lundi 27 mai 2013

Valérie, et autres merveilles


Hé bien, on dirait que cette fois, ça y est, l'hiver touche presque à sa fin... Anticipons l'arrivée prochaine du printemps (j'espère qu'il voudra bien se montrer avant septembre) en feuilletant quelques pages - justement - printanières: c'est une antique pratique de magie imitative, on fait semblant qu'il fait beau pour qu'il fasse beau, ou on fait semblant qu'il pleut pour qu'il pleuve, des fois ça marche. Commençons par revisiter, en aimable compagnie, un film ensoleillé de Jaromil Jires.



Oh la jolie petite corolle. 
On dirait une toute petite fleur, et à l'intérieur, il y a une petite perle qui frémit pour un rien.


Petite perle.

Je me demande si elle n'aurait pas des pouvoirs magiques, elle est si jolie. Les jolies choses ont souvent des pouvoirs magiques, ou plutôt dans les contes on les reconnaît souvent à ça les choses magiques, le petit poisson d'or, l'oiseau de feu, l'oiseau bleu, les trois pommes d'orange,  être jolis ça les rend plus magiques, et ça doit marcher dans les deux sens, sans doute leur magie les rend encore plus jolis. 
Et ça tombe bien, elle sait vraiment faire quelque chose de magique, la petite corolle: quand on la fait vibrer plus fort, la petite perle frémissante, elle fait comme une musique qu'on n'entendrait pas avec les oreilles mais avec tout le corps.


Petite musique.

Je l'ai mise à mon oreille, la petite corolle, je dois ressembler à ma mère, comme ça, elle avait la  même, on le voit sur ses portraits. J'ai cru pendant un instant qu'en la mettant je m'étais fait saigner, quand, en me penchant juste après l'avoir mise, j'ai vu une goutte de sang  par terre. Mais non, ce n'était pas de mon oreille qu'elle était tombée.

Petite fleur.

J'ai bien regardé autour de moi pour voir si ce n'était pas quelqu'un qui essayait de me faire peur. Il y a un garçon du village qui est comme ça, il aime essayer de me faire peur, mais ça ne marche pas, je n'ai pas peur du tout, je l'ai vu, lui, il se ratatine de peur devant son oncle, comment veut-il qu'on ait peur de lui après ça? Et son oncle, on dirait qu'il est tout fier de lui faire peur, comme s'il y avait de quoi s'en vanter, de faire peur aux gens. 


Même pas peur.

Les grandes personnes ne savent faire que ça , faire peur et rassurer, et faire peur, pour rassurer après, et faire peur encore, elles aiment s'écouter parler avec une grosse voix: "Mais le petit cabinet qu'ouvre cette clé-ci, je vous défends d'y entrer, et je vous le défends de telle sorte que si vous veniez à l'ouvrir, il n'y a rien que vous ne deviez attendre de ma colère". Elles disent des choses comme ça.
Ça leur plaît.
 Ha. 
C'est malin, moi aussi je pourrais faire peur si j'avais une grosse voix.

Moi aussi je peux.

De voir cette goutte de sang, c'est vrai, ça m'a fait un petit peu peur, surtout à cause de l'histoire où il y a une goutte de sang qui tombe sur la petite clé, et après on ne peut plus la faire partir. Mais j'ai réfléchi: elle n'est tombée sur aucune clé, la goutte, elle est tombée sur une marguerite, elle partira à la première rosée. 
Et puis, dans l'histoire, la goutte elle tombe d'un vilain cadavre tout saignant, et là, elle est tombée du ciel. 
Oui, j'enjambais une touffe de marguerites, en faisant attention de ne pas les écraser, et il n'y avait pas de goutte de sang, et l'instant d'après, j'ai baissé les yeux, et la goutte de sang était là: je ne vois pas d'où ça aurait pu tomber, sinon du ciel. 
Au ciel, justement, il y a Celui qui a versé son sang pour nos péchés. C'est peut-être un signe qu'Il m'envoie, signe que mes péchés sont remis, Il a versé une goutte de sang juste pour moi, une goutte c'était juste assez pour tous mes péchés, il n'y en avait pas beaucoup. Mes péchés sont remis: la gourmandise de dimanche dernier, l'impertinence quand j'ai répondu à Grand'mère. 
Je suis contente, à partir de maintenant je ne suis plus une petite pécheresse, je suis grande. 
Peut-être même qu'en grandissant encore, un jour je deviendrai une vierge, comme les onze mille qui sont peintes sur les murs de l'église. 
Je me demande ce qu'il faut faire pour devenir vierge. 
Je suis sûre que c'est quelque chose d'agréable. 
Je vais y réfléchir, couchée, là, sur l'herbe, au soleil. 
Parce qu'en plus, il y a du soleil. 


