jeudi 19 mars 2015

Exagérations


Parmi les écrivains post-exotiques, il en est dont l'existence n'est attestée que par les mentions plus ou moins obliques qu'en ont fait d'autres écrivains post-exotiques: ainsi Bogdan Schlumm.
Son nom ne figure pas dans l'inventaire fragmentaire de dissidents décédés, dans la leçon 1 du manuel Le post-exotisme en dix leçons; tandis que, s'il apparaît dans la bibliographie de 343 titres qui est le sujet de la leçon 10 du même ouvrage, ce n'est pas dans la liste des auteurs mais dans celle des titres d'ouvrages (le n° 27: Schlumm appelle Tassili, attribué à Wolfgang Gardel). Les autres sources qui mentionnent le nom de Schlumm sont encore plus incertaines, et rien ne permet de dissiper le doute: concernent-elles bien  Bogdan Schlumm, ou  Abram Schlumm? Tarchal Schlumm? Ingo Schlumm? ou encore Djonny Schlumm?  Le désir de reconnaissance qui aurait, suppose-t-on, habité le douteux Bogdan Schlumm n'en paraîtrait (s'il était confirmé) que plus pathétique.

Nulle part dans le monde n'ont été représentées intégralement et simultanément les sept saynètes de Bogdan Schlumm. Celui-ci, pendant une période de son séjour au pavillon Zenfl,  s'est ingénié à nous faire croire qu'une troupe d'amateurs de Singapour, le Baba et Nyonya Theater, jouait régulièrement, le deuxième dimanche de chaque mois de novembre, les Sept Piécettes bardiques dans leur forme polyphonique la plus radicale. Selon les dires de Bogdan Schlumm, le public asiatique venait assister à ces représentations en réservant des places depuis Sydney, Hong Kong ou Nagasaki, avec ce même enthousiasme qui pousse les fanatiques d'opéra chinois à traverser le globe pour aller écouter l'intégrale en cinquante-cinq actes du Pavillon aux pivoines. Renseignements pris, cette histoire de Singapour reflète surtout les désirs refoulés de Bogdan Schlumm, ses risibles songeries de gloire à grande échelle, en pleine contradiction avec ses discours hostiles au star system. En réalité, Schlumm exagérait les faits d'une manière éhontée. Le Baba and Nyonya Theater a donné une fois une piécette bardique, Baroud d'honneur avant le Bardo
La salle étant restée vide jusqu'à la fin, les comédiens ont décidé d'annuler la deuxième séance, qui était programmée pour le lendemain.

Bardo or not Bardo, Seuil, 2004
ISBN 2 02 062854 6



J'y pense: c'est l'occasion de faire un petit clin d'œil 
aux chats qui, l'autre jour, sont allés au théâtre

vendredi 13 mars 2015

Tiffany’s heart is aching




When I was a young boy, 
playing on the floor of my grandmother's 
front room, 
I glanced up at the television 

and saw Death, 


talking to a knight.

I didn't know much about death at that point. 
It was the thing that happened to ­budgerigars 
and hamsters. 
But it was Death, with a scythe and 
an amiable manner. 
I didn't know it at the time, of course, 
but I had just watched a clip from Ingmar Bergman's 
The Seventh Seal, wherein the knight 
engages in protracted dialogue, 
and of course the ­famous chess game, 
with the Grim Reaper who, it seemed to me, 
did not seem so terribly grim.

Quand j'étais petit, un jour que je jouais par terre dans la salle à manger de ma grand-mère, j'ai levé les yeux vers la télé et j'ai vu la Mort, en train de discuter avec un chevalier. A cet âge-là, la mort, ça ne me disait rien en particulier. J'avais constaté que c'était une chose qui pouvait arriver aux perruches et aux hamsters.
Mais là, c'était la Mort avec un grand M, une grande faux et des manières suaves. Je venais de voir une séquence du film de Bergman - ça non plus ça ne me disait rien à l'époque - Le Septième Sceau, celle dans laquelle le chevalier entame sa longue conversation - et sa partie d'échecs - avec la Mort, qui n'a pas l'air si effrayante que ça, ou du moins, c'est ce qu'il m'a semblé.

conférence donnée à la BBC, 1° février 2010

mercredi 11 mars 2015

Foto Splendid


Ce portrait sous verre, je l’ai encore très présent à l’esprit, et l’image, certes, a subi ensuite des dégradations, elle s’est craquelée et usée sous les regards et sous la neige, des mains boueuses l’ont tenue, des lampes de poche et des allumettes se sont allumées au-dessus d’elle, des pouces ont posé sur elle leur empreinte, mainte fois le vent l’a froissée et cornée, mais il suffit que je l’invoque telle qu’elle était à cette minute-là, sur le lit, à côté de ma main qui saignait, pour qu’aussitôt elle ressuscite, d’excellente qualité, indégradable, au contraire de tant d’autres objets et de tant d’autres êtres qui ont sans remède pourri dans ma mémoire.

