque, il y avait un lit ou mieux un berceau 
tout couvert de voiles clairs. 

Dans ce berceau luxueux mourait Franz Kafka.
 
Voilà qu’on vient le prendre pour l’emmener. Cependant quelle espèce de coutume est-ce là, de bander les moribonds et de les enfermer dans la tombe encore vivants: certes, ils n’y vont pas par quatre chemins. Deux hommes en civil arrivent donc, vêtus d’une couleur marron et tourterelle; à l’aspect de petits employés, l’un des deux a un peu une tête de gommeux, avec des petites moustaches blond foncé. Ils ne daignent pas ôter leur chapeau; Kafka sort de son berceau. 
Il est grand, tout habillé, d’un vêtement sombre, il a même son chapeau sur la tête. 

Pauvre garçon, je te reconnais, 
tu es exactement comme sur la photographie. 

Et il est tranquille, il semblerait presque déjà mort, 
mais ce n’est que résignation finale, d’ailleurs il n’y a rien à faire. Je vois maintenant que sur son habit sombre on lui a mis une robe légère de fillette, déboutonnée derrière et plutôt courte et large, à vives fleurs jaunes, rouges et bleues, en cretonne ordinaire. Lui reste sans bouger, debout, et laisse faire. Maintenant on lui met le cache sur les yeux, je le reconnais, ça par exemple, c’est cette bande de soie noire effilochée dont parfois je me sers pour rassembler mes cheveux.  Le gommeux aux petites moustaches rit en la lui liant derrière la tête, satisfait et d’un air de libre supériorité. Un nœud me serre, je suis indignée et je tremble. Comment peut-il rire, cet imbécile? Un jour ou l’autre il sera dans les mêmes conditions que Kafka. Mais sans doute cela lui paraît-il impossible, personne n’y pense avant. Sous le cache, la bouche un peu grande de Kafka est impassible, sa bouche de pauvre garçon. 
Et penser que lui, d’ici peu… Je regarde son visage brun, vif. Je cherche à imaginer son état. Que peut-il bien penser? Que peut-il bien sentir? Il est arrivé, ce moment effroyable. D’ici peu il aura la mort. Et il le sait, ça c’est terrible. Et ce sont ses jambes qui marchent pour y aller, s’enfermer dans la tombe, avec le cache noir. 
Je vois que les hommes s’affairent pour arranger une gorgerette, accessoire coupé dans la robe, fait moitié de la cretonne même, moitié de voile. Mais ils ne savent pas comment s’y prendre et alors, avec courtoisie, ils s’adressent à moi qui, femme, pourrai les conseiller. - Mais laissez-la donc tomber, cette gorgerette! - dis-je en tremblant - que voulez-vous que ça lui importe! - Ils obéissent, avec une courbette, et tous les trois s’en vont, grands et droits. 
Les voilà qui me l’emportent; 
un tourment sourd, 
comme un raclement, un rongement intérieur,  
me prend. 
Adieu K, cher K.


[…] L’artiste des rêves connaît vraiment son métier.

Elsa Morante, Diario 1938, 
Einaudi, 1989 
(Territoire du rêveGallimard, 1999, 
traduit de l’italien et annoté par Jean-Noël Schifano)


jeudi 30 octobre 2014

Un jugement à l’emporte-pièce


Les derniers rêves du petit matin, et ceux qui surviennent lors des brefs endormissements imprévus dans la journée, semblent vouloir compenser quelque chose - leur brièveté? - par un surcroît de réalisme descriptif, vouloir émuler les expériences diurnes en renchérissant sur leur banalité (comme au cinéma quand on recherche "l'effet de réel" en évacuant le pittoresque): peut-être aspirent-ils à se glisser parmi nos souvenirs et à se faire passer pour l’un d’eux?
Au dernier moment, leur inhérente bizarrerie onirique les rattrape et réduit à néant leur petite ruse.
Le petit homme que j’entends ronchonner dans ce rêve-ci - il est tout contracté, le pauvre, agité de tics, le menton dans la poitrine, il jette de brefs coups d’œil inquiets par-dessus ses lunettes - est d’une vraisemblance criante: on pourrait s’attendre à le rencontrer n’importe où. Cependant le rêve me souffle à l’oreille que c’est dans une maison d’édition qu’il travaille (laquelle? le rêve ne me le dit pas).
"Cette Françoise Sagan est un voyou notoire", voilà ce que je l’entends grommeler pour lui-même.
"Un voyou notoire"? J’ai déjà entendu dire bien des choses sur Sagan, mais ça, jamais.
Imaginez mon embarras, que ce petit homme grisâtre ait choisi un de mes rêves pour émettre un jugement si peu nuancé.
Qu’en dira la postérité?