Jamais autant soleil.

J'ai l'impression qu'il n'y a jamais eu autant de soleil, il y en a tellement qu'on dirait qu'il va y en avoir toujours.
C'est vraiment une bonne semaine 
qui commence.


Vitezslav Nezval
and his Valerie
and her Week of Wonders.


Valérie et la semaine des merveilles (Valerie a týden divu, 1970) est un film  tchèque de Jaromil Jires adapté d'un roman d'un écrivain fort connu en son pays, mais beaucoup moins en France: Vítezslav Nezval.

Merci à la jeune Valérie d'avoir bien voulu sortir de l'écran pour nous confier ces quelques impressions personnelles sur l'aventure qu'elle a vécu devant les caméras de Jaromil Jires.  L'histoire à laquelle fait allusion Valérie est, bien entendu, La Barbe-Bleue, conte de M. Charles Perrault.


Les images appartiennent, évidemment, à leurs ayant-droits respectifs.

jeudi 23 mai 2013

Un rêve de dévouement


Cette nuit j'ai assisté à une cérémonie de dévouement dans l'ancien temps, il y a longtemps; c'était chez des Baltes ou des Slaves, enfin des gens de là-bas; la scène se passait dans un paysage de plaine légèrement vallonnée, couverte de hautes herbes.
La dame (la princesse?) qui avait décidé de se dévouer se rendait sur une petite butte (ou était-ce un tertre?) au nord de sa maison (pas très loin, on la voyait, la maison, à quelque distance) accompagnée des femmes de sa maisonnée.
Elles n'emportaient que peu de choses, la plus visible était un petit siège sur lequel la dame s'asseyait, au sommet du monticule. La plus âgée de ses femmes se tournait vers les quatre horizons et répétait quatre fois: "Ici est le palais de… " je ne suis pas très sûr du nom, je n'ai pas très bien entendu, quelque chose comme "Olga Vissotskaïa"… je sais, ça ne sonne pas très balte ni spécialement antique comme nom, plutôt russe et contemporain, mais que sais-je des langues slaves et baltiques? C'est déjà beau que j'ai compris le sens général. Et aussi que j'aie compris que si cette cérémonie avait lieu en plein air, à l'endroit même où la dame allait résider dorénavant et pour l'éternité, c'est que la demeure ancestrale ne devait pas être souillée par une mort violente.
Aussi la dame commençait-elle à se livrer à divers simulacres d'activités, tandis que la matrone annonçait à haute voix, toujours aux quatre horizons: "Ici, elle… (ouvre son courrier, lit ses mails, prépare sa tambouille, bref, fait tout ce qu'une grande dame a coutume de faire: je me souviens de la longueur de l'énumération, j'ai oublié les détails)", pendant que la dévouée, avec l'aide des ses suivantes, mimait chaque action - elle mimait d'une façon un peu stylisée, c'est pour ça que je ne suis pas sûr de ce qu'elle mimait exactement.
Quand chacune estima que les esprits, ou les ancêtres, ou les dieux avaient été convaincus par la pantomime, la matrone passa derrière la princesse toujours assise sur son petit trône portatif, elle lui prit la tête dans ses mains et, d'un geste très vif, elle lui brisa la nuque, comme on voit faire dans les films d'espions.
Après c'était fini.

Je ne sais pas pourquoi c'est le mot "Baltes" que j'avais en tête en me réveillant.  Le paysage du rêve ressemblait un peu à ça: on ne dirait pas les bords de la Baltique
(il s'agit du site funéraire de Pazyryk, dans les monts Altaï).
 