Antoine Volodine,
Gallimard, 1997



Successivement, Eva Truffaut (Archives et Mythologies des lucioles) et Florizelle (Le divan fumoir bohémien) - deux blogs que je suis depuis longtemps - ont consacré, ces derniers mois, des billets à un projet au nom étrange: 
Collecția Costică Acsinte.

Sous ce titre, des photos, étranges aussi, des photos d’étrangers, de gens destinés à disparaître, qui avaient déjà à moitié disparu. Des images qui donnaient l'impression d'être en train de s'effacer sous nos yeux, c'était la première chose qu'on remarquait, ça les rendait encore plus fascinantes, certaines l'étaient au point qu'avant de lire la légende qui les accompagnait - je n'arrivais pas à quitter les photos des yeux, au point d'en oublier de lire ce qu'il y avait dessous - j’ai d’abord soupçonné qu’il s’agissait du travail d’un photographe contemporain, d’une recherche sur des techniques de tirage tombées en désuétude (comme celles qu'expérimente inlassablement Susan Hayek-Kent), peut-être? ou avec des objectifs anciens, comme en utilise Keith Carter? ou alors, que les images avaient été modifiées digitalement (je ne cherche pas d'exemple, il y en a trop)? ou qu'il s'agissait de collages et d'altérations, un peu dans l'esprit de ceux de Katrien de Blauwer?





Mais non, l'explication est toute simple: Florizelle nous la donne:
Dans le petit musée ethnographique du Județ  (juridiction) de Ialomita dans le sud-est de la Roumanie, des cartons de plaques photographiques prenaient la poussière jusqu'au jour où  ils attirèrent l’œil de Cezar Popescu  : il n'eut alors de cesse de convaincre les responsables du musée de les lui confier pour les préserver d'une destruction irrémédiable. Depuis novembre 2013,  il consacre son temps à restaurer et digitaliser les portraits individuels et collectifs que  Costică Acsinte (1897-1984) prit dans et à l'extérieur de son studio du centre de Slobozia „Foto Splendid Acsinte“,  de 1930 à 1960.

C’est normal, 
tout est normal, 
c’est ça que le temps fait 
aux visages.


Le site du projet "Collecția Costică Acsinte" est ici
le blog et le site personnel de Cezar Popescu sont .





J’avais épuisé ma réserve d’allumettes. 
Je ne voyais plus la photographie. 
Ma paume, que le verre avait 
entamée tout à l’heure, continuait 
à saigner dans le noir.

Gallimard, 1997

mardi 10 mars 2015

Prochainement


J'en ai déjà parlé, ici, et , mais 
au cas où votre mémoire vous jouerait des tours
(ça m'arrive bien, à moi!), 
je vous le rappelle:


ont reçu les premiers exemplaires, juste sortis des presses, 
des versions papier de leurs webcomics respectifs:



Ces deux albums seront, l'un et l'autre, bientôt disponibles!
Nimona chez Harper Collins!
Bon, il vous faudra attendre avril 
pour lire le premier, 
et mai pour le second,
mais ce sont tout de même de bonnes nouvelles, 
non?

Les bonnes nouvelles, 
il faut se jeter dessus quand il y en a, 
ce n'est pas comme s'il y en avait tous les jours.



Photos empruntées aux blogs de 

lundi 9 mars 2015

Rêve en couleurs Pantone et lettrage Comic Sans



Au moment où je me couche, 
je ne m’endors pas tout d’un coup, 
mais par petites étapes: ces quelque secondes d’activité onirique ne produisent tout d’abord que des scènes désespérément prosaïques.

Je gribouille quelque chose dans les marges d’un livre.
Puis j’ouvre les yeux, à demi-réveillé.

J’ai à peine réalisé que je suis dans mon lit,
voilà que je dois me concentrer sur une tâche délicate: épingler au revers de mon veston le petit insigne doré des donneurs de sang.
Le vent souffle si fort qu'il rend difficile cette action pourtant simple. 