dimanche 26 octobre 2014

Les Grands Webcomics Du XXIe Siècle (5): ça pourrait aller plus mal


Qui, le premier, a dit: "La vie n'est que souffrance; si vous entendez quelqu'un prétendre le contraire, ça veut probablement dire qu'il est en train d'essayer de vous vendre quelque chose "?
Était-ce S. Morgenstern, l’auteur mondialement connu du classique de Grand Amour et de Grande Aventure, The Princess Bride?
Ou bien était-ce Woody Allen?
Ou l’un des deux a-t-il chipé cette mémorable sentence à l’autre?
Ou encore se la sont-ils piquée et repiquée l’un à l’autre ad infinitum, tout de même qu'un pirate et un Sicilien, engagés jusqu'à la mort dans un tournoi d’intellects, échangent leurs verres chaque fois que l’autre a le dos tourné?

La question sera sans doute débattue encore longtemps; ce qui est sûr, c’est que si quelqu’un a trouvé le moyen de vendre quelque chose sans pour autant minimiser l’aspect tragique de l’existence, ce quelqu’un est Benjamin Dewey.

Benjamin Dewey: portrait de l'artiste par lui-même, 2012

Benjamin Dewey est un illustrateur indépendant, établi sur la côte Ouest des États-Unis; il a derrière lui une carrière déjà longue: les plus âgés d'entre vous, amis lecteurs, se souviennent peut-être de la campagne qui lui avait été commandée par le  ministère de la Propagande du Gouvernement Mondial des Dinosaures, afin de sensibiliser les populations sauropodiennes à la menace que les proto-mammaliens faisaient peser - à long terme - sur leur suprématie planétaire.

Cette campagne d'affichage n'eut pas le succès
escompté, et à ce jour la facture présentée par
l'artiste à ses clients est demeurée en souffrance.


En dépit des aléas du métier d'illustrateur, ce distingué gentleman consacre le peu de temps libre dont il dispose à l‘éducation des masses.
Depictions drawn from regrettable accounts of the less fortunate for purposes of instruction; so that one may avoid similar missteps (comptes-rendus en images à visée pédagogique des plus regrettables mésaventures survenues aux moins fortunés d'entre nous, afin d'éviter à d'autres de commettre semblables faux-pas): c'est en ces termes que l'artiste présente la synthèse du projet graphico-phlosophique qu'il poursuit depuis plusieurs années sur son tumblr: THINGS COULD BE WORSE.

Les TRAGEDY SERIES (l'attraction principale de ce tumblr à la présentation d'une élégance toute néo-classique) sont la réponse que Dewey, du fond du cubicule sans soleil où s'attarde  l'hiver perpétuel de sa morne existence, a su trouver aux tragédies de la vie quotidienne.

Et il y en a, de la variété, dans ces tragédies!
Comme disait Edgar Poe, le malheur est divers (sur ce point au moins, il n'y a pas de doute: c'est Poe qui l'a dit, pas Allen ni Morgenstern).

Quand on annonça aux dinosaures qu'ils étaient officiellement déclarés éteints, combien ils regrettèrent de n'avoir pas donné suite, quand il en était encore temps, à tous ces projets à long terme qu'ils avaient conçus!

L'opinion publique se montre impitoyable envers les moindres travers des requins mélomanes.

La louable entreprise qu'était en son printemps le Pique-nique des Pugilistes Paranoïaques a périclité: pitoyable pantalonnade!

Et que dire face à ces hordes de bœufs musqués qui font régner l'incivilité dans nos rues!

Quelque encouragement qu'ils reçoivent de leurs professeurs à l'académie des beaux-arts, l'autoportrait ne sera jamais le fort des peintres vampires.

La nostalgie des bûches pour le temps où elles faisaient partie d'un arbre est sans remède.