DÉVOUEMENT, subst. masc. A. Fait de vouer aux dieux 
quelqu'un ou quelque chose en tant que victime expiatoire. 


jeudi 16 mai 2013

Savoir


Quelque part dans le temps, très loin au-delà, le monde était gris.
Aujourd'hui, grâce aux Indiens Ishir qui ont volé les couleurs aux dieux, le monde resplendit et les couleurs flamboient dans les yeux de ceux qui les regardent.
Ticio Escobar accompagnait une équipe de tournage venue de très loin pour filmer des scènes de la vie quotidienne des Ishir du Chaco. 
Une petite fille indienne suivait le réalisateur partout où il allait, comme une ombre silencieuse collée à son corps et elle le regardait en face, fixement, de très près, comme si elle voulait plonger dans ses étranges yeux bleus.
Le réalisateur demanda l'aide de Ticio qui connaissait la petite et comprenait sa langue. Elle lui avoua:

- Je veux savoir de quelle couleur vous voyez les choses.
- Je les vois comme toi, répondit le réalisateur en souriant.
- Et comment est-ce que vous avez appris, vous, de quelle couleur je vois les choses?
Eduardo Galeano
Les voix du temps (2004) 
traduction d'Alexandre Sanchez, 
Lux Éditions, Montréal (2011)
ISBN 978-2-89596-122-2



De quoi parlions-nous avec Louis en attendant le train pour Changzhou? Soudain une petite fille a surgi et s'est jetée sur moi et m'a regardée dans la bouche avec curiosité sans que j'aie le temps de réagir. Elle voulait savoir ce que j'avais de différent pour que sortent de moi des sonorités aussi étranges et incompréhensibles. Que cette même bouche puisse ensuite s'exprimer en chinois ne cessa de l'étonner. La parole est mystérieuse parce qu'invisible.
Michèle Métail
Voyage au pays de Shu (Journal 1170-1998)
Tarabuste éditeur, 2004
ISBN   2-84587-063-9




dimanche 12 mai 2013

Le nouvel écrivain public


Chère Maman,

Je te prie de me pardonner si je ne t'ai plus écrit depuis la lettre que tu m'as envoyée en mars de l'année dernière, et qui est arrivée quand le printemps touchait à sa fin. Dans ce pays, le printemps n'est pas comme chez nous: ici, les saisons n'ont pas de frontières, il pleut l'hiver et l'été, et le soleil, quand il se montre entre les nuages, est tiède l'été comme l'hiver; mais il se montre rarement.

Si j'ai tardé à te répondre, c'est que l'écrivain public à qui je m'adressais jusqu'à maintenant est mort. 
Au bout de tant d'années et de tant de lettres qu'il avait écrites pour moi, nous étions devenus amis et je n'avais plus besoin de lui expliquer chaque fois qui j'étais et qui tu étais, toi,  de lui dire où tu habites, où et comment est notre village, et tout ce qu'il faut savoir pour qu'une lettre parle comme le ferait un messager. 
L'écrivain public qui transcrit aujourd'hui mes paroles est arrivé depuis peu. C'est un homme sage et instruit, mais il n'est pas latin, ni même breton, et il ne sait pas encore grand' chose de la façon dont on vit ici, de sorte que c'est moi qui doit l'aider bien plus qu'il ne m'aide moi-même. Il n'est pas latin, comme je te le disais: il vient du pays de Kent, c'est à dire du Sud, mais il a toujours travaillé dans les administrations, et il parle et écrit le latin mieux que moi, qui suis en train de l'oublier. C'est aussi un bon magicien, qui sait faire venir la pluie: mais ça c'est un métier que je saurais faire ici aussi bien que lui, car il pleut presque tous les jours.

[...]

Pense qu'ici tout est différent de chez nous, en Italie: l'herbe, les moutons, la mer, les maisons, les vêtements, les chiens, les poissons, les chaussures; si bien qu'on est tout naturellement amené à appeler toutes ces choses-là non pas par leurs noms latins mais par les noms qu'on leur donne ici. Ne ris pas si je te parle de chaussures: dans un pays de pluie et de boue, les chaussures sont plus importantes que le pain, tant il est vrai, qu'ici à Vindolanda, on trouve plus de tanneurs et de cordonniers que de soldats. Pendant les trois quarts de l'année, nous portons des bottes cloutées qui pèsent bien deux livres l'une; tout le monde, même les femmes et les enfants.

[...]

Chère maman, écris-moi et donne-moi des nouvelles du pays: le service postal est assez bon, tes lettres m'arrivent en moins de soixante jours, et même, ton colis m'est arrivé en un peu plus de soixante jours. Ici, on est au pays de la laine, mais la laine d'ici n'est pas aussi douce et propre que celle que tu files. Je te remercie avec toute mon affection filiale: chaque fois que j'enfilarai ces chaussettes, ma pensée volera vers toi.