Je m’éveille à nouveau à demi. 

Enfin je m’enfonce dans l’obscurité du premier sommeil. 
Je ne sais pas ce que je deviens à ce moment là.

Peu à peu, tandis qu’au-dehors la lune chemine,
les lumières du rêve s’allument,
jusqu’à ce qu’enfin le sommeil de l’aube sorte du four la spécialité qu’il a mitonnée toute la nuit,  une pièce montée cascadant d’images brillamment colorées. 
Je suis l’un des deux sidekicks de quelque 
justicier masqué. 
À nous trois, nous exécutons la parade qui va réduire à néant le plan machiavélique de notre arch-Némésis: il s’agit de transporter 
jusqu’au cœur de son repaire des armes d’une grande sophistication, des sortes de disques 
(du diamètre d’une roue de camion) 
pourvu d’un de ces dispositifs anti-gravité dont les auteurs de comics gardent jalousement le secret, il suffira de leur donner une petite impulsion initiale et ils s’élèveront, animés d’un mouvement de rotation qui ira s’accélérant et décrivant des trajectoires elliptiques,
leur bord tranchant découpera comme du beurre les structures, tuyaux, câbles, pylônes, de la machinerie infernale. 
C’est une entreprise délicate, car ces armes ne sont pas sans danger pour celui qui les utilise et de surcroît quand elles sont lancées il n’y a aucun moyen de les arrêter: c’est le principe même de 
l’arme du jugement dernier 
(pour les détails, voir Docteur Folamour).
Mais le super-méchant que nous combattons a lui aussi élaboré en secret une riposte: 
tandis que nous progressons difficilement par couloirs et passerelles en tenant nos armes fatales à bout de bras comme de géantes pizzas, nous l’apprenons par les lunettes-écrans incorporées à nos masques 
de super-héros:
il a entrepris de ruiner la popularité de notre 
super-team!
... les bulletins d’actualité que nous recevons montrent notre ennemi en train de raconter à de jeunes membres de notre fan-club d'horribles calomnies sur notre équipe. 
N’y a-t-il pas là de quoi nous déstabiliser
au point de nous faire perdre le sens de l’équilibre?
Heureusement que je me réveille
avant d’avoir lâché ma pizza. 


dimanche 1 mars 2015

Il faut attendre que le sucre fonde


Les GIFs,  comme moyen d'expression, 
c'est un peu limité; ça peut, parfois, 
souvent, être mortellement ennuyeux...


... pourtant
 (ça tient à peu de chose), 
il y en a aussi dont on ne se lasse pas. Jamais.


Je ne sais pas qui est l'auteur de ce GIF; qu'il ou elle 
se fasse connaître et je lui offre un café bien tassé
qu'elle ou il pourra sucrer à son goût.


jeudi 26 février 2015

Rêve qui mêle Etat avec critique



Encore un rêve où je browse le web: ça devient une habitude.

Cette fois, je lis, en ligne, des critiques de cinéma. 
J’apprends ainsi qu’un des plus grands succès actuels du box-office est une comédie de mœurs contemporaines, située dans un pays évidemment imaginaire qui ressemble beaucoup à la France, ou à la Belgique, ou au Groland; l’autorité suprême y est partagée entre un président, qui pourrait assez facilement passer pour une caricature de Sarkozy, et un premier ministre qui ressemble curieusement à Hollande. Étrange répartition des rôles, n’est-ce pas?  La critique est d’ailleurs unanime à louer la composition de l’acteur qui incarne le premier ministre Hedwige (c’est comme ça qu’il s’appelle dans le film); ce rôle comique serait une première dans une carrière où il ne s’était fait remarquer, jusque là, que dans des films d’action (d’après les photos qui le montrent au naturel, sans son rembourrage  et ses lunettes de ministre il ressemble un peu à Jean Dujardin). 
Le pitch en quelques mots: le premier ministre, qui ne s’entend pas très bien avec le président, prépare discrètement sa sortie, car il vient de gagner le gros lot à Euromillions, et il entend bien le dépenser tranquillement dans l’anonymat retrouvé d’une retraite confortable; il cherche prétexte sur prétexte pour présenter une démission qui doit donner l’impression d’être imposée par la conjoncture politique, et, autant que possible, laisser au public le souvenir d’un geste d’une noble abnégation, dicté par la raison d’État; mais les choses ne vont pas se passer (dans le film) exactement comme il l’a prévu. 
Ne me demandez pas comment s’appelle ce film, ni qui l’a réalisé, ni les autres détails de l’affiche: au réveil, je ne m’en souvenais plus, il ne me restait que ce nom de  Monsieur Hedwige  et l’impression que ce scénario, après tout, ne serait pas plus idiot qu’un autre (quoi, les hommes politiques ne joueraient pas à Euromillions? Mais justement, répondrait un scénariste si on en discutait avec lui, les circonstances qui feraient entrer Hedwige en possession du billet gagnant, on pourrait, en accentuant leur aspect improbable, les traiter comme de désopilantes péripéties). Je me suis souvent demandé où ils allaient chercher leurs idées, les scénaristes, les auteurs de feuilletons, tous ces gens qui ont suffisamment d'idées pour en revendre? Je n’y avais pas pensé: c’est peut-être dans leurs rêves.