Soyez honnête: avez-vous seulement retenu la date de l'anniversaire de l'alligator?

Alors, cessez de vous apitoyer sur votre sort et voyez le bon côté des choses: vous pourriez avoir pour voisin du dessus un scolopendre géant amateur de claquettes.

Bien que l'efficacité de la Schadenfreude comme remède à la mélancolie
ne soit plus à démontrer,  celle-ci ne doit être prise
qu'en respectant strictement les doses prescrites.

Je devine que quelque chose vous préoccupe. Le terme webcomic est-il parfaitement approprié pour ce type de publication: une case à la fois, pas de héros ni de progression dramatique, et même pas de bulles mais des légendes sous les images, comme dans l'ancien temps? Il est vrai, Things Could Be Worse n’a pas d’autre intervenant récurrent que la fatalité: mais  c’est déjà ça, et puis bon, ça se trouve sur le web, c’est régulièrement mis à jour, et c’est - douloureusement - comique, alors on peut appeler ça un webcomic.
A une première centaine de vignettes, s'est ajoutée au fil des années une deuxième centaine, puis une troisième, une quatrième... ce travail de Pénélope touche à sa fin, et Mr Dewey a fait connaître au public que dans les cent dernières vignettes mises en ligne de cette somme éducative et distrayante se cache une énigme!
Bientôt vous pourrez faire l'acquisition d'un magnifique album relié, qui, sous le titre The Tragedy Series: Secret Lobster Claws and Other Misfortunes, reprend, en 288 pages, les 500 tragédies évoquées en ligne, plus du matériel inédit, une introduction, un mini-comics de 22 pages (vous voyez, amateurs du genre, qu’on ne vous a pas oubliés), lequel sera vendu à l'enseigne de St Martin’s Griffin Press (vous pourrez aussi le commander sur différents sites de vente en ligne, n'ayez pas d'inquiétude à ce sujet).
La date de sortie annoncée est le 17 mars 2015 (deux mois avant Nimona, l’album, qui, lui, je vous le rappelle, est annoncé pour le 19 Mai! Vous aurez donc le temps d'économiser assez pour ne vous priver d'aucun de ces indispensables tomes!).


Vous serez en outre ravi d’apprendre que Benjamin Dewey a aussi une boutique etsy, dans laquelle il vend quelques-unes de ses autres spécialités. Elle est pas belle la vie?


Toutes les illustrations © Benjamin Dewey, de course.

samedi 25 octobre 2014

Presse-bouton



Milieu de l’après-midi. 
Je pique du nez et plonge dans un rêve. 
Je me vois (debout devant une sorte de muraille ponctuée, aussi loin que porte le regard, de boutons et de cadrans, un peu comme dans les années 60 on imaginait les ordinateurs du futur: c’est à dire comme les ordinateurs des années 60, mais - forcément - beaucoup plus grands) presser un bouton dont la fonction est de mettre fin à mon envie de dormir. 
Je n’ai plus qu’à me réveiller.



mercredi 22 octobre 2014

Le bout du chemin n'est pas la fin du voyage



Rude semaine pour Neil Gaiman: jeudi 23 au soir (à partir de 18 h 30) il arrosera  assistera au vernissage de l’exposition de son vieux pote Dave McKean à la galerie Martel, à Paris (17 rue Martel, 75010; métros: Château d'Eau, Poissonnière ou Gare de l'Est!), nommée, comme la plus récente collaboration des deux auteurs, Smoke and Mirrors.

Y seront présentées les somptueuses bichromies réalisées en 2013 par McKean pour la réédition, en grand format et - vous avez suivi, j'espère? - illustrée, de ce recueil  de nouvelles et autres textes courts de Gaiman, publié initialement en 1998.



L’exposition dure du 24 octobre au 22 novembre; Dave McKean dédicacera Smoke and Mirrors à la galerie le samedi 25 de 15 à 18 heures.


Et le vendredi 24, à la librarie Millepages à Vincennes, Neil, quant à lui, dédicacera L’Océan au bout du chemin, qui - votre blog favori avait commencé, il y a déjà un certain temps, à vous préparer au choc de cette nouvelle - vient de paraître au Diable Vauvert dans une traduction de Patrick Marcel.