Primo Levi, Chère Maman
traduction de Martine Schruoffeneger, 
éditions Liana Levi (1993)

Apposée à la nouvelle de Primo Levi dont vous trouvez ici de courts extraits, figure la note suivante, empruntée au Scientific American (février 1977)
"Un poste frontière dans la Britannia Romana, Vindolanda, fut garnison romaine du I° au V° siècle. On a retrouvé sous terre, conservés par l'absence d'oxygène, de nombreux objets en bois et en cuir, des tissus et des inscriptions à l'encre; parmi celles-ci, la lettre d'accompagnement d'un colis adressé à un soldat et contenant une paire de chaussettes de laine".
Plus de trente ans auparavant, au début des années 40, Primo Levi avait composé deux contes dans lesquels, déjà, usant du même procédé, il prêtait sa voix à des personnages  séparés de lui par des siècles et rapprochés par des  expériences communes: il choisit, bien plus tard, d'inclure ces deux textes dans Le système périodique: car c'était alors des expériences de chimie qui faisaient le lien entre le conteur et ses personnages.
Entre-temps, Levi avait fait l'expérience des grandeurs et servitudes du métier d'écrivain public, et il avait rencontré Le Grec (celui dont il est question dans La Trêve), et en avait reçu un conseil de survie qui doit avoir, lui aussi, traversé intact un certain nombre de siècles (pourquoi pas quinze? pourquoi pas vingt?), qu'on retrouve ici presque mot pour mot::les chaussures sont plus importantes que le pain . Ce qui n'avait pas changé, c'était le regard qu'il portait sur les êtres dont il avait décidé d'écrire, ces fragiles créatures si facilement embourbées dans la glaise.

vendredi 10 mai 2013

Dans tes rêves, man, dans tes rêves


Je dois faire équipe avec un nouveau partenaire, un homme entre deux âges, je ne le connais pas bien, il semble préoccupé ou fatigué: je sais de lui qu'il est médecin et membre d'une ONG, cela lui ouvre pas mal de portes et c'est sans doute pour cela qu'on l'a choisi pour me seconder dans cette mission délicate, car il n'occupe pas un rang très élevé dans la hiérarchie secrète de l'Organisation. En témoigne l'état de la voiture dans laquelle nous montons - c'est sa voiture de fonction : elle a, comme on dit, connu des jours meilleurs
Il prend un air un peu malheureux en me voyant  jeter un coup d'œil circulaire sur l'habitacle. 
Je remarque d'un ton égal: "Ce véhicule est parfaitement adapté à ce type de mission".

J'aime bien quand, dans mes rêves, je réussis à avoir l'air sûr de moi et professionnel comme ça. 

mercredi 8 mai 2013

A voix haute, à voix basse


Matt Jones (vous n'avez pas oublié? Matt Jones du blog Perpetua) lance un appel à l'aide pour le projet  sur lequel il travaille actuellement: un livre qui recensera tous les dessins d'actualité et de reportage de Ronald Searle, de la fin des années 50 à la fin des années 60.
Même en se limitant à cette thématique, il est impossible à Matt, étant donné la productivité de Searle, de rassembler "physiquement" tout ce qu'il a publié dans ces années-là. Mais virtuellement, c'est peut-être possible?
Cherchez bien, vous avez peut-être quelque part - dans un carton en compagnie de vieux Playboy ou de vieux Modes et Travaux, ou au fond de la cage d'un défunt canari - un vieux numéro du New Yorker, de Life, du Herald Tribune, de Punch dont les pages n'ont pas trop pâli; s'ils comportent des reportages dessinés par Searle; ou encore mieux, si parmi les memorabilia que vous conservez dans votre bibliothèque il se trouve des originaux de Searle datant de cette époque, et si vous êtes en mesure de les scanner en haute définition, vous ferez plaisir à Matt:
"If there's anyone out there who would like to contribute scans or photos of their Searle originals please contact me at the email address in my Blogger profile here or in the comments section. Anything that Searle did while in America or on America will fit the theme of the book: early American reportage for Punch, Holiday mag, LIFE magazine, TV Guide artwork etc. (I don't have many New Yorker mags so scans of Searle's covers would help immensely too)." (si quelqu'un, parmi vous, voulait bien contribuer par des scans ou des photos de ses originaux de Searle, contactez-moi, please, à l'adresse email figurant dans mon profil Blogger ou dans les commentaires du blog. Tout ce que Searle a pu faire pendant qu'il était en Amérique ou concernant l'Amérique rentre dans le cadre du livre: reportages pour le Punch, Holiday mag, Life magazine, TV Guide, etc. Et je n'ai pas beaucoup d'exemplaires du New Yorker non plus: aussi des scans des dessins qu'a fait Searle  pour les couvertures me seraient extrêmement utiles).