samedi 21 février 2015

Meilleurs voeux, suivis de voeux meilleurs


Vous vous êtes demandé, curieux que vous êtes, 
à quoi aurait dû ressembler cette carte de vœux 
dont je vous ai parlé, celle à laquelle je travaillais 
ce fameux jour de janvier?

À ça: 


À présent, pour tout un tas de raisons, 
même moi, elle ne me fait plus rire.
(et pourtant, je ris d'un rien)

Heureusement cette carte-ci, 
que je viens de recevoir, 
me remet de bonne humeur;
 je vous en fais profiter, petits veinards:



Elle est gaîment colorée, 
et riche de promesses de joies simples.
Comme il fera bon être un mouton en cette année 
201!
Car, cela ne vous a pas échappé, 
c’est l’année du mouton qui commence 
(pour certains, elle a déjà commencé).


Amis moutons, meilleurs vœux à vous tous!


jeudi 19 février 2015

Golkar Omonenko a dit: bonne nuit


Mais désormais il se tenait sur ses gardes.
Il avait commencé à se tenir sur ses gardes en permanence.
Les nuits surtout exigeaient un état de vigilance aiguë.
Les nuits commençaient toujours de la même manière, par une séance de contes.
Golkar Omonenko se plaçait au chevet de son fils, parfois assis, parfois debout, mais l’oreille aux aguets, prêt à surprendre tout bruit suspect venu de derrière les murs. Tout en bavardant et en riant avec le petit garçon, il était concentré sur cette tâche de surveillance et il ne la mettait jamais entre parenthèses.
Soir après soir, une conversation amicale avait ainsi lieu entre le père et l’enfant, ponctuée d’histoires drôles, de saynètes fantastiques où l’absurde dominait, oscillant toujours entre le comique et l’angoisse. De l’avis de Golkar Omonenko,  l’absurde possédait des vertus pédagogiques. Il assouplissait l’intelligence et, en même temps, il permettait de s’endurcir contre tout ce que la réalité pouvait produire de surprenant et d’horrible.
Avant de fermer les yeux, Ayîsch Omonenko écoutait son père avec ravissement. Il intervenait à l’intérieur des récits pour y ajouter des détails saugrenus, il enrichissait les aventures des héros avec des rebondissements oniriques qui multipliaient les possibilités narratives. Et souvent, car dans la solitude il avait développé des techniques de ventriloquie, il s’amusait à discourir avec son père en donnant la parole à des objets ou à de petits animaux qui se trouvaient à proximité - un chat de gouttière, un gecko, un scarabée noir. Sa voix facétieuse surgissait des endroits les plus inattendus.
Il y avait dans la chambre une ambiance de gaieté extraordinaire et de paix. Golkar Omonenko riait avec son fils, mais, comme l’heure tournait, il restait sur le qui-vive. 
Puis le petit garçon se laissait gagner par la somnolence et plongeait dans un sommeil qui était celui d’une enfance heureuse.
Jusqu’à l’aube, Golkar Omonenko montait la garde auprès du jeune infirme. Cette précaution avait tout lieu d’être, car des intrus rôdaient, très agressifs, et entraient dans la chambre, parfois agissant de leur propre initiative, mais, la plupart du temps, porteurs d’ordres de mission élaborés dans la caserne ou la sacristie la plus proche.
Quand un prêtre ou un soldat se faufilaient à proximité du lit d’Ayïsch Omonenko Golkar Omonenko n’engageait pas avec eux un débat théorique sur la pureté de la race, il ne leur demandait pas qui les avait envoyés ni s’ils avaient quelque chose à dire avant de mourir. 
Il les tuait. 
Il les tuait le plus rapidement possible et en silence. 
Il était dans la force de l’âge, il avait reçu une excellente formation de commando et il n’avait pas perdu la main. Il avait installé des pièges un peu partout dans la maison, et, tirant profit de l’obscurité et de sa parfaite connaissance des lieux, il avait toujours le dessus sur ses adversaires.
Une fois le travail effectué,  il nettoyait les traces du combat, s’assurait que d’autres indésirables n’étaient pas tapis dans les environs, et ensuite, lorsque tout était redevenu calme, il promenait sous les narines de l’enfant un morceau de la carcasse de l’ennemi, afin que l’enfant pendant son  sommeil prît l’habitude de côtoyer sans se troubler des odeurs et des corps hostiles. Golkar Omonenko savait qu’il n’était pas éternel et que, plus tard, Ayïsch aurait à affronter seul des combattants redoutables. Il profitait de toutes les occasions pour poser en son fils les bases d’une future éducation martiale.
Le contact avec l’ennemi doit être assumé sans état d’âme. 
L’ennemi est répugnant, le sentiment de dégoût qu’il provoque ne doit pas constituer pour lui un avantage.
Avant d’apprendre à exécuter l’ennemi, il faut s’accoutumer au contact de l’ennemi.
Avant d’apprendre à exécuter son ennemi, il faut savoir respirer de près son horrible chair.