Sur son blog, Gaiman précise gentiment que c’est seulement à Vincennes qu’il dédicacera, et que le samedi, à la galerie Martel, McKean sera tout seul pour dédicacer, car cet après-midi-là lui, Neil, sera occupé ailleurs à donner une interview: quand je vous disais que ce serait une rude semaine.


Et ensuite? Il repartira pour de nouvelles aventures; ce sera sa seule halte en France, profitez-en bien!



Illustrations © Tor Books, 
Au Diable Vauvert, Neil Gaiman, 
Dave McKean, etc, etc...

mardi 21 octobre 2014

Changement


C'est arrivé aujourd'hui, finalement il est là, encore que bien plus tard que les années précédentes: ce changement dans l'atmosphère, à peine perceptible et encore moins définissable, qui nous prévient que le moment est revenu de ressortir les couvertures des armoires.

Bon, manifestement, ce petit frisson dans l'air,
tout le monde ne le perçoit pas de la même façon,
et n'y associe pas les mêmes rituels.
Moi, que voulez-vous,
c'est les couvertures.

Illustration: Autumn Sprite,
aquarelle de Margaret Tarrant,
chipée sur l'excellent blog de Thom Buchanan,

lundi 13 octobre 2014

Roses presque mauves à la Carson McCullers


Les rimes enfantines de Carson McCullers vous-ont-elles mis en appétit? 
Voici une petite recette à sa façon.

Sans répondre, le jockey prit dans sa poche un porte-cigarette en or, l’ouvrit nerveusement. Il contenait quelques cigarettes et un petit canif en or. Il se servit du canif pour couper une cigarette en deux. Après l’avoir allumée, il fit signe à un garçon.
- Un Kentucky bourbon, je vous prie.
- Maintenant, gars, écoute-moi, dit Sylvester.
- Ne m’appelle pas gars.
- Il faut que tu sois raisonnable. Tu le sais. Il faut absolument que tu sois raisonnable.
Le jockey fit une grimace de mépris, regarda les plats sur la table et détourna les yeux aussitôt. Un poisson à la crème semé de persil devant l’homme qui avait de l’argent. Des œufs Benedict devant Sylvester; des asperges, du maïs au beurre frais, une soucoupe d’olives noires et, juste devant lui, un plat de pommes de terre frites. Pour ne plus voir cette nourriture, il regarda fixement le bouquet de roses presque mauves au centre de la table.
- Vous avez sûrement oublié quelqu’un qui s’appelle McGuire.
- Ecoute-moi… dit Sylvester.
Le garçon apporta le bourbon. Le jockey saisit le verre de ses petites mains dures et calleuses. Il portait au poignet une gourmette en or qui tintait contre le bord de la table. Après l’avoir fait tourner entre ses paumes, il avala le bourbon d’un trait, et reposa brutalement le  verre.
- Oui, je suis sûr que vous avez la mémoire très courte et très fugitive.
- Ça suffit, dit Sylvester. Qu’est-ce qui te prend, ce soir? On t’a parlé du gosse?
- J’ai reçu une lettre de ce quelqu’un dont nous parlons. On lui a enlevé son plâtre mercredi. Il a une jambe plus courte que l’autre de cinq centimètres. C’est tout.
Sylvester hocha la tête avec un petit clappement de langue.
- Je comprends ce que tu éprouves.
- Vraiment?
Il regarda de nouveau les plats sur la table, le poisson, le maïs, les pommes de terre frites. Son visage se ferma. Il détourna les yeux. Une rose perdait ses pétales. Il en prit un, le froissa doucement entre le pouce et l’index, et l’avala.

Carson McCullers, Le jockey
dans La Ballade du café triste
(The Ballad of the Sad Café, 1943) 
traduit par Jacques Tournier, Stock, 1974

jeudi 9 octobre 2014

La rentrée



- Eh bien, a dit mon père, l’école n’était pas aussi terrible que ça, n’est-ce pas?

- ... Papa, je veux te demander quelque chose.

Quand tu poses 
une question comme ça, 
qu’est-ce que tu te figures 
que je vais te répondre?


- La vérité, bien sûr.

- Eh bien, chaque fois que tu me poses une question comme ça, j’ai d’abord vraiment envie de répondre la vérité, et puis tout à coup je me demande ce que tu voudrais que je te dise, et c’est ça que j’essaie de te dire, au lieu de la vérité.