Ray Harryhausen, 1920 - 2013
Les tricératops aussi ont commencé petits.
Ray Harryhausen, quant à lui, n'a lancé aucun appel;  au contraire, il a posé un doigt sur ses lèvres et murmuré "chut!" quand il a vu apparaître à contre-jour, dans l'encadrement de la porte de sa chambre plongée dans la pénombre, la massive silhouette du grand tricératops qui venait le chercher. Il savait que ce vieil ami pouvait à l'occasion - sans le faire exprès - se montrer terriblement bruyant, et il ne voulait déranger personne en partant.


La photo illustrant ce billet est © The Ray Harryhausen Estate.

Choses pas vues (2)



Quand nul ne la regarde,
La mer n’est plus la mer,
Elle est ce que nous sommes
Lorsque nul ne nous voit.
Elle a d’autres poissons,
D’autres vagues aussi.
C’est la mer pour la mer
Et pour ceux qui en rêvent
Comme je fais ici.

La mer secrète, dans 
La Fable du monde (1938)




Pas toujours les mêmes vagues.


La photo de mer est de Vanessa Winship.

vendredi 3 mai 2013

Une petite plage de temps libre



Vous n'avez jamais entendu parler de Crockett Johnson? Rassurez-vous, chers lecteurs, ça ne prouve en aucune façon que vous être ignares, mais c'est un indice suggérant que vous pourriez bien être français (si, au contraire, vous êtes surpris que je prenne la peine de présenter longuement quelqu'un d'aussi connu, ça veut probablement dire que vous avez grandi dans un pays de langue anglaise). Il y a des auteurs pour la jeunesse dont la transplantation hors de leur terroir natal ne réussit pas.
Crockett Johnson a écrit, et dessiné dans un style minimaliste et cartoonesque, nombre d'albums dans lesquels, depuis soixante ans, plusieurs millions de petits Américains ont appris à lire (par exemple, L'Alphabet Magique, ou encore la série des aventures, écrites de 1955 à 1969, d'Harold, le petit garçon au crayon rose - purple crayon en VO*). Parmi les auteurs qui reconnaissent avoir été influencés par son travail: Bill Watterson et Chris Ware, rien que ça.

 L'histoire vraie des vicissitudes de la publication de La Plage Magique, de Crockett Johnson, que Maurice Sendak en personne évoque dans une courte préface, n'est pas moins intéressante que celle, fictive, des Mystères de Harris Burdick (il faudra qu'un jour nous parlions du mystérieux Harris Burdick, qu'en pensez-vous?). Voici ce qu'en écrivait Maurice Sendak: "Réflexion à la fois sérieuse et comique sur le monde, La Plage Magique était bien en avance sur son temps; au point que la version originale, celle que Crockett avait imaginée, ne fut pas acceptée à la publication. Crockett n'est pas l'illustrateur de l'édition de 1965, publiée sous le titre Castles in the Sand. C'est un pur miracle que la maquette originale avec le manuscrit complet et les croquis aient réapparu et puissent être publiés.Crockett ne termina pas les dessins, que vous allez découvrir ici sous forme de croquis.
 Et en effet, les dessins illustrant ce petit livre ont cette qualité, normalement introuvable dans les livres illustrés, qu'on les voit se faire sous nos yeux: on distingue, ici et là, les traits de crayon mal effacés d'états antérieurs de l'image.