Les aigles puent, Verdier, 2010

dimanche 15 février 2015

Description d'une description



Les étoiles que personne ne regarde


- Quoi, encore les broussailles de Castel Fusano? Encore une étoile filante? Comme l’année dernière à la même date? c'est devenu un marronnier sur ton blog, en février, la pinède de Castel Fusano?
- Non. Si cette photo est là cette fois, c'est parce que je viens de voir Pasolini, d'Abel Ferrara, et que dedans il est encore question de la route d’Ostie et d'une étoile filante (mais pas en même temps), alors, pourquoi ne pas remettre cette photo comme illustration puisque, en plus, je l'aime bien?
- Et le film, tu l'aimes bien?
- Oui.
- C'est un film pasolinien?
- Pas le moins du monde, c'est un film ferrarien.

La filmographie de Ferrara a ses hauts et ses bas, 
je ne pense pas que ce dernier film soit le meilleur qu'il ait fait, mais oui, j'ai aimé. 
J'ai été sensible au fait que les images de Rome et de Romains filmées par Ferrara ressemblent davantage à une vraie Rome et à de vrais Romains qu'il n'est habituel dans les films américains: Ferrara a encore de beaux restes d'italianité.

Les amis avec lesquels j'ai vu le film l’ont diversement apprécié, et, dans l’ensemble, moins que moi; ils ont trouvé le film bavard  (en effet, il contient pas mal de bavardage mais je crois que c'est exprès, dans ce film, la voix humaine relève du bruitage plutôt que du discours), et surtout, trop illustratif (c'est pas faux: tout le long du film, l'image prime sur le discours), ils ont dit que Ferrara ne donnait pas assez la parole à Pasolini. En bref, leurs critiques, c’était qu’il y avait à la fois trop de ce qu’ils n’attendaient pas et pas assez de ce qu’ils attendaient: ma foi, je ne pouvais pas vraiment les contredire.


La déception de mes amis s’explique sans doute par le fait que pour eux - comme pour moi, d’ailleurs - Pasolini est un oracle, tandis que pour Ferrara, manifestement, c’est une icône; fidèle aux rites populaires méditerranéens, il tourne pendant tout le film autour de la châsse qu’il a construite, sans omettre de faire une génuflexion à chaque tour.
Si mes amis ou moi, païens que nous sommes, avions voulu faire apparaître Pasolini, nous aurions procédé tout autrement que Ferrara: nous aurions recouru à la bonne vieille méthode de nos ancêtres, nous aurions creusé une fosse dans la terre, nous l'aurions remplie jusqu'au bord du sang d'une victime sans tache (un bélier entièrement noir comme celui qu'Ulysse promet au spectre de Tirésias, par exemple), et dressés sur son bord, l'épée à la main encore fumante, nous aurions appelé encore et encore: Pier Paolo Pasolini! prêts à repousser les ombres errantes, couleur d’années de plomb (présidents du conseil, éditeurs, journalistes, commissaires), que le fumet n'aurait pas manqué d'attirer: jusqu'à ce que le spectre que nous aurions évoqué retrouve un peu de substance.