- Il y a longtemps que c’est comme ça?

- Depuis toujours.
- C’est lamentable. Réponds la vérité à toutes les questions que je te pose.
- L’école était pire que ce que je m’étais imaginé.
- Tant que ça?
- Beaucoup pire.

- Eh bien, nous sommes arrivés à répondre sincèrement à cette question-là au moins!

William Saroyan, Papa, tu es fou! 
(Papa, you’re crazy!, 1956) 
traduit par Danièle Clément (Stock, 1961)

dimanche 28 septembre 2014

Vieux Trucs Indiens (Craig Johnson)



- Et maintenant?
Henry me regarda.
- Si j'étais une rivière, 
je choisirais un terrain en pente. 
- Tu as raison.
C'est parfois une bonne chose 
d'avoir un éclaireur indien avec soi.
Le camp des morts

Rédiger un roman policier à la première personne, c'est une recette qui a souvent, par le passé, donné de si bons résultats que certains romanciers s'y accrochent, pas toujours à bon escient.
Idéalement, ça doit donner l'impression que le narrateur, héros ou anti-héros, vous a choisi, vous lecteur, comme l’interlocuteur privilégié à qui il pense pouvoir confier ses secrets les moins avouables.
Certains vous donnent l'impression que vous êtes tombé sur un pochetron qui n'hésitera pas à vous attraper par un bouton de veston pour s'assurer que vous ne perdez rien de son stream of consciousness ("c'était une dame, tu sais, le genre de dame? Le genre de dame que tu pourrais tuer pour elle").
D'autres vous proposent une salade assaisonnée avec tant d'art que vous vous doutez que ce n'est pas la première fois qu'ils la servent ("Une rouquine et une robe en lamé entrèrent dans la pièce, et je remarquai leur présence à toutes les deux à peu près en même temps"). Bien sûr, dans un cas comme dans l'autre, l'auteur sera prêt à jurer que c'était exactement l'effet recherché; mais au bout du compte, l'envie que vous ressentirez - ou non - de rester en compagnie du poivrot ou du beau parleur dépendra de ce qu'ils ont à raconter plutôt que de leur façon de le dire. Dans certains romans, il faut bien l’avouer, si intéressante que soit l’anecdote, il vous arrive de regretter que ce soit à l’intarissable pilier de bar qu’il soit échu de la raconter plutôt qu’au barman taciturne qui vous observe dans son coin.
Bref, dans pas mal de romans policiers (par ailleurs savamment construits, scrupuleusement documentés, menés à un bon rythme…) le choix du récit à la première personne est à ranger parmi les choix, au mieux les plus faciles, au pire les moins avisés, du romancier (je ne citerai pas de nom, je ne suis pas une balance).

Mais ce n’est pas le cas des romans de Craig Johnson.

Le truc qui consiste à vous donner l'impression, à vous lecteur, que vous avez de la chance qu'un type comme Walt Longmire vous prenne pour confident, c'est un des tours de passe-passe que Craig Johnson réussit le mieux (si ça se trouve, c'est peut-être un V.T.I. - un Vieux Truc Indien).
Où est le truc? La littérature policière use de trucs de toutes sortes, et sans parcimonie; il en a vraiment trouvé un meilleur que les autres, ce Johnson?
Oui.
Bien sûr, dans les romans de Johnson, on rencontre comme il se doit des gens qui ont tué des gens, d’autres gens qui ont volé des choses, des témoins qui en disent moins qu’ils n’en savent et d’autres qui en savent moins qu’ils n’en disent: pas de doute, ce sont bien des romans policiers.
Johnson ne néglige pas de satisfaire à certaines exigences du polar contemporain: on nous rappelle à l'occasion que notre shérif  est un vrai professionnel, on nous glisse (pas trop souvent, heureusement; mais Walt ne peut pas toujours compter sur son seul regard d'aigle d'homme des hautes plaines pour analyser toutes les données) une statistique sur la délinquance ou un petit aperçu de criminologie - en restant tout de même à bonne distance, avec un détachement non dépourvu d'ironie.