Regardez: entre le premier coup de crayon et le dernier trait de plume, le petit Ben s'est levé et a tourné le dos à sa copine Anne.
Entre le premier jet de l'histoire imaginée par Crockett Johnson et la nouvelle publication de cet album quarante ans après sa conception, il y a eu aussi beaucoup de coups de gomme (métaphoriques, ceux-ci). En effet, si la biographie de Crockett Johnson (David Johnson Leisk pour l'état-civil, Dave pour ses amis) s'apparente par de nombreux traits à ce que nos amis américains appellent une success story (ses premiers livres connurent un succès immédiat (instant success), figurèrent sur des listes de best-sellers, reçurent des awards, et certains furent adaptés pour la télévision et devinrent des e-books interactifs), le principal intéressé mit beaucoup de constance à chercher à lui donner un tour différent. Soumettre Magic Beach au jugement de son directeur éditorial fut le premier pas qu'il fit hors des sentiers qui s'étendaient devant lui tout tracés (la réponse fut immédiate et sans équivoque: "NON"). Il persévéra année après année, faisant faire à son manuscrit le tour des éditeurs (qui tous, raconta-t-il plus tard, "le lui retournèrent avec enthousiasme").
La raison de cet accueil glacial demeure un peu mystérieuse. Johnson ne s'était pourtant pas beaucoup éloigné de la recette qui avait si bien réussi à sa série vedette: le petit Harold possède un crayon magique, ce qu'il dessine avec prend vie; les petits promeneurs de La Plage écrivent sur le sable magique des mots isolés, qui, combinés, deviennent une histoire. Mais, alors que les créations d'Harold permettent habituellement d'amener le récit à une conclusion satisfaisante pour le héros et ses lecteurs, l'histoire écrite sur le sable par Ben et Anne leur échappe et part vivre sa vie loin d'eux… c'est peut-être ce qui a mis les éditeurs mal à l'aise? L'actualité récente nous rappelle que les éditeurs n'aiment pas l'idée que des histoires pour lesquelles ils ont déboursé du bon argent s'égaillent dans la nature, échappant au copyright. Mais surtout, les éléments discrètement perturbants abondent dans ce récit atypique: outre la volonté d'indépendance des créatures imaginaires, il y a la relation un peu tendue, pleine de non-dits, entre Ben et Anne, l'étonnante maturité avec laquelle ils s'expriment… c'est une histoire inquiète que celle de La Plage Magique.
Le livre finit par trouver preneur, mais seulement pour son texte: lors de cette  (tardive) première publication, comme nous le rappelle Sendak, l'éditeur** insista pour qu'il fût fait appel à une illustratrice professionnelle***. Cette version "historique" est toujours disponible sur amazon.com, si le cœur vous en dit. Mais pour ma part je préfère cette édition en fac-similé  de la maquette originale (celle qui se promena si longtemps d'éditeur enthousiaste en éditeur enthousiaste), qui nous rappelle combien sont choses fragiles le dessin et, aussi, les histoires, qui ne commencent à exister que s'il y a quelqu'un à qui les raconter.

*En VF, le crayon du petit Harold est tantôt rose et tantôt violet, comme, dans la version des Compagnons de la Chanson, le Sous-marin Jaune des Beatles était tantôt vert et tantôt bleu.
**Holt, Rinehart and Winston.
***Betty Fraser, qui produisit très exactement le genre d'illustrations qu'un éditeur spécialisé souhaitait pour un livre destiné aux enfants dans les années 60; c'est ce qui est à la mode qui se démode le plus vite, et l'essentiel du charme que nous pouvons leur trouver aujourd'hui réside précisément dans leur saveur "d'époque".
Un album de Crockett Johnson, publié en fac-similé de la maquette originale (avec préface de Maurice Sendak!), d'abord en anglais par Front Street Press (Magic Beach, 2005), puis en français par Tourbillon (La Plage Magique, 2006). On ne le trouve pas forcément partout, mais en cherchant bien, on le trouve.
Dessins de Crockett Johnson (Dave Johnson Leisk)

mercredi 1 mai 2013

Une chanson pour Jeliza-Rose


 Entre deux haies d'herbes de Cuba plus hautes que moi, j'ai suivi un étroit sentier tout sinueux tracé par le bétail qui avait dû passer par là, en écartant les bras bien droit pour que mes paumes s'enfoncent entre les tiges et effleurent les graminées.

Tu plies mais ne romps point, ai-je murmuré tandis que les hautes herbes me giflaient les mains; je fredonnais à demi la chanson
que mon père avait écrite pour moi :

Tu plies mais ne romps point 
Tu donnes, donnes mais ne prends rien Jeliza-Rose 
Alors je ne sais pas 
Très bien quoi faire pour toi.


J'ai avancé comme ça sur le petit chemin pendant un bon moment en bifurquant à gauche, puis à droite, et de nouveau à gauche, jusqu'à déboucher dans un pré piqueté de queues-de-renard, parmi lesquelles on voyait aussi les derniers lupins de la saison. C'était la fin du printemps. Une petite brise chahutait légèrement l'air chargé d'humidité et déjà le ciel s'assombrissait. Mais les lupins qui poussaient au ras du sol étaient encore d'une couleur radieuse, alors quand j'ai traversé le pré, je les ai enjambés en faisant bien attention.

traduction française d'Hélène Collon
(Naïve Livres, 2006)