Puisqu'il aurait été là nous lui aurions demandé de dire quelque chose: le genre de chose que son simulacre ne dit pas dans le film, quelque chose qui ressemblerait sans doute à ce qu’il a écrit dans sa dernière chronique pour Il Tempo illustrato le 24 janvier 1975:

Au bout des cent cinquante semaines durant lesquelles j'ai écrit régulièrement chaque semaine, un papier sur un livre, je prends congé de mes lecteurs. Pendant quelques mois je serai occupé à faire un film. Il est vrai qu'alors que j'étais occupé à tourner, monter, post-synchroniser Les mille et une nuits, j'ai continué ponctuellement à rédiger mes critiques. Mais cela s'explique, avant tout, par le fait que j'avais, depuis peu de temps, commencé ce travail, et qu'il y avait donc en moi un élan qui ne pouvait pas être brutalement interrompu. De plus, le film que je faisais, quoi que terriblement fatigant  et aventureux, était très agréable et  me laissait donc, le soir, presque toujours, dans d'excellentes dispositions d'esprit. Enfin, j'étais loin d'Italie, dans des lieux où, précisément, le soir, ou les jours de fête, lire et écrire constituaient ma seule occupation possible. Maintenant, en revanche, je m'attelle à un tournage, alors que j'en suis déjà  à ma troisième année de critique militant: et je m'attelle à tourner un film extrêmement désagréable (Sade et la République de Salò mêlés) qui, certainement, me laissera le soir épuisé jusqu'à la nausée; et je le tournerai, surtout, au cœur de l'Italie, entre Salò et Marrabotto: ni soirs ni jours de fête ne seront libres pour moi et béatement vides.

Je précise tout cela pour me justifier, je crois, plus devant moi-même que devant mes lecteurs (qui ne doivent pas être si nombreux ni si tellement affectés).  En effet, après ce nombre incalculable de semaines où, chaque semaine, je devais écrire mon papier et lire donc au moins trois livres, je ne suis pas du tout fatigué de militer. La chose continue à m'apparaître encore agréablement excitante, bien que pénible, comme les premières fois. Voilà pourquoi je ressens le besoin de justifier devant moi-même ma désertion temporaire.

Le premier élément que je trouve, en regardant derrière moi et en repensant à mon travail, c'est le divertissement. Le deuxième élément est tout aussi agréable. En près de trois ans, jamais personne n'a essayé d'exercer sur moi une pression quelconque pour que je rendisse compte d'un livre plutôt que d'un autre. […]  Il y a encore un troisième élément: celui là n'est ni agréable, ni désagréable, ni positif ni négatif, mais simplement problématique, et il peut être résumé par une question: qu'est-ce que la critique et comment est-elle faite? Naturellement, c'est un très vieux problème, quoiqu'il n'ait jamais été résolu, fût-ce de loin. Je pensais, toutefois, que si je faisais personnellement de la critique, et pendant quelque temps, ce mystère serait à mes yeux du moins un peu et du moins de façon pragmatique éclairci. Eh bien, non. […] J'ai fait des descriptions. Voilà tout ce que je sais de ma critique en tant que critique. Et descriptions de quoi? D’autres descriptions auxquelles les livres se réduisent.


Et puis Pasolini insisterait pour nous parler de Leonardo Sciascia, indifférent aux pressions que nous essaierions d'exercer sur lui pour qu'il parle de telle ou telle autre chose (par exemple du film de Ferrara). 
Mais nous, quand Pasolini parlerait de Sciascia, nous serions tentés d’imaginer que c’est de Ferrara qu’il parle:
… mais le moralisme méridional - la grande ramification à laquelle se greffe la branche de Sciascia - n’est pas, ne peut pas être moraliste, parce qu’il n’est pas chrétien: et s’il est catholique, il l’est dans ses formes extérieures, sinistres, funèbres, à l’espagnole, assimilées dans des profondeurs où elles sont amalgamées à je ne sais quels substrats (pour aller vite).