La saucisse éclata, envoyant une goutte d’huile sur le plancher en contreplaqué. J’examinai la tache: elle était relativement compacte, avec quelques festons autour, dus à la hauteur de la chute; on aurait dit des vrilles rayonnantes s’étirant vers le centre de la pièce. Si l’objet émettant l’éclaboussure est en mouvement, les gouttes s ont ovales et ont une petite queue parallèle à la direction horizontale du mouvement. Comme le sommet de la goutte touche terre en dernier, les éclaboussures révèlent si l’assaillant est gaucher ou droitier. J’en savais long sur les éclaboussures. *

 Cependant, et quelle que soit sa dette assumée envers ses prédécesseurs, ce n'est ni dans la construction de complots diaboliques, ni dans l'emboitement parfait de raisonnements de joueur d'échecs que Johnson excelle. Un lecteur pointilleux pourrait même penser qu’il abuse un peu de coïncidences remarquables pour faire progresser certaines intrigues: dans tel roman, c'est une vieille photo sur laquelle apparaît comme par hasard une voiture d'un modèle rare et facilement reconnaissable, qu'on se souvient justement avoir vu mentionnée dans un vieux rapport et qu'on retrouvera ensuite dans un endroit inattendu; dans tel autre, c'est un véritable deus ex machina qui, à intervalle régulier, fournit des indices.
Johnson ne dédaigne pas non plus d'employer les artifices bien rodés que lui a légués le genre (par exemple, conclure un chapitre sur une phrase comme "Ce fut à ce moment précis que la tête de l'adjoint du procureur explosa"**; et pourquoi pas? puisque, comme les V.T.I., ça fonctionne toujours);  pour autant, on ne peut pas dire que Johnson soit un one-trick pony. Il sait bien ce qui fait avancer dans la lecture d'un polar: susciter une attente chez le lecteur, et ensuite lui servir ce qu’il n’attendait pas;  ce qui crée la surprise dans ces polars humanistes, c’est la plupart du temps la diversité des réactions humaines.
Par exemple, il y aura des Indiens, et en quantité, dans les romans de Johnson, on peut s'y attendre puisque l'action se passe au fin fond du Wyoming; ne croyez pas pour autant qu'ils ne sont là que pour la couleur locale. Ils ont en réserve bien plus que les classiques Vieux Trucs Indiens déjà mentionnés.
Et il n'y aura pas davantage de stéréotypes parmi les autres personnages, éleveurs, truckers, avocats, shériffs adjoints ou policiers sur-diplômés. Ils ne sont pas définis que par leur casquette de base-ball, leur trois-pièces Armani ou leur blouson fatigué; l'un s'est découvert une passion pour les vieilles archives photographiques, un autre s'intéresse à ses ancêtres basques, tel autre manifeste une empathie inattendue avec les animaux.
Le moins stéréotypé de tous, malgré l'indispensable coupe-vent de rancher, le jean et le Stetson qui lui font une silhouette de shériff bien reconnaissable, malgré ses cicatrices, attribut pourtant ô combien classique du tough guy, c'est Longmire lui-même. C’est le ton du récit, la voix du narrateur qui accroche le lecteur et lui fait tourner les pages. Commencez à lire, et bientôt vous constaterez que vous vous intéressez vraiment à Walt Longmire, aux gens qu'il côtoie, à ce qu'il pense, à ce qu'il fait, et vous ne vous étonnerez plus qu'il prenne du temps sur ses maigres loisirs de shérif pour vous les raconter: la moitié du truc, c'est que Johnson nous convainc que Walt possède un caractère suffisamment porté à l'introspection pour repasser en détail tout ce qui lui est arrivé, avec juste ce qu'il faut de digressions pour ne pas perdre le fil - et ne pas perdre son auditoire: Lomgmire, c'est quelqu'un qui aime bien parler aux gens.