... non? Sans doute Pasolini ne se serait-il pas interdit de taquiner gentiment Abel Ferrara, comme dans ses chroniques il taquine les gens qu'il aime bien, Moravia ou Sciascia, justement.
Je ne crois pas que Ferrara ait voulu faire autre chose que ceci: une description de Pasolini (une description qui parfois tourne un peu à la légende dorée: oui, bien sûr, Ferrara aime à se présenter aujourd'hui comme bouddhiste, mais son film sur Pasolini doit encore beaucoup à l'héritage de ses ancêtres byzantins iconodules), et le Pasolini que décrit le film  (peint, en effet, par touches funèbres, à l’espagnole, dans la manière de Zurbaran ou de Ribera) c'est celui qui parle dans le billet du Tempo, un Pasolini du soir, à peine sorti du montage de Salò, encore embourbé dans la promotion du film, épuisé jusqu'à la nausée, qui essaie de revivre un de ces "moments béatement vides" qu'étaient, dans ses souvenirs, les soirs de fête, puis qui, au lieu de s'en tenir à cela, essaie de remplir le vide à peine retrouvé en parcourant en tous sens la Rome nocturne et hantée dans laquelle roulait à tombeau ouvert le Toby Dammit du sketch de Fellini dans  Histoires extraordinaires (vous savez, celui qui avait oublié qu'il ne faut pas parier sa tête avec le diable).

Un portrait de Pasolini en condottiere déserteur.







Il n'est pas illégitime de trouver une telle description frustrante: elle est un peu figée de profil, comme une médaille. 

Voilà donc une suggestion pour compléter le Pasolini de Ferrara, si vous l’avez vu ou si vous avez prévu de le voir: lisez donc Descriptions de descriptions.

C'est un choix des chroniques littéraires écrites par Pasolini pour le supplément hebdomadaire d'Il Tempo (l’édition italienne reprend la totalité de ces chroniques, l’édition française n’en offre qu’un choix relativement limité par les mêmes considérations qui avaient conduit l’éditeur à exclure deux nouvelles du recueil de Primo Levi, Lilith; je ne vais pas répéter ce que j'en pense, éditeur est maître chez soi, n'est-ce pas?).
Voici en quels termes René de Ceccaty, dans sa préface, présente ce travail:
Le travail de critique est le plus souvent l’aveu d’une frustration. Lorsque Pasolini rédigeait  ses chroniques, il tournait la fin de sa trilogie de la vie - qu’il devait désavouer peu avant sa mort - et surtout il travaillait à un ultime roman, encore inédit en italien*
Il projetait d’arrêter de faire du cinéma. 
Ces Descriptions de descriptions constituaient donc une importante transition dans son œuvre, puisqu’il ne cessait  de s’y demander comment l’écriture est faite et ce que celle des autres avait de singulier par rapport à la sienne. 
C’était une interrogation indirecte sur son œuvre littéraire, dans laquelle il n’avait probablement pas encore donné toute sa mesure. Beaucoup moins professoral qu’il ne l’avait été dans Passione e ideologia (consacré exclusivement à la littérature italienne et, pour moitié, à la poésie dialectale), Pasolini tentait de mettre au clair quelques thèses idéologiques et littéraires qui lui permettraient de poursuivre son œuvre. Un créateur, fût-il critique, ne vise que cela.



Au fait, dans Descriptions de descriptions, Pasolini parle aussi de Juan Rodofo Wilcock, et il ne fait pas mystère de la fascination qu’il éprouve pour ses livres. Vous voyez, on fait des rencontres de toutes sortes, dans les broussailles de Castel Fusano.



* cette préface date de 1984; depuis, les fragments du roman inachevé en question, Petrolio (dont on entend quelques pages citées au début du film de Ferrara) ont été publiés, d’abord par Einaudi en 1995, puis dans une édition révisée par Mondadori en 2005.


Pasolini, c'est un film d' Abel Ferrara, dans lequel Willem Dafoe parvient à ressembler, un peu, à Pasolini tout en parlant anglais avec ses interlocuteurs italiens. Voilà ce qu’il ne faut pas chercher dans ce film: ce n’est pas un discours théorique sur l’œuvre de Pasolini, ce n’est pas une analyse de son processus créatif.


Descriptions de descriptions (Descrizioni di descrizioni, Einaudi, 1979), c'est un livre de Pasolini, t‪raduit par‬ ‪René de Ceccatty‬, ‪Rivages,‬ 1984

1984 Collection : Littérature étrangère/Rivages
ISBN  2903059489

1995 Collection : Rivages Poche / Bibliothèque étrangère (168)
‪ISBN 2869309759