Ça ne veut pas dire qu'il aime s'écouter parler de lui (pour certaines personnes, les deux sont synonymes, mais heureusement ici ce n'est pas le cas): Longmire n'a pas de mal à trouver autre chose à raconter. Il passe beaucoup de temps à considérer le paysage - pas en touriste:  comme s'il attendait que quelque chose, ou quelqu'un, en surgisse. Il passe aussi beaucoup de temps à se souvenir: et c'est souvent de ses souvenirs qu'émergera le fait minuscule qui venant s'emboîter dans les autres indices, aidera à résoudre l'énigme. À l'image de Longmire, Johnson prend son temps: dans un roman policier, prendre son temps c'est prendre un risque, le romancier en est conscient et ce n'est pas à la légère qu'il l'a pris: la série consacrée par Johnson à Walt Longmire est sans doute une série policière, mais c'est aussi une série sur la façon dont le temps s'écoule.
Johnson va parfois plus loin dans l'exploration (encore un risque!) de l'intérieur de la tête de son narrateur: ainsi, il autorise le pragmatique shériff, de temps à autres, à compter (un peu) sur ses rêves (ça, vous l'avez deviné, j'aime bien) pour y voir plus clair dans  les affaires sur lesquelles il enquête.
Longmire ne va pas jusqu'à en faire un système, comme l'agent spécial Dale Cooper. Mais il les raconte de bonne grâce, ses rêves; au lecteur, ensuite,  de décider s'ils ont bien fait leur part du travail. Cela pourra déconcerter quelques lecteurs, mais ce n’est pas une faille dans le système narratif. C'est une façon, pour Johnson, de nous laisser entendre qu'il sait ce qui se passe dans la tête d'un homme d'âge mûr qui a juste un petit peu plus de temps que le strict nécessaire pour laisser vagabonder son imagination.

Car l'autre moitié du truc, la voilà: Johnson parle de ce qu'il connaît (vous pouvez jeter un coup d'œil à sa biographie) et il a mis un peu de lui dans ce personnage de shérif arrivé là où il est en partie par hasard. Pas un héros, mais un spectateur attentif, et, à l'occasion, un témoin engagé. Le romancier comme son porte-parole parviennent à parler du monde contemporain sans tomber dans la complaisance ni dans l'irénisme. Il y aura eu dans chaque enquête des erreurs commises de part et d'autre, il y aura eu des surprises et (c'est le genre qui le veut) certaines auront été désagréables; mais en tournant la dernière page, vous vous direz que ça aurait pu se passer plus mal, que, oui, vous avez de la chance d'être tombé sur un type comme Walt.

*Little Bird.
** L'Indien blanc.


Ce sont les excellents billets que Jérôme Jukal (Mœurs Noires) a consacré aux cinq premiers romans de Johnson parus en français qui m'ont donné envie de les découvrir; tiens, au fait, vous avez vu? Mœurs Noires vient juste de déménager, avec tous ses bagages: retrouvez ici ce blog désormais sans publicités.
Il y a eu d'abord Little birdThe Cold Dish (2006) ], Paris, Éditions Gallmeister, coll. Noire, 2009, 424 pp. (ISBN 978-2-35178-025-1);

puis Le Camp des morts [ Death Without Company (2006) ], Paris, Éditions Gallmeister, coll. Noire, 2010, 320 pp. (ISBN 978-2-35178-034-3);

L'Indien blanc [ Kindness Goes Unpunished (2008) ], Paris, Éditions Gallmeister, coll. Noire, 2011, 296 pp. (ISBN 978-2-35178-043-5);

Enfants de poussière [ Another Man's Moccasins (2009) ], Paris, Éditions Gallmeister, coll.  Noire, 2012, 336 pp. (ISBN 978-2-35178-052-7);

et Dark Horse [ The Dark Horse (2009) ], Paris, Éditions Gallmeister, coll. Noire, 2013, 336 pp. (ISBN 978-2-35178-060-2).

Et voici que le sixième, Molosses (Junkyard Dogs, 2010), vient de paraître, toujours aux éditions Gallmeister, toujours dans la collection Noire (les précédents sont à présent également disponibles en collection de poche), toujours dans une traduction de  Sophie Aslanides.



Si vous hésitez encore à vous plonger dans votre premier roman de Craig Johnson (mais que faut-il pour vous convaincre?) vous serez content, je l'espère, d'apprendre que son éditeur français, pour en donner un avant-goût, à mis en ligne quelques courtes nouvelles que vous pouvez télécharger gratuitement sur leur site. Je vous recommande tout particulièrement  Un Vieux Truc Indien: c'est un bon début.
Ha, vous êtes accroché, maintenant? On vous l'avait dit. Les Vieux Trucs Indiens, ça marche encore.